Science de Vàme
A. « Die Vermittlung zwischen Erkennen und WcUen ist also das Gefiihl. » {Psychologie des Menschen, p. 413.)
Entre toutes ces opinions diverses, quel parti prendrons-nous? D'abord nous avons à faire la humblement une sorte de rétractation en avouant, sans en rougir, un changement d'opinion qui n'a pas d'autre raison que la vérité psychologique. Dans la première édition, ou plutôt dans la première esquisse de cet ouvrage, nous avions donné le premier rang à l'intelligence et le second seulement à la sensibilité ^ Mais de nouvelles rétlexions sur la conscience, que déjà nous avons eu occasion d'exposer ailleurs, nous ont amené à lui donner un autre rang plus conforme à l'ordre naturel du développement et de la prépondérance de nos facultés. Si la conscience, comme le pensent un certain nombre de psychologues, est une faculté particulière de l'intelligence, c'est l'intelligence qu'il faut sans nul doute mettre au premier rang.
En effet, sans cette conscience qui éclaire les autres facultés, elles seraient toutes comme si elles n'existaient pas, ou même, en réalité, elles ne seraient pas. Il est très vrai, comme l'a dit Damiron, qu'on n'aime pas, qu'on ne s'émeut pas avant de connaître'. Si au contraire la conscience, comme nous croyons l'avoir démonti'é est le fonds
1. Du plaisir et de la douleur, chap. xi, 1865, io^lS. â. Cours de psychologie.
commun, de même que ractivité, de tous les phénomènes psychologiques, tous si bien appelés faits de conscience, et non pas une faculté particulière de rintelligence, il faut mettre la sensibilité au premier rang, suivant l'ordre de développement. Chacune de nos facultés ayant ainsi sa conscience propre, inhérente à sa nature même, n'a nullement besoin d'emprunter cette sorte de lumière, sans laquelle elle ne serait qu'un néant, à quelque autre faculté sa voisine spécialement chargée de l'éclairer. Sensations et sentiments se connaissent eux-mêmes et par eux-mêmes. Qu'on essaye d'appliquer ici une quelconque des règles de distinction entre les facultés ou entre les phénomènes, recommandées par Bacon et adoptées par les meilleurs psychologues, on n'y réussira certainement pas. Est-il en effet possible de concevoir qu'une sensation, telle que nous l'entendons, ou bien une volition, de même qu'une idée, puisse être quelque chose sans la conscience et en dehors de la conscience? Une sensation non sentie, une volition qui ne se sait pas, ne sont pas moins contradictoires qu'une pensée non pensée. 11 n'y a pas de phénomène psychologique qui ne soit avec la conscience et par la conscience, qui ne commence, qui ne se développe, qui ne finisse avec la conscience. L'intelligence ne doit donc pas être placée avant toutes les autres facultés, en tant que la
lumière préalable que toutes réclament également pour apparaître à la conscience, ou plutôt pour exister. Ce n'est pas, d'ailleurs, d'après un ordre d'apparition successive dans la conscience que nous devons songer à assigner les rangs, mais d'après l'ordre de prédominance de leurs développements. Nous ne pensons pas, en effet, que les facultés de l'âme apparaissent successivement, les unes après les autres, à des intervalles plus ou moins grands. Elles coexistent, au moins parleurs racines et par leurs germes, dans le premier fait de conscience. Mais si toutes sont simultanées, si l'une ne va pas absolument sans l'autre , toutes ne se développent pas d'une manière parallèle, dans le même ordre et au même degré. Ainsi c'est d'abord, de l'aveu de tous, la sensibilité qui, pendant un temps plus ou moins long, domine dans l'âme et qui l'emporte sur toutes les autres facultés. Combien déjà n'est-elle pas forte dans l'enfant, où l'intelligence est si faible encore qu'à peine on en découvre quelque trace !
Peut-être n'est-il pas aussi facile de déterminer les rangs réciproques de l'intelligence et de la volonté qui semblent se tenir de plus près et dans une plus étroite proportion Tune avec l'autre. Toutefois, si l'on considère que la volonté requiert le double concours de l'intelligence et de la sensibilité, qu'elle n'atteint son plus haut degré que
par la clarté du but jointe à la force du désir, il y a lieu de mettre l'intelligence au second rang et la volonté au troisième. Quelqu'un peut-il vouloir ce dont il n*a nulle idée, comme aussi nul désir ? Il faut donc que la sensibilité s'ajoute à la connaissance pour déterminer la volonté ; sans la sensibilité qui leur sert d'intermédiaire, il y aurait divorce complet, comme dit Hamilton, entre Tintelligence et la volonté.
Après avoir ainsi marqué la place de la sensibilité parmi les autres facultés de l'âme humaine, nous avons à chercher suivant quelle méthode, d'après quelle règle, doivent se classer ses innombrables phénomènes. Nous avons choisi entre deux méthodes qui, toutes deux, ont été employées par un certain nombre de psychologues : la première fondée sur la considération de leurs caractères intrinsèques, abstraction faite des objets ou des causes; la seconde, au contraire, sur les causes et les objets, c'est-à-dire sur des caractères extrinsèques.
Nous donnerions la préférence à la première, comme ayant un caractère plus rigoureusement scientifique, si elle n'aboutissait à des résultats insignifiants, à cause des généralités où elle demeure, faute d'un nombre suffisant de traits caractéristiques et fixes qui servent de base à des divisions et des subdivisions. En effet, les causes qui excitent
les faits affectifs étant mises de côté, quelles sont les circonstances intrinsèques qui seules peuvent servir de fondement à une classification? Il y a d'abord, sans doute, les deux grandes faces opposées, mais connexes, les deux espèces, pour ainsi dire, de la sensibilité, le plaisir et la douleur. Mais cette division, que tout le monde fait très-bien, sans le secours d'aucun psychologue, n'apprend rien à personne et ne donne pas un fondement suffisant à une classification de quelque intérêt et de quelque valeur. 11 faut donc en outre trouver d'autres caractères intrinsèques qui permettent de diviser et subdiviser, d'un côlé, les plaisirs, de l'autre, les douleurs. Or ces caractères sont en petit nombre et manquent de fixité. Suivant le philosophe moraliste Paley, il n'y a pas d'autre différence entre les plaisirs, comme entre les peines, que l'intensité ^ A côté de l'intensité. Bain place la quantité, par où il entend l'extension du plaisir en surface. Â ce point de vue, il distingue des plaisirs diffus, volumineux (voluminous), répandus sur tout le corps, et d'autres plaisirs plus intenses, mais de moindre surface ou volume, concentrés sur un point. D'ailleurs il avoue que tous les caractères intrinsèques de distinction sont épuisés, lorsqu'à l'intensité et à la qualité on