‹ Du polythéisme helléniqueChapitre 16 sur 19 · INFLUEMGB DE L'ORIENT ET DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

INFLUEMGB DE L'ORIENT ET DE LA PHILOSOPHIE

La mort étant la condition inévitable de la vie, tout être vivant, fût-il à Tabri des maladies et des accidents, finirait par mourir de vieillesse. Cette fin normale est la plus ordinaire chez les nations parce que leur vitalité est plus résistante que celle des individus ; quelques-unes cependant meurent de mort violente, d^autres se suicident par de mauvaises institutions. Les religions sont quelquefois supprimées par la proscription, comme les nations par la conquête ; comme les nations, les religions ont leurs maladies. Dans les êtres organisés, l'équilibre peut être rompu soit par excès, soit par défaut d'exercice ou de nouriture, ils peuvent mourir d'inanition ou de pléthore. Des désordres équivalents se produisent dans le monde moral, et par des causes analogues, quelques-unes communes à tous les systèmes religieux ou politiques, d'autres particulières à chacun d'eux. Aristote a montré qu'un gouvernement risque également de succomber en déviant de son principe ou en l'exagérant; ce qu'il dit des États peut être appliqué aux religions : elles ne doivent ni rester en deçà ni aller au delà de leurs conditions régulières d'existence. Si le monothéisme, par exemple, veut reculer outre mesure les limites de l'action divine, il ne reste plus de place à l'activité humaine ; c'est ce qui est arrivé chez les Musulmans. Si, au contraire, il laisse son Dieu s'effacer derrière les puissances secondaires, il est conduit au polythéisme; c'est le résultat qu'aurait peut-être produit le grand développement du culte des saints ?

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moyen âge si Faulorité pontificale n'avait ramené les cultes locaux vers Tunité. Pour le polythéisme, dont le principe est la pluralité des causes, il y a autant de danger à multiplier sans nécessité les personnes divines qu*à les confondre arbitrairement les unes dans les autres ; dans le premier cas on complique inutilement le système théologique, dans le second on finit par arriver aux dogmes unitaires.

L^évolution normale des religions se poursuit donc entre deux limites extrêmes; dés qu'elles penchent vers lune, il faut qu'elles soient ramenées vers l'autre, sans que jamais Téquilibre puisse être absolu, car pour les religions, comme pour les êtres organisés, rimmobilité est la mort. La vie est une série d'oscillations incessantes, un perpétuel mouvement de composition et de décomposition. Deux forces sollicitent l'être vivant en sens contraires, et sans cesse Tune renouvelle ce que l'autre a détruit. Celle-là prédomine au commencement de la vie, celle-ci à la fin ; dès que la première ne peut plus résister à la seconde, la vie s'arrête. De même l'affirmation domine dans la première période de l'histoire religieuse des peuples, la négation dans la dernière* En Grèce, la création des symboles religieux fut l'œuvre collective de la pensée populaire qui eut la poésie pour interprète ; leur destruction fut l'œuvre des philosophes. La victoire de la philosophie contribua plus que toutes les causes extérieures à la chute de l'Hellénisme.

Les religions, comme les langues, comme les con-

stitutions sociales, sont des oeuvres collectives ; Taction individuelle ne s'exerce sur elles que pour les amoindrir et en arrêter le. développement. Les législateurs remplacent les coutumes par des codes, les grammairiens soumettent les langues à des règles, les philosophes tentent d'opérer dans les conceptions religieuses du peuple un travail d'épuration. Dans les théocraties, les scribes, les philosophes, les docteurs de la loi appartiennent à la caste sacerdotale ; leur action est concertée, leurs idées deviennent des dogmes que leur autorité impose, les opinions dissidentes sont éliminées sous le nom d'hérésies. Mais en Grèce, les philosophes, comme les poètes et comme les prêtres, étant confondus dans la masse du peuple, Faction de chacun d'eux sur les croyances de tous devait être très-restreînte; il fallait que de ces opinions particulières sortit une moyenne capable de modifier les idées populaires. Mais cette influence, ne pouvant s'exercer que par la persuasion, n'avait pas de résistance ni de réaction à craindre, et tandis que les théocraties sont exposées à voir leur autorité méconnue et à perdre la direction des intelligences, la victoire de la philosophie grecque sur les anciennes croyances fut définitive parce qu'elle était librement acceptée.

On ne peut réfléchir sur les questions générales qui sont l'objet de la religion sans examiner aussi la manière dont la conscience populaire les a résolues. Ceux qui sont satisfaits de cette solution n'ont plus besoin de réfléchir, les autres ef* cherchent une meilleur

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et quand ils croient Tavoir trouvée, ils opposent leur opinion particulière à Topinion publique ; un philosophe qui serait de Favis de tout le monde n'aurait pas de raison d'être. La religion et la philosophie répondent à deux facultés opposées, l'imagination qui crée et la raison qui juge. Tandis que le peuple, comme les enfants, devine sans fatigue ou accepte sans examen, les penseurs solitaires méditent comme des vieillards ; ils représentent une époque plus avancée de la vie des nations ; aussi préparent-ils Toeuvre du siècle suivant. Celte œuvre peut être un progrès ou une décadence, car la vérité des idées ne dépend pas de leur date ; mais, si les philosophes n'ont pas toujours raison contre le peuple, le temps se fait généralement leur auxiliaire, et les paradoxes de la veille deviennent souvent l'opinion publique du lendemain.

Quoique les philosophes soient les adversaires naturels de la religion, ils lui sont rarement hostiles ; ils cherchent à l'épurer, mais non à la détruire. En Grèce, ils ne firent d'abord que continuer l'œuvre théologique des poètes; leurs cosmogonies, presque toujours écrites en vers, ne différaient pas beaucoup, autant qu'on en peut juger par les fragments ou les analyses qui nous en restent, des théogonies qui circulaient sous les noms d'Hésiode et d'Orphée. L'opposition se manifesta peu à peu. Diagoras, Protagoras, Théodore passèrent même pour athées, mais il faut se déûer de cette accusation quand on n'en possède pas

les preuves ; on sait qu'elle est toujours portée contre ceux qui ne partagent pas les croyances de leur pays et de leur temps; comme ils réussissent beaucoup mieux à critiquer Topinion des autres qu'à établir la leur, on ne voit dans leurs doctrines que des négations. En général, tout en s'attaquant à la forme que les poètes avaient donnée à la religion populaire, les philosophes grecs croyaient en respecter les principes fondamentaux, et ce n'est qu'à leur insu qu'ils les ébranlaient. Mais il est difficile de rejeter la forme et de respecter les idées ; elles naissent avec l'expression qui leur convient. Les poètes n'étaient que les échos de la pensée du peuple, et leur religion était la sienne. Homère n'était ni plus savant ni plus ignorant que ses contemporains. A mesure qu'il se forma une classe instruite, distincte de la masse de la nation, la scission entre la religion et la philosohie devint plus profonde.

Les mêmes divisions se produisirent dans la poli* tique et dans la morale. Comme il est dans la nature de l'homme de se croire supérieur à ses semblables ^ les philosophes avaient peu de goût pour le gouvernement populaire. Ce qui leur eût semblé Tidéal de la béatitude politique, c'eût été une théocratie de lettrés dont ils auraient fait partie, et au-dôssous d'elle un peuple silencieux et docile. Peut-être auraient-ils changé d'avis s'ils avaient pu connaître la Chine ou le Paraguay; mais à Athènes ils étaient frappés de quelques imperfections qu'ils voyaient ou croyaient voir

dans la démocratie, et ne soupçonnaient pas les maux bien plus réels qui résultent de TinégaUté. La philosophie est une critique de l'œuvre collective ; elle réagit contre les idées et les faits au milieu desquels elle se produit. En politique, les philosophes inclinaient vers la monarchie ou les castes, en religion vers le monothéisme ou le panthéisme. Les pythagoriciens formaient, dans la Grande-Orèce, une véritable faction aristocratique. Je ne crois pas qu'il y ait eu un philosophe ancien qui ait soutenu le principe de la liberté politique ou religieuse; on ne sent guère le prix d'un bien dont on n'a jamais été privé.

Sans les rapports qui unissent la religion à la morale et à la politique, les opinions des philosophes auraient pu se produire sans péril pour eux ni pour les autres au milieu de la diversité des croyance. On cite d'ailleurs de bien rares exceptions à cette liberté de la pensée qui existait en Grèce, et qui, selon Platon, était plusgrande à Athènes que dans aucun autre pays. Il est probable que les Athéniens ne se seraient jamais inquiétés des théories et des systèmes s*ils n y avaient vu un danger, non-seulement pour la démocratie, qui était l'application de leur morale sociale, mais aussi pour la morale individuelle. Un scepticisme général était sorti du conflit des opinions contradictoires ; le juste et l'injuste étaient mis en question comme tout le reste. Les maîtres d'éloquence montraient leur talent en soutenant tour à tour deux thèses opposées, et comme il faut plus d'habileté pour convaincre quand

on a tort que quand on a raison, ils brillaient surtout dans la défense des mauvaises causes. Ces tours d'adresse, très-lucratifs pour ceux qui les pratiquaient, commencèrent par amuser le peuple ; mais on reconnut bientôt que le sens du vrai et du juste était faussé par cette gymnastique malsaine. On renvoya aux philosophes le reproche d'immoralité qu'ils dirigeaient souvent contre la religion des poètes. Aristophane oppose Féducation religieuse et morale des ancêtres aux mœurs de la génération nouvelle, pervertie par les subtilités captieuses des novateurs. On était loin, en effet, des hommes de Marathon et de Salamine, et on ne s'en aperçut que trop pendant la guerre du Péloponèse.

Alcibiade, le disciple chéri de Socrate, est le type de cette jeunesse ambitieuse et sans principes, toujours prête à changer de parti selon Tintérèt du moment, d'ailleurs pleine de mépris pour la religion nationale, comme le prouve la mutilation sacrilège des Hermès. Un autre disciple de Socrate, Critias, un des premiers qui aient soutenu que la religion avait été imaginée comme moyen de gouvernement, devint, après la prise d'Athènes, le plus cruel de ces trente tyrans qui opprimèrent leur patrie sous la protection de l'ennemi victorieux. Comment s'étonner si, une fois délivrés de l'esclavage, les Athéniens crurent trouver l'origine de tous leurs maux dans ces écoles où la jeunesse aristocratique allait apprendre à mépriser le peuple et à le tromper pour l'asservir? La colère contre les sophiste

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se porta naturellement sur le plus célèbre d entre eux, sur le maître de Critias et d'Alcibiade. Sans doute, Tostracisme aurait suffi ; Socrate aurait passéquelques années à Sparte, où il aurait vu à Tœuvre cette aristocratie communiste qui était l'objet de ses préférences. Mais, tout en regrettant qu'une tache n'ait pas été épargnée à la démocratie d'Athènes, on peut ajouter qu'aucune nation n'a le droit de la lui reprocher trop sévèrement. Que l'Europe moderne, dont l'histoire est toute pleine de persécutions et de proscriptions politiques et religieuses, d'échafauds et d'auto-da-fé, commence par ôter la poutre qu'elle a dans l'œil, avant de chercher une paille dans celui des Athéniens.

Je n'ai pas à exposer ici les divers systèmes des philosophes; je ne m'arrêterai même pas aux arguments que plusieurs d'entre eux tiraient du mal physique et du mal moral conlre la providence des Dieux; ces objections ne 5'adressent pas plus à l'Hellénisme qu'à toute autre religion. La raison a le droit de discuter ces problèmes, et elle a usé de ce droit avec plus de franchise en Grèce que partout ailleurs, parce qu'elle ne cherchait pas dans le ciel son point d'appui ; elle croyait que la conquête de la vérité est au pouvoir de l'homme, comme celle de la justice. Elle avait essayé ses forces contre elle-même dans d'ingénieux sophismes qui n'étaient que le prélude de sa lutte contre l'inconnu, et cette lutte a été un des plus grands spectacles qu'ait vus l'histoire. Après avoir donné au monde la morale et l'art, la Grèce voulut lui donner la science; mais

pour que la science puisse naître, il faut que la poésie meure. La poésie savait bien que le présent doit tuer le passé qui lui a donné la vie : elle avait chanté la victoire de Zeus sur son père et des jeunes Dieux sur les Dieux anciens; elle savait aussi que l'homme n'a pas à prendre parti dans ces guerres idéales, où vainqueurs et vaincus méritent, à des titres différents, sa reconnaissance et son respect. J'espère donc qu'il ne m'échappera pas une parole amère contre la philosophie. Il fallait qu'elle arrêtât l'activité désordonnée de l'imagination populaire, comme son patron le vieux Eronos avait tranché de sa faucille de diamant l'énergie trop féconde du grand Ciel créateur. Elle porta le fer et la flamme dans les forêts touffues de la poésie, elle élagua les branches, elle faucha les lianes, elle traça des routes, elle ouvrit des clairières ; on ne peut lui en faire un, crime, car elle suivait sa loi et la science était à ce prix : on n'accuse pas le vent d'automne quand il chasse les feuilles par milliers sous sœ rafales. Cependant, devant la froide nudité de l'hiver, on regrette toujours les fleurs du printemps et l'épaisse végétation de l'été.

Les objections qui s'adressaient spécialement à l'Hellénisme, les seules sur lesquelles je doive m' arrêter, pc»*taient soit sur la confusion anarchique de sa mythologie, soit sur le caractère humain de ses légendes. La philosophie essaya d'ailleurs de guérir les blessures qu'elleavaitfaites à la religion. A l'anarchie des croyances populaires les platoniciens offrirentcommc remèi'

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leur système démonologique ; les stoïciens expliquèrent les symboles par la physique,, tandis que les attributs humains dont ils voulaient dépouiller les Dieux étaient exagérés par Técole d'Évhémèré. J'exposerai successivement ces trois systèmes, qui représentaient, sous des formes exclusives, chacun des trois aspects de la religion. Dans la démonologie platonicienne, les Dieux devenaient des principes abstraits , la symbolique stoïcienne en faisait les puissances du monde physique, le système historique d'Évhémère ne leur laissait que leur rôle moral et les confondait avec les Héros. Tous ces développements étaientcontenus dans THellénisme, puisque chaque Dieu avait un triple caractère, physique, métaphysique et moral, et pouvait être considéré soit dans son essence intime, soit dans ses manifestations comme force du monde ou comme loi des sociétés. Ces trois aspects, intimement unis dans lorigine, furent isolés plus tard par l'analyse, de même que toutes les parties d'un végétal, confondues d'abord dans la graine, se développent, se séparent et s'écartentde plus en plus.

Il y avait un véritable danger pour le polythéisme dans la production indéfinie des symboles. Chaque canton ayant^ ses traditions religieuses qui prenaient partout un caractère local, un même Dieu avait souvent plusieurs généalogies et plusieurs légendes. De plus, comme chaque Dieu avaitdes attributs multiples, on pouvait l'invoquer sous plusieurs noms qui finissaient par représenter, dans l'esprit du peuple, autant

de personnages différents. La confusion augmenta encore quand on eut assimilé les Dieux des barbares à ceux des Grecs. Pour ceux qui ne quittaient pas leur pays, cette confusion avait peu d'inconvénients; le respect des légendes locales faisait partie, pour eux, du sentiment de la patrie, et ils ne s'inquiétaient pas des traditions différentes ou opposées. Mais tous ceux qui voyageaient étaient frappés à la fois de la multiplicité des attributs de chaque Dieu et de la variété des mythes. En voyant les mêmes fonctions attribuées à deux divinités dans divers pays, on était porté à croire que c'était le même principe sous deux noms différents; mais lorsqu'on entendait faire sur le même Dieu tant de récits contradictoires, on se demandait s'il n'y avait pas plusieursDieux du même nom. Les sceptiques trouvaient là une preuve de l'incertitude et de l'incohérence des dogmes de l'Hellénisme ; c'est l'argument longuement développé par un des interlocuteurs du dialogue de Cicéron sur la nature des Dieux.

Tandis que le peuple multipliait les types divins, les savants et les philosophes s'efforçaient de les soumettre à un ordre hiérarchique ou même de les absorber les uns dans les autres. La réflexion, en effet, est bien plus bornée dans ses ressources que l'imagination; celle-ci peut créer les formes et les renouveler avec une infatigable activité, parce qu'elle trouve toujours des richesses nouvelles dans l'inépuisable trésor de la nature ; mais la ^nsée repliée sur elle-même voudrait tout simplifier et tout ramener à l'unité; elle néglige volo

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tiers les difTérences quand elle ne peut pas les classer dans un système qui lui permette de les embrasser d'un regard. Le système des Démons s' étant développé d'abord en dehors de la mythologie populaire, on avait pu lui donner le caractère hiérarchique qui plaît tant aux philosophes. Peu à peu ils le confondirent avec cette mythologie et donnèrent aux Démons supérieurs, qui dirigent les astres, les noms que le peuple donnait aux Dieux. Aux derniers temps du polythéisme, la démonologie prit une importance toujours croissante dans les écrits des alexandrins, d'où elle a passé à peu près sans altération dans les religion modernes.

Cette doctrine était contenue en germe dans la théologie des poètes. Le mot de Démon, dont l'étymologie et la signification sont douteuses, est quelquefois appliqué aux Dieux par Homère. Hésiode s'en sert pour désigner les âmes des morts. Après leur vie terrestre, les hommes de la race d'or deviennent les protecteurs invisibles des vivants, les gardiens des lois morales. Ces innombrables habitants de l'air parcourent la terre en tout sens, observent la conduite des hommes et répandent sur eux les bienfaits des Dieux. La fonction des hommes de la race d'argent qui forment la seconde classe, celle des Démons souterrains, est moins bien définie, mais elle se déduit naturellement de ce que le poète raconte de leur existence terrestre; après une vie toute "végétative et sensueUe, ils né peuvent devenir que les ministres des lois physiques, les esprits élémentaires. Hésiode ne dit rien de la destinée

des hommes de la race d'airain, mais c'est une lacune qu'il était facile de combler; de cette race violente et meurtrière, confondue dans Timagination du peuple avec les Géants, ennemis des Dieux ^ on fit les mauvais Démons, qui devinrent les Diables de la mythologie chrétienne. Quant aux Héros demi-Dieux, qu'Hésiode fait succéder aux hommes d'airain et qu'il transporte après leur mort dans les îles des heureux, ils avaient dans les croyances du peuple des foutions analogues à cdles que le poète attribue aux Démons de la race d'or ; ils étaient honorés comme les providences particulières des familles et des peuples. Quoique à toutes les époques il y ait des bons et dos méchants, les différentes classes de caractères humains sont présentées dans les Travaux et jours comme des générations successives ', de même que les générations divines se succèdent dans la Théogonie. C'est une habitude constante de l'épopée religieuse de donner à ses conceptions une forme historique et d'exposer les hiérarchies du monde idéal comme si elles se développaient dans le temps.

La croyance à des puissances intermédiaires entre les Dieux et les hommes, croyance commune à tous les peuples indo-européens, est présentée dans le poème d'Hésiode avec la brièveté énigmatique qu'on retrouve au début de la Genèse des Hébreux, et qui caractérise tous lès monuments religieux de la haute antiquité. Cette concision laisse une grande liberté de dévelop-

* Tzetz., Schol, in Hesiod,

* Procl., Schol. in Hesiod.

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pement et dMnterprétation aux époques méditatives qui cherchent à rattacher leurs hypothèses aux dogmes traditionnels. Pythagore, Empédocle, Platon développèrent successivement la doctrine des Démons sans qu'on puisse attribuer à aucun d'eux en particulier une innovation importante. Plutarque, dans son curieux dialogue sur la cessation des oracles, résume les opinions qui avaient cours de son temps sur la nature et le rôle des Démons, mais la manière dont il les présente fait voir que c'étaient plutôt alors des idées en voie de formation qu'un système complet et accepté. Les alexandrins sont beaucoup plus dogmatiques ; ils parlent des Démons comme s'ils les avaient vus. Proclos en distingue cinq classes différentes dont il explique les fonctions spéciales. Au sommet de cette hiérarchie calquée sur l'échelle administrative des Etats monarchiques, rien n'empêchait de supposer un Dieu suprême, trop haut placé pour se mettre en rapport immédiat avec le monde, et le gouvernant seulement par ses ministres.

La démonologie t)frrait ainsi aux philosophes un moyen de concilier la religion populaire avec les idées qu'ils se formaient des Dieux. Les guertes célestes, et tout ce qui, dans les récits des poètes, leur semblait indigne d'une nature divine, ils Tattribuaient à ces puissances secondaires, quoique supérieures à l'humanité. On rangeait parmi les Démons non-seulement les Titans et les Géants, mais les âmes des astres et tous les Dieux de l'Hellénisme, auxquels on laissait les noms

consacrés par l'usage et la tradition, puis les protecteurs particuliers des peuples et des villes, et enfin ceux des individus, les Anges gardiens, dont les platoniciens trouvaient le type dans le Démon de Socrate. Pour ceux qui inclinaient vers le panthéisme, le démon n'était autre chose que le divin , c'est-à-dire le principe de vie répandu dans l'univers, de même que le démon particulier de chacun de nous^ n'était que, la partie divine de notre âme, la raison et la conscience ; c'est en ce sens que Sénèque et Marc Auréle parlent souvent du Dieu qui est en nous. Mais, en général, on attribuait aux Démons une existence plus personnelle ; on supposait que chaque Dieu avait une foule de Démons sous ses ordres. C'étaient eux qui inspiraient les prophètes et rendaient les oracles, qui recevaient les sacrifices, qui répondaient aux évocations. Dans toutes ces circonstances ils agissaient sous les noms de leurs patrons respectifs, et quand on leur attribuait ces noms, ils se laissaient faire, parce que cela flattait leur vanité. On admettait, en efTet, qu'ils n'étaient pas exempts de passions et que leur action était quelquefois mauvaise. On pouvait ainsi absoudre les Dieux de l'existence du mal; Pythagore attribue les maladies à des Démons malfaisants, et cette idée, combattue par Hippocrate, a persisté pendant tout le moyen âge. La haine que nous inspirent ceux qui nous punissent, même quand cette punition est méritée, fit aussi regarder comme de mauvais Démons ceux qui châtiaient les coupables dans l'enfer ; Platon les représente comme des êtres p

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pect farouche , au corps de feu , qui tourmentent el déchirent les tyrans et d'autres grands criminels ^

Sauf le rôle de créateur qu'ils attribuaient à leur Dieu suprême, les platoniciens reproduisaient dans leur démonologie l'ensemble des idées de la religion populaire, mais ils séparaient ces idées de leurs formes poétiques et plastiques. Était-ce un progrès? le peuple ne le croyait pas. Les Dieux ne sont pas seulement des principes abstraits, ils sont des énergies vivantes qui se révèlent par leur action dans le monde physique et dans le monde moral, et l'homme ne les connaît que par cette double révélation. Les formules abstraites peuvent exprimer des vérités, mais ces expressions sont toujours incomplètes. Un exemple tiré des sciences physiques fera comprendre leur insuffisance ; quand un chimiste écrit H*0, il nous représente bien la combinaison de deux volumes d'hydrogène avecun volume d'oxygène; nous savons de plus qu'un volume pèse seize fois autant qu'un volume H;, mais cette formule ne nous apprend ni les propriétés de Teau, ni celles de ses éléments générateurs. Les équivalents chimiques confirment les idées de Pythagore, mais la chimie n'est pas tout entière dans les équivalents, et le monde est quelque chose de plus qu'une combinaison de nombres, il est un ensemble de réalités vivantes. Abstraire de ces réalités les principes qui les produisent, c'est faire un travail d'analyse qui peut plaire à la raison,

^ Plat., Bepubl t x.

mais qui ne satisfait pas l'imagination. Le peuple grec, habitué à voir l'idéal à travers le réel et à trouver le divin dans la nature et dans l'humanité, ne pouvait se contenter de ces Dieux incorporels qu'Aristophane représente spirituellement par les Nuées, divinités des songe-creux. Pouvait-on prier TUnité, l'Être, la Raison, et tous ces Dieux abstraits que personne n'avait vus? Les philosophes les rêvaient si parfaits qu'on ne pouvait les atteindre : un être impassible ne peut- être offensé par nos crimes ni touché de nos sacrifices, un être immuable ne peut se laisser fléchir- On arrive ainsi aux Dieux oisifs d*Épicure, spectateurs indifférents de nos actes et trop au-dessus de nous pour s'en irriter qu'en réjouir ; alors la prière devient un monologue et le culte une absurdité.

Il est difficile aux modernes de comprendre le caractère complexe des religions primitives. Quand Homère dit, en parlant de gens qui préparent un repas : « Ils firent rôtir les viandes sur Uèphaistos * , » il est clair que pour lui Hèphaistos est synonyme de feu ; ce qui ne l'empêche pas de le faire parler et agir comme une personne. Aujourd'hui on ne voit plus que des choses dans la nature ; le monde n'est plus le siège d'une vie divine, il n'est qu'une matière inerte, bien inférieure, malgré sa beauté, à l'esprit humain qui la conçoit. Cette conséquence, qu'un philosophe moderne n'a pas hésité à accepter, aurait peut-être fait reculer les phi-

1 lUad., II, 420.

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losojAies grecs. Leur besoin d'analyse les portail seulement à distinguer dans la nature le principe moteur (vouç, la pensée), et une substance passive, capable de recevoir toutes les formes, de même que dans Thommc ilsdistinguaientle corps du principe dévie qui l'anime. Ils ne se trompaient pas en disant que les Dieux sont des principes, mais le peuple voyait ces principes dans les éléments, et en même temps il les regardait comme des êtres intelligents et libres. Pour lui, les astres d'or, le grand ciel bleu, la mer profonde et toutes splendeurs qui remplissent Fimmense univers étaient la forme visible des lois étemelles, le corps vivant des Dieux. Quand Anaxagore prétendit que le soleil n'était qu'une masse de matière incandescente, il ne parut guère moins impie que Xerxës, « qui avait enchaîné comme un esclave THellespont sacré ^ » Le peuple ne voyait là qu'une tentative orgueilleuse et insensée ; il lui semblait qu'on voulait bannir les Dieux de leur empire, les Dieux vivants, les Dieux visibles, qui se révélaient dans la beauté du monde, qui se manifestaient à Tesprit par les sens, qui pénétraient Thomme par tous les pores et s'imposaient à toutes ses facultés à la fois. Ces Dieux, il les concevait à la façon d'Homère^ comme des protecteurs actifs et vigilants, toujours occupés du sort des hommes, et se querellant quelquefois pour eux.

Les stoïciens essayèrent de réconcilier la religion et

« iiiâcbyl., Pefê,, 745.

la philosophie. Aucune secte ne se pénétra davantage du génie de la Grèce primitive. Malgré quelques erreurs, ils réalisèrent en morale un idéal de vertu austère qui ne sera jamais dépassé. Leur herméneutique peut être considérée comme une réaction ct^itre cet esprit d'abstraction etd'analysequi tendaitàreléguerlesDieux hors du monde. En ramenant la religion à ses origines, elle justifiait la théologie des poètes. Cette théologie était ce qu'on appellerait aujourd'hui un système de physique générale, mais comme les anciens voyaient dans la nature des personnes et non des choses, et que r homme est pris nécessairement pour type de toute personnalité, les poètes exprimaient l'action des lois divines par des images empruntées à la vie humaine. Ces lois générales, qui sont les Dieux, enveloppent toutes les lois particulières, la morale entre autres; elles les dominent comme le tout domine la partie, elles les unissent dans un équilibre harmonieux. En traduisant la physique divine sous une forme humaine, les poètes semblaient donc souvent attribuer aux Dieux des actes contraires à la morale, qui est la loi spéciale de l'homme, et c'est là ce qui leur avait attiré les reproches de la philosophie : « Homère et Hésiode, dit Xénophane, ont attribué aux Dieux tout ce qui est honteux parmi les hommes, le vol, l'adultère et le mensonge. » Cet argument, reproduit si souvent par les Pères de TÉglise, a été renvoyé au christianisme par les philosophes du dix-huitième siècle : « Peut-or admettre, demandaient-ils, un Dieu colère, jaloux

injuste, punissant l'humanité pour la faute d'un seul, et exigeant, pour l'expier, le sacrifice de son propre fils ? » C'est ainsi que la philosophie, en voulant épurer la notion divine, finit par détruire toutes les religions ; il n'y ep a pas une qui soit à Tabri de ce genre d'attaques. S'il n'y a rien dans les religions modernes qui ressemble aux amours et aux guerres des Dieux de la Grèce, c'est qu'elles n'ont pas de symbole qui traduise les lois physiques; elles ne cherchent l'action divine que dans l'ordre moral, mais elles n'en mettent pas moins leur Dieu au-dessus des lois qui régissent la conscience humaine.

En ramenant l'Hellénisme à son point de départ, qui est le spectacle de la nature, les stoïciens le lavaient sans peine de tout reproche d'immoralité. Ils rétablissaient le sens primitif et de plus en plus oublié des vieux symboles ; ils montraient que Zeus est l'air pur, source de la vie, prenant mille formes pour l'entretenir et la renouveler ; qu'Aphrodite est la loi du rapprochement des sexes, qui perpétue les espèces ; qu'Hermès est le principe de transformation qui fait disparaître cequi était apparent. Ces f ormesabstraites ne pouvaient choquer personne ; ce sont celles que nous employons aujourd'hui : l'oxygène ne nous paraît pas un débauché, quoiqu'il s'unisse à tous les corps, ni l'attraction universelle une entremetteuse, ni le principe de substitution un voleur, car ce serait transporter la morale dans la physique. Mais tandis que les modernes ne voient dans la nature qu'une matière inerte et des

forces aveugles, les anciens y voyaient des puissances supérieures à Thomine, puisqu'elles agissent sur lui, intelligentes, puisque leur action est régulière ; tous les principes de la vie universelle étaient pour eux des personnes conscientes et libres ; le conflit des éléments, c'était une guerre divine ; leurs unions fécondes, c'étaient Jes amours des Dieux. Ils attribuaient donc aux Dieux les facultés et en un certain sens les passions de Thomme. C'est qu'en effet nous ne pourrions nous faire la moindre idée d'un être qui n'aurait rien de commun avec nous. On ne peut dégager Tidée divine de son expression humaine sans anéantir par cela même la religion.

Les stoïciens expliquaient et justifiaient la forme employée par les poètes, mais ils ne l'adoptaient pas. Leur œuvre était, comme celle des platoniciens, une œuvre d'abstraction et d'analyse. Ils réduisaient la religion à la physique ; ils voyaient dans les Dieux les principes de la vie universelle, mais ils ne les concevaient pas sous des traits analogues à ceux de l'humanité. Or c'était seulement cette analogie qui permettait de les croire accessibles à la pitié et capables de se laisser fléchir par la prière. En Grèce, l'art était la forme naturelle du culte, la manifestationextérieure des croyances populaires. Pour oiïrir aux regards un signe sensible de la présence des Dieux, les sculpteurs avaient choisi la forme humaine comme celle qui rappelle le mieux ridée d'une force intelligente et libre. Si on renonçait à cette expression humaine que le peuple donnait aux

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lois éteifidles, il ne restait pas plus de place pour l'art que pour la prière, et on ôtait à la physique diyine précisément ce qui en faisait une religion.

Placé entre les dogmes de l'antique Orient, qui ne cherchaient le divin que dans le monde extérieur, et les religions modernes, qui ne le cherchent que dans Thumanitë, THellénisme enveloppa ces deux ordres d*idées dans une synthèse harmonieuse. Ses Dieux sont les lois universelles, les lois des sociétés humaines aussi bien que les lois de la nature. Sans doute, ils se sont d'abord révélés dans les harmonies du dehors ; mais, à mesure que la cité s'est constituée, ils se sont manifestés comme principes de la vie sociale. Peu à peu on vit dans la religion plus encore un lien moral entre les hommes qu'un lien physique entre les parties de Tunivers. C'est ce qui explique pourquoi on perdit quelquefois le sens des symboles primitifs, empruntés au monde extérieur. Les stoïciens eux-mêmes ne le retrouvèrent pas toujours; ainsi, dans Hermès, ils virent bien la parole, mais ils ne surent pas reconnaître le crépuscule, Texpression la plus naturelle et la plus simple du principe de transition. Les fonctions physiques des Dieux avaient bien moins d'importance pour les cités que leur rôle politique. On aimait mieux, par exemple, considérer Zeus comme le gardien de la justice et le protecteur des suppliants que comme Téther, source de la vie des êtres. Or le caractère moral des Dieux se traduisait naturellement par des attributs humains. De la terre au ciel la distance s'effaçait

ET DE LA fHILOSOPUIE. 355

de plus en plus, et les Héros comblaient rintervalle entre le Dieu et Thomme. Aussi, tandis que Thermèneutique stoïcienne essayait de ramener la religion en arrière en la réduisant à la physique di\ine, un système d'interprétation entièrement opposé précipitait THellénisme dans là voie qui devait aboutir au culte de THomme-Dieu, et, cherchant à expliquer la mythologie par Thistoire, présentait tous les Dieux comme des Héros divinisés.

Ce mode d'interprétation a reçu le nom d'évhémérisme, parce qu*Évhémère fut le premier qui le présenta sous une forme systématique, mais il remonte beaucoup plus haut, et on en trouve les premières traces dès Torigine de la mythologie grecque. Cicéron et Plutarque reprochent à Chrysippe, qui ne trouvait que des mythes physiques dans les récits des poètes, d'avoir voulu faire d'Homère un stoïcien malgré lui ; on aurait pu dire aussi qu'Homère est souvent évhémériste sans le savoir. La transformation des divinités locales en Héros est tellement dans les habitudes des Grecs, et les Héros d'Homère diffèrent si peu de ses Dieux, qu'on peut, sans trop d'invraisemblance, voir dans chacun de ses personnages un type divin plus ou moins altéré. Si on reconnaît dans Memnon et dans Sarpédon deux formes de ce Dieu solaire dont les religions de l'Asie célèbrent la mort par des fêtes funèbres, qui empêche d'attribuer le même caractère à Hector? On a retrouvé dans Paris et dans Anchisc le Dieu énervé de la Lydie et de la Phrygie; ne pourr

35<t INFLUENCE DE L'ORIEKT

on pas aussi rapprocher Priam, le roi aux cinquante fils, du grand Dieu générateur que les habitants de Lampsaque adoraient sous le nom presque identique de Priape? La métamorphose d'Hékabè en chienne furieuse ne fait-elle pas penser aux chiens consac;*és à Hékatè? Les Héros grecs se prêtent aussi bien que les Héros troyens à des conjectures de ce genre; Agamemnon était un surnom de Zeus chez les Spartiates ^ Les Aïantes, souvent mis en opposition avec les Dieux dans le^ légendes, sont peut-être les mêmes que les Géants fils de la Terre, «Ta. Achille rappelle TAchélôos, non-seulement par son nom, mais par sa naissance, qui le rattache aux divinités des eaux, par son opposition avec un Dieu solaire, par ses exploits aux bords d'un fleuve. On a trouvé dans Hélène les attributs d'une Déesse lunaire ; on aurait pu faire la même remarque pour Pénélope ; la toile qu'elle défait et refait sans cesse peut figurer les phases croissantes et décroissantes de la lune. Homère parle des tombeaux des Dioscures, quoique ces deux frères jumeaux ne soient autres que les deux crépuscules ; il fait d'Hèraklès un simple mortel, car les deux vers sur son apothéose paraissent une interpolation ; on n'hésite pas cependant à voir dans Hèraklès un Dieu solaire. Rien n'empêche d'attribuer le même caractère à Odysseus ; son nom peut signifier voyageur ; ses courses rappellent celles du soleil, il s'avance comme lui jusqu'aux bords de

* Lycopiiron, Alexandra^ H24.

l'Océan el au pays des morts, et comme lui il reste longtemps captif dans la région des ténèbres, dans Tile de Calypso.

Sans attacher trop d'importance à ces hypothèses, j'ai voulu montrer par quelques exemples qu'il est très-difficile de fixer la limite qui sépare les Dieux des Héros. La confusion devait être fréquente, surtout lorsqu'il s'agissait d'une religion étrangère. Comme les mythologies expriment les idées divines sous des formes humaines, si on s'arrêtait à l'enveloppe des symboles, on prenait le Dieu national d'un peuple pour son chef ou son ancêtre. Ce peuple lui-même acceptait cette opinion et s'en faisait un titre de noblesse. Chaque tribu rattachait son origine à un Dieu, mais si ceDieu n'était pas adopté par la tribu voisine, il était bientôt réduit à la condition de Héros. U était même utile qu'il en fût ainsi : le même Dieu recevait dans différents pays des épithètes différentes, qu'on finissait par prendre pour autant de personnages différents, mais on les classait parmi les Héros, dont le nombre était ihdéfini, tandis que si on avait fait des Dieux de tous ces adjectifs divins, les Dieux, au lieu d'être des principes définis, n'auraient plus été que des noms, immina nomina. C'est pour cela que les Grecs traduisaient les noms des Dieux étrangers .dans leur langue, et regardaient seulement comme de&fléros cçux qui ne se prêtaient pas à celte assimilation ; c'est ce qu'ils firent pour Attys et Adonis.

Les grandes divinités communes à tous les peuple^

grecs suffisaient pour représenter les lois générales de l'univers; la plupart des traditions locales de la Grèce eurent donc le sort des traditions étrangères ; les unes enrichirent la légende des Dieux nationaux, les autres prirent un caractère purement humain. On transforma ainsi un grand nombre de mythes solaires. Phaéton, qui signifie le brûlant, n'est dans Homère qu'une épi^ thète du soleil ; plus tard il devient le fils de l'astre dont il personnifie les ardeurs dévorantes. Sa chute dans TÉridan, c'est la descente de soleil dans les régions inférieures, spectacle merveilleux qui frappait si vivement l'imagination des peuples primitifs. La fable d'Ëndymion est un coucher du soleil d'un aspect beaucoup plus calme : le divin berger s'endort dans la caverne de la nuit, et, du haut du ciel, la lune amoureuse se penche vers lui et contemple son sommeil. La mort d'Hyacinthe frappé par le disque d'Apollon, c'est la clarté rose de l'aurore qui disparaît devant le disque solaire. La légende d'Orphée et d'Eurydice représente probablement la même idée : l'aurore est ramenée des régions inférieures par le soleil son époux, et s'évanouit dès qu'il la regarde.

C'est ainsi que des symboles physiques se transformaient en légendes purement humaines. Cette transformation fut commencée par la poésie, qui voilait la pensée primitive sous la profusion de ses ornements. Elle fut achevée quand le sentiment poétique eut disparu ; alors en ne vit plus dans les légendes que des événements réels, mais plus ou moins entachés de

ET DE LA PHILOSOrUIE. 359

merveilleux, et on essaya de les ramener à la vérité historique, en élaguant quelques détails invraisemblables, qui ne semblaient bons qu'à amuser Timagination populaire. Voici quelques exemples de ce que devenaient ces belles légendes grecques, privées de la sève poétique, du souffle créateur qui les animait : Oreilhuia, enlevée parBoréas, n'est plus qu'une jeune fille précipitée d'un rocher par un coup de vent*. Endymion est un astronome qui passait la nuit à observer la lune *. Le taureau d'Europe est un général nommé Tauros ; même explication pour le taureau de Pasiphaè *. Les Satyres étaient des gens fort mal élevés, qui ne se lavaient jamais ; comme ils sentaient le bouc, on leur attribuait des pieds de chèvre. Kerbère était un chien très^méchant qui avait toujours avec lui deux de ses petits, ce qui faisait dire qu'il avait trois tètes *. Telle est la platitude des explications que suggérait le goût désordonné des choses raisonnables.

Il y a dans les mythologies trois périodes principales qu'on pourrait comparer aux phases de la cristallisa^ don. La première, celle qu'on trouve dans les Védas^ est celle où les mythes sont.flottants et indécis ; ils pa^ raissent et disparaissent comme un sel qui se dépose et se redissout tour à tour sous les plus faibles influences. Les mythes homériques sont un cristal aux

^ Plato., PJuBdr,

« Fulgent., Mythol.y ii, 20.

> Palœphat

« Heradit., tk Incredib., 25, 33;

3m INFLUENCE DE L'ORIENT

formes an'ètées, déjà séparé de ses eaux mères, mais encore transparent et limpide. Enfin les mythes ramenés à Thistoire et dégagés du merveilleux sont comme les sels qui ont perdu leur eau de cristallisation; ce n*est qu'une poussière informe et opaque. Si on voulait chercher des comparaisons dans la vie organisée, on dirait que les Dieux védiques semblent des germes encore plongés dans les eaux de Tamnios ; ceux d'Homère, sortis du sein maternel de la nature, vivent d'une vie indépendante: puis, quand le simoun a soufflé sur eux, il ne reste plus qu'une momie desséchée : V&me s'est envolée par les lèvres.

La guerre entreprise par la raison contre Timagination ne pouvait s'arrêter devant les légendes divines, qui ne semblaient ni plus ni moins fabuleuses que les autres récits des poètes. Il fallait appliquer à toutes les traditions religieuses le système des interprétations historiques. On en vint donc à regarder les Dieux nationaux aussi bien que les divinités locales comme les chefs de famille ou de tribu, des législateurs, des inventeurs des arts, divinisés par la reconnaissance de la postérité. Telle fut la base du système présenté par Évhémère, ami/du roi Cassandre, sous la forme d'un roman philosophique qu'il nomma Histoire sainte. Il y racontait qu'ayant été chargé par Cassandre d'une expédition vers l'Océan méridional, au delà de l'Arabie Heureuse et de la Gédrosie, il était arrivé à une île nommée Panchaïa, dont les habitants, trèspieux, adoraient Zeus sous le surnom de Triphyiéen,

dans un magnifique temple bâli autrefois par Zeus lui-même, au temps où il régnait sur la terre. Dans ce temple il y avait une colonne d'or sur laquelle était écrite l'histoire des actions d'Ouranos, de Kronos et de Zeus. Ouranos avait été le premier roi ; c'était un homme juste et bienfaisant, très-savant en ^astronomie ; le premier il avait sacrifié aux Dieux célestes, aussi avait-on donné son nom au ciel. Il eut de sa femme Hestia deux fils, Pan et Kronos, et deux filles, Rheia el Dèmèter. Kronos lui succéda et épousa Rheia dont il eut trois enfants, Zeus, Hère et Poséidon. Zeus, qui régna après Kronos, épousa Hère, Dèmèter et Thémis. De la première il eut les Kourètes, de la seconde Perséphonè, de la troisième Athènè. Après jn voyagea Dabylone, où il reçut l'hospitalité de Bolos, il vint dans l'île de Panchaïa, où il éleva un autel à Ouranos, son aïeul. Il alla ensuite dans la Syrie gouvernée alors par Cassios, et dans la Cilicie, dont il vainquit le prince, nommé Cilix, et, après avoir parcouru encore d'autres pays, il fut honoré par tous les peuples comme un Dieu *.

Voilà comment on traitait la religion d'Homère ; un sculpteur devine un Dieu dans un bloc de marbre, il l'en fait sortir et le présente à l'adoration des hommes : viennent des iconoclastes qui en font de la chaux. Il y a eu dans notre siècle une école qui a appliqué ce système aux légendes chrétiennes : la lumière céleste qui

* Diod. Sicul., Fragm., lib. VI.

éblouit les bergers de Bethléem a été réduite aux portions d'une lanterne. Les rois de TOrient qu rent, guidés par une étoile, offrir l'or, rencens myrrhe au Dieu nouveau-né, sont devenus des chands arméniens qui, en passant par là, s'inté rent à une pauvre famille, et firent quelques ca à la mère et à l'enfant. Le Dieu mort et scellé s pierre du sépulcre n'était qu'un homme en léth ses amis, qui s*en doutaient, l'ontdéterré et l'o revenir à lui : voilà la résurrection du troisièmi Quant à l'ascension, elle s'explique par un broi qui permit au ressuscité de s'esquiver sans être a] Ceux qui ont trouvé ces belles choses n'étaient p ennemis du christianisme, c'étaient des théol soi-disant rationalistes. 11 est possible aussi qu mère n'ait pas cru faire une œuvre impie, et qi voulu seulement concilier la religion avec ce regardait comme le progrès des lumières. Diôdoi analyse son Histoire sainte parmi une foule de du même genre, décrit l'île de Panchaïa comn espèce de paradis terrestre, où règne la commu des biens comme dans la République de Platon, ( les habitants, doués de toutes les vertus, sont g( nés par les prêtres.

Il ajoute qu'il y a dans l'île trois peuples, doi colonie de Cretois, amenée autrefois par Zeus. voir là une intention de rattacher tout le roma traditions de la Crète, qi^i se vantait d'être le b( de la religion grecque. Les Cretois prétendaier

les Dieux étaient nés dans leur île, que Zeus a\ait régné sur eux et qu'ils possédaient son tombeau. Il est vrai qu'ils passaient pour de graiïds menteurs ; cependant cette fable du tombeau de Zeus devait avoir trouvé quelque crédit, puisque plusieurs auteurs en parlent, et que le scholiaste de Callimaque se donne la peine de la réfuter. Si on voulait en chercher l'explication, on la trouverait dans la ressemblance qui pouvait exister entre quelque ancien autel et un tombeau. D'ailleurs les Héros n'étaient guère moins honorés que les Dieux, et les Cretois ne croyaient peut-être pas offenser Zeus en disant qu'il était devenu Dieu par apothéose comme Hèraklès. Le progrès toujours croissant des cultes mystiques avaitcontribué aussi àrépandre l'idée de la mort des Dieux ; quand on venait d'assister aux funérailles d'Adonis ou d'Osiris, on ne s'étonnait plus d'entendre parler de la sépulture de Zeus. Ceux qui s'arrêtaient à la fo^'me des symboles mystiques, sans pénétrer le sens de cet enseignement muet, pouvaient y trouver la confirmation du système d'Évhémère. Ce système n'était donc pas une tentative isolée,-mais l'expression d'une opinion qui tendait à se répandre de plus en plus.

On peut même croire, d'après les livres de Sanchoniaton et de Béroze, qu'elle n'était pas particulière à la Grèce. Il est difficile de ne pas attribuer aux Juifs un évhémérisme précoce lorsqu'on voit dans la légende de Samsou tant de traits qui rappellent Sandon et tous les Dieux asiatiques assimilés à Hèraklès ; sa lutte contre

36i I9FLUE5CE DE L'ORIENT

un lion, sa force prodigieuse perduedans les bras d'une femme, et enfin son esclavage- D'ailleurs il y a peutêtre une certaine somme de vérité dans révhémérisme ; si les peuples primitifs attribuent à leurs Dieux les exploits des héros, ils transportent tout aussi facilement aux héros les exploits des Dieux. Les noms divins peuvent même avoir été donnés à des hommes, de même que nous prenons les noms des saints pour nous placer sous leur patronage. Le mythe pénètre fort avant dans l'histoire, mais il faut bien que l'histoire commence quelque part. On admet que Sardanapale n'est qu'une forme de THèraklès asiatique; mais en dira-t-on autant d'Hamilcar, mort volontairement sur un bûcher, et adoré après sa mort, selon Hérodote? Si Alexandre avait vécu avant l'invention de l'écriture, on le prendrait pour une forme de Dionysos. Il est aussi difficile de s'arrêter dans cette voie que dans la voie opposée. Les Grecs préféraient les interprétations historiques, parce qu'elles leur attribuaient un passé glorieux. Ils étaient trop fiers de leurs traditions héroïques pour les rejeter dans le domaine des fables, et, comme ils ne pouvaient les séparer des mythes religieux, ils essayaient de tout ramener aux proportions de l'histoire. En transformant les Dieux en personnages humains, on pouvait blesser le sentiment religieux, mais on flattait l'orgueil national. Cette tendance se manifeste dans la Chronique de Paros^ où l'arrivée de Dèmèter à Eleusis et d'autres légendes fabuleuses sont présentées comme des faits historiques. Diodore a rassemblé au

début de son hisloireles traditions mythiques de quelques pays de la Grèce, de Rhodes, de la Crète, de Naxos, ainsi que celles des principaux peuples barbares, des Égyptiens, des Assyriens, des Libyens. Ces traditions seraient très-précieuses pour la mythologie, s'il nous les livrait sous leur forme primitive ; mais, àTépoqueoii il les a recueillies, elles avaient pris cette couleur terne et uniformément plate de fables qui veulent se mettre d'accord avec la raison, et qui affectent les allures graves de Thistoire. Le merveilleux en est soigneusement écarté; partout les Dieux sont des rois qu'on divinise après leur mort, comme les successeurs d'Alexandre.

Cette grande idée de l'apothéose, qui avait été dans l'ancienne religion une consécration des vertus humaines et une révélation de l'immortalité, devenait pour les races dégénérées un instrument de flatterie servile. On n'attendait même pas la mort des tyrans pour leur décerner les surnoms de Dieux et de Sauveurs. Les Ptolémées sont peut-être excusables d'avoir pris des titres que les prêtres d'Egypte donnaient aux Pharaons; mais à Athènes, chez le peuple qui avait porté le plus haut le sentiment de la dignité humaine, on fit de Dèmètrios un Dieu, et on le logea dans le Parthénon, où le bruit de ses orgies nocturnes réveillait la chaste Déesse, et les statues républicaines de Périclès et de Démosthènes voyaient cela. Il en coûte de remuer ces fanges ; ce fut encore pis sous la domination romaine. Les peuples rachetaient à force de basai.

sesse la gloire de leurs ancêlresi qui aurait trop humilié l'avenir, et, souillantun passé qu'ils ne pouvaient plus comprendre, ils cherchaient à se persuader qu'il en avait toujours été ainsi, et qu'on ne faisait pour les Césars que ce qui avait été fait autrefois pour les Olympiens. Ils trouvçiient naturel d'attribuer à l'antiquité un système d'adulation qu'ils mettaient tous les jours en pratique. La race des hommes libres avait disparu, et le culte de l'autorité, qui est la religion des esclaves, répondait à l'abaissement des âmes.

Cependant il fallait bien reconnaître que l'apothéose n'aurait aucun sens s'il n'y avait pas des principes divins en dehors de l'humanité. On ne peut pas mettre un homme au rang des Dieux sans croire qu'il y a des Dieux qui le recevront dans leur compagnie. Au-dessus des hommes divinisés il y avait ces Dieux du ciel à qui, selon Évhémère, Ouranos avait le premier offert des sacrifices, ceux que Diodore appelle les Dieux éternels, les astres et les éléments. Ces Dieux étaient-ils des personnes, avaient-ils une conscience et une volonté? L'Évhémérisme ne parait pas s'être beaucoup inquiété de ces questions. On ne peut pas cependant l'accuser d'avoir nié toute espèce de religion. Il est vrai qu'il reléguait les Dieux de la Grèce à un rang bien inférieur, mais la plupart des platoniciens les regardaient comme de simples Démons. Au-dessus de ces Dieux découronnés il restait une grande place vide. Pour la. remplir, la philosophie proposait ses Dieux abstraits, ou plutôt son Dieu unique, car la tendance vers l'unité devenait

de plus en plus générale, et les Stoïciens eux-mêmes n y purent échapper entièrement; seulement ils s'arrêtèrent au panthéisme. Lors même que les philosophes croyaient défendre la religion nationale, ils réagissaient contre elle, et, comme on ne peut combattre un principe qu'au nom du principe contraire, une religion polythéiste ne pouvait être renversée qu'au profit de l'unité. D'ailleurs la question était déjà résolue dans les faits ; on avait établi une monarchie sur la terre, on ne pouvait pas laisser une république dans le ciel.

Dans sa lutte contre l'Hellénisme, la philosophie avait d'abord attaqué l'expression en essayant de respecter la pensée; mais l'âme de la vieille religion était partie, il ne restait plus que son enveloppe muette. La philosophie fut effrayée de sa victoire ; elle aurait bien voulu infuser un- sang nouveau dans cette froide dépouille, mais on ne ressuscite pas les niorts. Cependant une philosophie ne peut devenir une religion qu'en revêtant la forme concrète du symbole; les idées doivent prendre un corps, comme les âmes qui veulent entrer dans la vie. Il fallait donc un symbole nouveau qui fût la synthèse de tous les éléments religieux dispersés dans le monde. Ce symbole venait de naître, non pas dans les écoles philosophiques, car cette incarnation de la pensée dans la forme est une œuvre toute populaire, les philosophes n'ont jamais pu l'accomplir, pas plus qu'ils ne peuvent créer une langue. Mais, à l'insu des philosophes, leurs idées avaient pénétré dan '

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les couches profondes, parmi les vaincus et les esclaves. Dans les derniers rangs d'un peuple méprisé, il était tombé un rayon de cette lumière sacrée qui est à la fois la sagesse humaine et la raison divine. Le Verbe de Platon s'était incarné dans le sein d une vierge juive. Le souffle créateur de la Grèce, l'Esprit aux ailes de colombe avait visité Tâme religieuse de l'Orient, il l'avait fécondée sans la flétrir, et Tâme virginale avait enfanté le Dieu du sacrifice et de la rédemption, en qui se résument tous les Dieux morts des cultes mystiques. Ce n'était pas un Héros des légendes fabuleuses, maisc' était bien le médiateur attendu entre la terre et le ciel, le Dieu fait homme, le Divin dans l'humanité, car il avait vécu parmi tious, on l'avait vu, on l'avait touché, c'était un philosophe austère et doux, qui avait, comme Socrate, consacré sa doctrine par sa mort. L'évhémérisme ne pouvait aller pluô loin ; la religion nouvelle s'appuyait sur l'histoire, elle voulait vivre de ce qui avait tué la vieille religion.

Le fils de la Pureté immaculée fécondée par rinspiration céleste réunissait en lui le dogme oriental de Tincarnation et le dogme grec de l'apothéose ; c'était à la fois un Dieu venu du ciel pour sauver les hommes et un homme s'élevant au ciel par la vertu. Le peuple salua comme son rédempteur le charpentier mort du supplice des esclaves ; la philosophie, qui attendait toujours le vengeur de Socrate, reconnut la Parole incréée dans ce philosophe, ennemi des prêtres et crucifié par eux. L'anlhropomor-

phisme atteignit sa dernière limite : Tlmmanité s'adora elle-même, non plus dans sa force et dans sa beauté, mais dans ses humiliations, dans ses misères et dans sa mort, et, les yeux fixés sur le gibet de THomme-Dieu, symbole du sacrifice volontaire et de la rédemption par la douleur, elle s'enveloppa dans son linceul en attendant la résurrection promise.

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