Chapitre de rHomme
3, Emile, II* livre.
frons ; j'en ai eu récemment la preuve dans la maladie d'un de mes amis. Quel est Thomme malade que tourmente encore l'avarice et la passion? Il ne songe plus ni à ses amours ni aux honneurs, il néglige ses biens el les regarde comme peu de chose, étant sur le point de les quitter. Alors il se souvient qu'il y a des dieux et que lui il est un homme ^
Dans la douleur Tâme se tourne au bien et à Dieu : < Tribulationem et dolorem inveni et nomen Domini invocavi*. » Philosophes et théologiens ont tous constaté ce retour, par la douleur, à de meilleurs sentiments, à de plus hautes et plus généreuses pensées. Quel moraliste n'a développé ce lieu commun des avantages de la douleur et de Tadversité*?
Non-seulement la douleur es^ indissolublement liée au plaisir, mais elle est en proportion avec lui. D'autant plus grande est la capacité pour le plaisir, d'autant plus grande est la capacité pour
1. Lib. VII, epist xxvi. < Quem enim inilrmiim aut avaritia aut libido sollicitât? Non amoribus servit non appétit honores, opes negligit, et quantulnm cumqne ut relietunis habet. »
2. Psaume CXI V.-^ c In die tribulationis Deam exquislvi. • (Ps. LXXVI, V. A.)
3. Voir le chapitre dn I* livre de V Imitation intitnlé : De ravantage des adversités, De utiUtate advenitatis. C'est an 8^jet abondamment traité par tons les docteurs chrétiens. Cardan est Fauteur d'un traité plus profane : De utilitate ex advenis capienda, où
n*avons d'ailleurs rien trouvé qui méritât d'être recueillL
la douleur ; plus un être est parfait et plus il a d'aptitude aux grandes joies, mais plus aussi il en a pour les grandes douleurs. C'est Texcellence, la variété, l'intensité de nos plaisirs qui fait l'excellence, la variété, l'intensité de nos douleurs ; ce sont termes qui se correspondent avec une entière exactitude. Plus une chose est parfaite, a dit Dante, plus elle sent le bien, mais plus aussi elle sent la douleur. Si l'homme ici-bas n'a pas de rivaux sur cette vaste arène de la douleur, c'est parce qu'il n'en a pas non plus en grandeur et en perfection.
Pour mieux faire ressortir ce noble mais triste privilège de la nature humaine, jetons en passant un regard sur la douleur dans l'animal. L'animal aussi souffre; nul n'en doute depuis qu'il n'y a plus de partisans de l'automatisme cartésien. Mais ses douleurs, de même que ses plaisirs, sont moindres que les nôtres ; sa sensibilité est plus obtuse et plus bornée, parce qu'il n'a pas les mêmes facultés, la même intelligence, parce qu'il n'a que des besoins physiques et ne voit rien au delà du moment présent. Combien de nos douleurs lui sont étrangères? Combien celles qu'il a eh commun avec nous ne sont-elles pas moins vives, et surtout moins durables! € On ne saurait douter raisonnablement, dit bien Leibniz, qu'il y ait de la douleur dans les animaux, mais il parait
que leurs plaisirs et leurs douleurs ne sont pas aussi vifs que dans Thomme ; car ne faisant point de réflexion, ils ne sont pas susceptibles du chagiûn qui accompagne la douleur ou de la joie qui accompagne le plaisir. Les hommes sont quelquefois dans un état qui les rapproche des bètes et où ils agissent presque par le seul instinct et par les seules impressions des expériences sensuelles, et dans cet état leurs plaisirs et leurs douleurs sont fort minces ^ »
Mais quoique les souffrances de Fanimal soient moins grandes que les souffrances humaines, elles isont néanmoins dignes de compassion ; nul n'a le droit de s'en faire un jeu et de les augmenter à plaisir. Comment ne pas être touché, soit de cette douleur muette et résignée de l'animal malade ou blessé qui s'en va tristement, loin des regards de tous, chercher quelque coin écarté où il puisse souffrir et mourir tranquille, soit, quand il est
i. Essais de théod., HI* partie, art. 250. Montesquieu fait le même parallèle et aboutit à la même conclusion : f Les bêtes n'ont point nos espérances, mais elles n'ont pas nos craintes ; elles subissent comme nous la mort, mais c*est sans la connaître, etc. » (Esprit des loiSy liv. I, chap. i.) — Buffon, dans le Discours sur la nature des animauxy montre aussi combien Fhomme a de maux qu*il se fait à lui-même par son imagination et dont Tanimal est à l*abri. M. Lambert, dans son Système moral (11* partie, chap. nr, in-^, Paris, 1862), a aussi soutenu la thèse que l'animal souffre moins que Fhomme et que chez lui le plaisir l'emporte beaucoup . sur la douleur.
frappé ou torturé, de ses cris et de ses gémissements si semblables aux nôtres? Pourquoi n'ajouterions-nous pas qu'à la différence de bien des maux chezrhomme, les maux de l'animal sont des maux immérités? Virgile, pour nous émouvoir davantage, n'a pas manqué d'insister sur cette sorte dUnnoeence de l'animal qui souffre, dans son bel et touchant épisode des animaux malades de la peste. Non-seulement ils n'ont rendu que des services, mais ils ne sont coupables d'aucun excès :
Qaid labor aut benefacta juvant, quid vomere terras Invertisse graves ? Âtqui non Massica Bacchi Munera, non iilis epulœ nocuere repostse ^
Le droit de tuer un animal pour notre défense, pour notre utilité, pour notre nourriture, n'est à nos yeux l'objet d'aucun doute. Nous n'entendons nuUemeiiit gémir sa chair dans notre sein ; nous ne sommes ni des Brahmes ni des Pythagoriciens. Mais si nous avons le droit de mort sur l'animal, nous n'avons que le droit de mort simple sans la torture. Tout ce qui va au delà nous semble de plus en plus condamné par la conscience, par la sensibilité publique. Ma pensée se révolte contre les tortures infligées par surcroît à certains animaux
1. Gcorg., lib. III, v. 525. La Fontaine a dit dans le même sons :
Les animaux périr, passe oncor les humains !
{Phiîémon ci Baueii.)
pour rendre leur chair plus exquise. Il faut aujourd'hui plus qu'autrefois éloigner des yeux et cacher les tueries et le sang des animaux, ce sang que l'œil ne distingue pas du sang humain. Suivez dans son intérieur cet homme du peuple, dur et cruel sans nécessité pour les animaux ; il n'est pas moins brutal avec les siens, avec sa femme et ses enfants.
Les brutalités en pleine rue contre un pauvre animal surchargé ne laissent pas la foule insensible; quelquefois même elle intervient et prend énergiquement le parti de l'âne ou du cheval contre un conducteur barbare. La loi Grammont, qui n'a encore qu'un petit nombre d'années, a répondu à un progrès, à un véritable besoin de la conscience publique. Quelque faibles et modestes que soient ses commencements, quelque rares et restreintes que soient encore ses applications, c'est une loi considérable au point de vue du progrès des mœurs. Comme déjà nous l'avons dit ailleurs \ c'est la première marque de protection et de sollicitude du législateur pour une nouvelle classe d'êtres sentants et souffrants, abandonnés jusquelà sans merci, au grand détriment de la sensibilité et des mœurs publiques, à tous lès caprices, à tous les emportements d'impitoyables bour-
1. Journal des savarUSt i*' article sur la Morale de M. Janet, 15 juillet 1874. '
reaux^ Toute proportion gardée, nous avons vu se passer, de notre temps, quelque chose d'analogue à ce qui a eu lieu, dans le monde ancien, quand pour la première fois ont été insérées dans la loi des dispositions protectrices en faveur de l'esclave. Malheureusement il semble que la physiologie, avec ses expériences sans pitié, avec ses vivisections, pour tout dire en un mot, vienne se mettre en travers de ce prc^ès de la sensibilité publique. Que sont en effet les violences et les brutalités, les cruautés de l'homme le plus grossier et le plus dur, en comparaison de ces cruautés savantes et calculées, de ces martyres longs, raffinés, inouïs, auxquels, sous le prétexte de l'intérêt de la science, tant d'animaux vivants sont soumis dans les laboratoires et dans les amphithéâtres? Là on trouve, il faut en convenir, de merveilleux artistes en fait de supplices. Se représente-t-on bien ce qu'on inflige de tortures à un chien préparéy suivant l'odieux euphémisme delà langue des laboratoires? Pauvre animal, qui lèches en vain la main cruelle qui va te disséquer vivant, quel bourreau a pu te sou-^
1. Il faut louer de leur zèle les ftociétés protectrices des animaux et les encourager à redoubler d'efforts et de surveillance. En réprimant les traitements barbares à l'égard des animaux, elles travaillent à radoucissement des mœurs, aux progrès de la sensibilité et de la pitié pour tout ce qui souffre; elles servent ainsi rhumanité elle-même, tout en paraissant ne s'occuper que des animaux.
mettre à un pareil supplice, qui en a eu le droit, cui tantum de te licuit ^?
Que s'il est impossible de supprimer tout à fait, dans l'intérêt des progrès de la science, ces barbares expériences, que du moins il ne soit pas permis de les multiplier en public sans nécessité, de les répéter sans nul profit, quand déjà elles ont été faites par des maîtres habiles. Qu'on mette quelque frein aux licences et raffinements de ces fanfarons d'insensibilité qui se rient dédaigneusement de notre pitié pour un chien ou un cheval, qui sans cesse jettent comme en défi, à ceux qui s'émeuvent de leurs souffiranees, la description ou le spectacle de nouvelles tortures de leur invention. Enfin que la loi Grammont soit appliquée dans les amphithéâtres, comme dans la rue, qu'elle reçoive, sans plus tarder, s'il est nécessaire, d'indispensables compléments*.
1. Enéide, liv. VI. C'est le cri d'Éoée reacontrant aux Knfers Déiphobe mutilé. — Un naturaliste du xviu* siècle, Lyonnet, auteur d*un savant mémoire sur la chenille du saule, prend soin en commençani d'expliquer les précautions qu'il a prises pour faire souffrir le moins possible un petit nombre de chenilles. Combien ne doit-il pas donner à rire à nos physiologistes d*aujourd'hui?
2. L'Angleterre, où cependant on fait cas de la science et particulièrement de la science expérimentale, nous a précédés dans cette voie. Voici un passage du discours de la reine Victoria lu à la séance de clôture du parlement en août 1876 : c J'attends les meilleurs résultats de la loi que vous avez adoptée en vue de protéger les animaux vivants contre des expérimentations douloureuses. •
DU Pf AISIR ET DE LA DOULEUR 289
Après ce court épisode et ce regard sympathique sur la douleur dans l'animal, revenons à la sensibilité dans la nature humaine. Les plus grands plaisirs, comme aussi les plus grandes douleurs, sont, comme nous Tavons dit, le propre de l'homme. Que de plaisirs d'un ordre supérieur dont seul il a le privilège sur cette terre ! Mais aussi au prix de quelles douleurs ne sont-ils pas ! A lui seul la réflexion sur la douleur, qui la redouble, qui va au-devant d'elle dans l'avenir et qui revient la chercher dans le passé. L'homme est présent à sa douleur, a dit Sénèque avec sa plus énergique concision. adestdolori'suoK II y est présent, c'està-dire il n'en perd rien, et même il y ajoute. A lui seul ces inquiétudes de l'esprit qui le rendent malheureux, alors même qu'il pourrait ne pas l'être, qui irritent, qui attisent toutes ses douleurs.
Lui seul
... se fait une inquiétude De la manière d'être heureux >.
Il semble, a dit Saint-Évremont, que nous ne soyons ingénieux que pour nous rendre misérables^. Les moralistes chrétiens, les prédicateurs, ont aussi abondé dans le même sens : a Les
1. Consolaiio ad Marciam. 11 ne dit pas moins bien dans le môme ouvrage : Opinio est quœ nos cruciat.