OBSERVATION III
Pneumalocéphale externe, avec carie des os du crâne, guérie par le recollement de la calotte aponévrotique sans exfoliation sensible. (Observation recueillie à la clinique externe de l'hôpital civil de la Rochelle par M. Pinet, chirurgien en chef dudit hôpital, etc. (i).
Pichot (François), âgé de 33 ans, menuisier de la commune de Sainte- Souile, aux environs de la Rochelle, jouissait habituellement d'une bonne santé, lorsqu'il y a environ cinq ans, sans cause appréciable connue, il sentit se développer dans la région occipitale une petite tumeur qui, dans l'espace de six mois, acquit la grosseur d'une noix.
La tumeur, indolente, augmenta, et dans l'espace de deux ans, elle devint du volume du ])oing. Un chirurgien consulté y fit une ponction, la tumeur s'affaissa. Peu de temps après, la petite plaie étant cicatrisée, la tumeur se forma de nouveau, et souleva le derme chevelu au même endroit. On se contenta de pratiquer la même opération; mais à peine l'ouverture que l'on avait faite était-elle fermée, que la tumeur reparaissait toujours un peu plus haut que précédemment.
Il y a deux ans, Pichot ayant fait une chute en arrière, sur la partie inférieure du tronc, fut aussitôt pris d'une paralysie de la langue; ce fut alors, et|)our se faire traiter de cette affection, qu'il entra k l'hôpital civil de la Rochelle, dans le service de M. Pinet. Il ne pouvait articuler quelques mots qu'en faisant mouvoir sa langue à l'aide d'un manche de cuiller. Après 40 jours de traitement par les moyens ordinaires, cet organe reprit j)en â peu ses mouvements, la parole devint plus libre. Cependant le malade conserve toujours une certaine difficulté dans la prononciation et un son nasillard, ce qui ferait croire qu'il existe chez lui une altération de l'éthmoïde ou du voile du palais, bien qu'un examen attentif des fosses nasales et du gosier n'en ait offert aucune trace.
(1 j Recueil des travaux de la Société médicale du déparlcmenl d'Indrc-cl' Loire, p. 38, 2" série, année 1833.
Pendaut le séjour de Picliot à l'hôpital, on s'aperçut qu'il portait à la région occipitale une tumeur du volume du poing, donuaut un son tympaniqueà la percussion, qui d'ailleurs n'était nullement douloureuse. D'après les renseignements donnés par le malade, on ne put penser que cette tumeur provînt de la chute qui avait produit la paralysie de la langue, puisqu'elle existait auparavant et n'était que la récidive d'autres semblables, qui avaient leur siège dans le même lieu. M. Pinet y pratiqua sur-le-champ, avec un bistouri, une petite incision de quelques lignes, en fit sortir un Huide gazeux, et à l'aide de petits morceaux d'éponge préparée, maintint écartées les lèvres de la plaie, d'où il ne s'écoula d'abord qu'une petite quantité de sérosité, puis une suppuration peu abondante. Le malade sortit de l'hôpital, guéri de la paralysie et débarrassé de sa tumeur; le cbirurgien lui conseilla d'entretenir le plus longtemps possible l'incision qu'il avait ' faite.
Après quelques mois de séjour chez lui, la plaie se cicatrisa entièrement; mais la même affection ne larda pas à reparaître et augmenta tellement pendant dix-huit mois, qu'elle s'étendit à presque tout le crâne et força le malade de revenir à l'hôpital le 10 novembre l830.
Le i I, le lendemain de son entrée, on examina Pichot avec soin et on le trouva dans l'état suivant :
La plus grande partie du derme chevelu était énormément soulevée et distendue, de manière à ne point permettre d'atteindre par la pression les parois osseuses, et à donner par la percussion une résonnance tympanique des plus prononcées. Celte tumeur, évidemment gazeuse, occupait presque toute la face externe du crâne, excepté une portion qui serait assez bien limitée par les attaques supérieures du muscle temporal, et par la partie moyenne du muscle sourciller, et à laquelle les parties molles trèssaines adhéraient encore. On ne sentait point sur le pourtour de cette tumeur de crépitation emphysémateuse, mais la surface présentait un assez grand nombre de bosselures inégales, parmi lesquelles deux considérables, situées à la région occipilale, et séparées par un léger sillon transversal; une autre,dans les régions mastoïdienne et temporale renversait en dehors le pavillon de l'oreille. Sur la partie supérieure du crâne, il y avait différente» grosseurs remarquables par leur mollesse, mais la plus considérable de toutes était située au-dessus de l'œil gauche, occupant la moitié gauche du coronal et s'étendant dans la fosse zygomatique jusqu'à l'arcade de ce nom ; elle faisait une saillie de plus de 3 pouces et distendait énormé-
nieultoules les parties voisines. Une autre bosselure, assez pclile, au-dessus delà bosse nasale, soulevait la peau jusqu'à la partie moyenne des os propres du nez.
La forme de la tumeur ressemblait à ua énorme lurban, faisant une saillie beaucoup pins considérable à jjauche qu'à droite. La tête, mesurée avec beaucoup de soin, donna une circonférence de 2 pieds G pouces. D'avant en arrière, elle avait l pied 8 pouces ; latéralement, c'est-à-dire d'une oreille à l'autre, 1 pied G pouces; des sourcils à la partie supérieure de la tumeur on trouva 7 pouces de hauteur; au-dessus de l'oreille gauche, elle faisaitlatéraleraenl une saillie de 3 pouces.
Le malade n'éprouvait point de douleur à la tête, mais seulement un sentiment de gêne causé par la tension de la peau. Du reste toutes les fonctions étaient régulières et dans l'état physiologique. Quoiqu'avec le visage un peu maigre et pâle, cet homme j d'un tempérament lymphatico-nerveux, paraît être d'une assez forte constitution.
Le 25 novembre M. Pinet réunit plusieurs de ses collègues, et pratiqua dans la région occipitale, vers la parlie la plus déclive de la tumeur, une ponclion à l'aide d'un trois-quarts rougi, dont il laissa la canule dans la plaie. Le D"" Drouineau recueillit le gaz dans une vessie oià il avait fait le vide. La tumeur s'affaissa en grande partie d'elle-même; mais il fallut exercer une légère pression sur les parties antérieures et les plus éloignées de l'ouverture, pour faire sortir la totalité du gaz qui remplit presque entièrement la vessie; il ne sortit aucune autre matière. En palpant la surface crânienne, l'opérateur sentit sur la partie antérieur du coronal des éminences et des enfoncements qui indiquaient évidemment une affection pathologique de cet os; les rugosités devenaient de plus en plus prononcées ens'avançantvers la fosse zygomatique gauche, dont l'apophyse paraissait en partie détruite et vacillante. Le bord supérieur du coronal faisait une légère saillie au-dessus des pariétaux qui vers cet endroit semblaient être un peu déprimés. Le pariétal gauche était très-rugueux dans toute son étendue, le droit ne l'était qu'en partie, supérieurement et poslérieuremenl ; le temporal gauche offrait la même altération, mais plus profonde encore, jusque près de l'orifice externe du conduit auditif. L'apophyse mastoïde gauche paraissait être l)eaucoup plus altérée que la droite; l'occipitale était de tous ces os celui qui avait le plus participé à Taltcration.
Uû stylet boulonné introduit par la |)laie montra ces os dénudés trèsrugueux. M. Pinet agrandit l'ouverture assez pour introduire très-facile-
ment son doifit le plus avant possible et avec lequel il atteignit les régions masloïdieune et pariétale, et sentit très-distinctement les os dénudés et parsemés de rugosités.
On porta dans la plaie le plus loin possible une large mèche à séton, recouverte de pluraasseaux et de compresses que l'on maintint peu serrés à l'aide du bandage appelé capeline d'Hippocrate.
Le 27, à la levée du premier appareil, on trouva le derme chevelu, entièrement revenu sur lui-même, ne formant plus aucun repli, mais encore distendu par du gaz à la partie antérieure et supérieure du crâne; on pratiqua près de cet endroit une incision, et à l'aide de légères pressions on en fit sortir la matière gazeuse; un stylet boutonné, introduit par l'ouvertcrre, fit reconnaître la même altération qu'à la partie postérieure et pénétra jusque dans la fosse zygomatique; des injections délersives furent faites, et une mèche à séton fut introduite dans cette direction, mais sans pratiquer de contre-ouverture; la mèche postérieure fut renouvelée; les mêmes pansements furent réitérés avec soin tous les matins; en peu de jours la suppuration devint peu abondante, épaisse, blanchâtre, mais d'une odeur fétide, caractéristique de l'altération des os. Les jours suivants, on fut obligé de faire deux contre-ouvertures, l'une dans la fosse zygomatique et l'autre dans la région mastoïdienne gauche; des sétons furent passés par l'ouverture.
Au bout de deux mois la tête avait repris sa forme ordinaire; les cheveux, toujours aussi épais et de même couleur, avaient allongé de 1 pouce et demi ; le derme chevelu semblait être adhérent à |)resque toute la surface crânienne; en palpant avec beaucoup de soin les régions nasale, frontale et zygomatique, on ne sentait plus sous les doigts ces rugosités naguère si évidentes; le bord supérieur du coronal ne faisait plus aucune saillie au-dessus des pariétaux.
Le pariétal et le temporal gauches ne présentaient plus ces éminences et ces enfoncements si sensibles et si considérables, dont il n'avait pas été permis de douter; cependant près du conduit auditif gauche et dans la région mastoïdienne, on sentait encore quelques inégalités. A cette époque, M. Pinet supprima le séton antérieur; le sélon postérieur fut entretenu avec beaucoup desoin pendant plus de deux mois; les parties environnantes (lu séton s'unirent peu à peu aux os; .mais dans la région mastoïdienne, il a|)parut un soulèvement gazeux; M. Pinet attendit encore quelques jours, et la petite tumeur ayant acquis !e volume d'une noisette, il l'incisa; le gaz sortit, on introduisit de la charpie dans la plaie, qui, ayant suppuré,
se cicatrisa parfaitement au bout de quelques jours sans aucun décollemeni.
M. Piuet fit alors suivre à sou malade un traitement antisyphilitique, le malade lui ayant appris qu'il avait eu un écoulement à l'âge de 15 ans. Le 17 avril, après avoir terminé ce traitement, M. Pinet accorda sa sortie à
P , en lui recommandant d'entretenir et de conserver avec soiu son
séton le plus longtemps possible et de revenir le voir souvent, surtout dès qu'il s'apercevrait de la reproduction de la tumeur.
Le gaz recueilli fournit à l'analyse tous les caraclères du gaz acide carbonique.