‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 97 sur 107 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La sensibilité n*est-elle qu*une faculté subalterne? — De la place de la sensibilité dans une théorie des facultés de Tàme. — Diversité d*opinions parmi les psychologues. — Simultanéité de toutes les facultés. — Le premier rang est à la sensibilité dans Tordre de leur développement. — De la méthode à suivre pour classer les phénomènes de la sensibilité. — Caractères intrinsèques et caractères extrinsèques. — Nécessité de les classer d'après leurs causes et leurs objets. — Insuffisance des caractères intrinsèques. — Les vrais et les faux plaisirs. — Douleurs réell.es ou imaginaires. — Autant d*espèces de plaisirs que de modes généraux de notre activité. " Hiérarchie des plaisirs.

Nous avons, en commençant, combattu l'opinion de ceux qui veulent ne voir dans les phénomènes de sensibilité que de simples changements ou rapports ; nous avons montré que ces phénomènes pouvaient prétendre à la même réalité que tous les autres états de conscience. Ce que nous avons dit des phénomènes, nous le dirons aussi de la faculté d'où ils relèvent, c'est-à-dire de la sensibilité elle-même. Nous sommes ici en un double désaccord, avec ceux qui n'admettent que des phé-

nomènes sans nulle puissance qui les produise^ c'est-à-dire qui ne veulent point de facultés, et avec ceux qui réduisent la sensibilité au rang de faculté secondaire et inférieure.

Nous n'avons pas à engager ici une polémique spéciale contre ceux qui suppriment les facultés pour ne laisser subsister que des phénomènes. Il nous est permis de dire que ce livre entier est une réfutation de leur sentiment, puisque nous n'avons pas cessé de nous appuyer sur l'existence, au dedans de nous, de quelque chose de premier et d'actif, si manifestement attesté par la conscience, et d'où nous avons fait dériver tout plaisir et toute douleur.

Nous n'en sommes donc pas réduits, au point où nous en sommes, à prouver que l'âme ne saurait être une simple collection ou succession de phénomènes. Gomment d'ailleurs comprendre qu'une pareille collection puisse exister, sans rien qui la produise, sans rien qui la supporte, sans rien qui la contienne? Autant vouloir nous forcer à imaginer une chaîne suspendue, sans un point de suspension et des anneaux liés ensemble, sans aucun lien les uns avec les autres.

Mais s'il y a des facultés dans l'âme et si la sensibilité est une de ces facultés, il reste à savoir quelle en est la valeur et quel rang il faut lui donner. Nous ne sommes nullement de l'avis de

Krug, de Chrétien Weiss, de Herbarl, en Allemagne, de M. Dumont, en France S qui ont voulu la rabaisser aU rôle d'une faculté subalterne et, pour ainsi dire, d'une simple suivante des autres facultés. Inséparablement liée à tous les modes de notre activité, qui est l'essence même de l'âme, toujours présente à la conscience, sans nulle intermittence, la sensibilité nous semble une faculté au même titre, au même rang que toutes les autres facultés de l'âme. Elle entre avec elles sur le pied d'égalité dans l'unité complexe du fait de conscience.

Mais quelle doit être sa place dans une théorie des facultés de l'âme? Ici encore les avis des psychologues sont partagés. Faut-il la mettre avant ou après l'intelligence, avant ou après la volonté? Ouvrez les traités de psychologie les plus accrédités : tantôt vous trouvez la sensibilité la première, tantôt la seconde, tantôt même la troisième. Joufifroy, dans ses Mélanges^ a esquissé une théorie des facultés humaines où il place la sensibilité avant les facultés intellectuelles, mais après la faculté personnelle, après les penchants primitifs, la faculté locomotrice et la faculté expressive. Damiron, dans sa Psychologie y donne le premier rang à l'intelligence. M. Gamier, dans

1. Je trouve la même opinion dans le premier volume du savant Cours de philosophie de l'abbé Favre d*Envieu.

son Traité des facultés de Vâme^ met la sensibilité, ou du moins les inclinations, avec lesquelles il ridentiiie, après la faculté motrice et avant Tintelligence'.

L'accord n'est pas plus grand parmi les psycho logues étrangers que parmi les psychologues fran çais. Brown distingue en trois classes les phéno* mènes de l'esprit : 1* les affections externes qui viennent des sens ; ^ les états intellectuels qui naissent des affections ; 3"* les émotions qui sont produites par les deux premières classes. Hamilton place la sensibilité (feeling) comme un intermédiaire entre Tintelligence et la volonté ou conation. Le même ordre, pensée, sentiment, volonté, est adopté par Ahrens *, par un autre philosophe belge, Tiberghien*, et par le philosophe allemand Reichlin Meldeg*. Feeling, volition, thoughty est l'ordre adopté par Alexandre Bain.

1. Cardaillac, dans ses Études élémentaires dephilosopJûey donne la première place à la sensibilité et au sentiment, parce que le premier, dit-il, il apparaît dans Tenfant. Il met ensuite Tintelligence et Tactivité. Dugald Stewart, dans ses Essais de philosophie morale^ s*en tient, de même que Reid, à la division ancienne et vulgaire en facultés de Tentendement et facultés de la volonté; quant aux plaisirs et aux douleurs, il fond, dit-il, dans les autres celte partie de la philosophie de Tesprit humain pour ne pas pousser trop loin les distinctions et Tanalyse.

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