LA POÉSIE PRIMITIVE — HOMÈRE ET HESIODE
Il est reconnu aujourd'hui que les Indiens, les Perses, les Grecs et tous les peuples de l'Europe appartiennent par leurs langues, leurs caractères physiques et leurs religions à une môme famille dont le prototype est la race antique des Aryâs. Avant l'arrivée de cette branche de la race indo-européenne qui occupa la Grèce, on peut croire que ce pays était déjà habité. A des époques incertaines il y vint des colons égyptiens ou phéniciens. Mais ces éléments secondaires durent être absorbés par Télément principal, cest-à-dire par les tribus qui parlaient la langue grecque. En même temps que leur langue, ces tribus
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apportèrent avec elles les germes de leur religion.
Les peuples ne gardent pas plus que les individus le souvenir de leur origine. Les Grecs se croyaient autochthones, c'est-à-dire nés du sol, et ils avaient raison, car on ne peut dater la naissance d'un peuple que de la fusion des éléments qui occupent son territoire. Us croyaient également leur religion indigène. Cependant quelques auteurs anciens en cherchaient les origines chez les peuples étrangers. Hérodote suppose que les Pélasges, ancêtres des Grecs, apprirent des barbares, et principalement des Égyptiens, les noms propres des Dieux. Cependant aucun de ces noms ne dérive de la langue égyptienne, et Hérodote ne pouvait pas Fignorer. Peut-être entendait-il par les noms des Dieux les attributs et les fonctions qui les distinguent et permettent de les nommer.
Mais, dans ce sens même, cette opinion ne pourrait être admise; il s est laissé abuser par la vanité des prêtres égyptiens qui prétendaient que l'oracle de Dodone avait été établi par des femmes de leur pays. Dodone était le siège le plus ancien de la religion des Pélasges et du culte de Zeus, le grand Dieu pélasyique, aulour duquel se groupaient toutes les autres divinités. C'est là, selon une autre tradition rapportée par Hérodote, que s'arrêtaient d'abord les offrandes envoyées par les Hyperboréens à Dèlos, à travers la Scythie et la Thrace. Hérodote ajoute que les Dèliens conservaient le souvenir de deux femmes hyperboréennes venues jadis dans leur ile avec Apollon et su
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sœur, el qu'ils chantaient en leur honneur d'anciens hymnes composés par Olèn de Lycie.
Il y a peut-être dans celte légende le vague souvenir d'une initiation religieuse se ratlachanl aux migrations parties de l'Imaùs et du Caucase. Le nom do Lycie, en le dérivant d'un vieux mot grec qu'on retrouve dans quelques composés, peut signifier le pays de la lumière. Le vieil Olèn, Lycien selon Hérodote et Callimaque, c'est-à-dire oriental, Hyperboréen selon Pausanias, est peut-être une personnification de la première poésie religieuse venue de l'Orient par le nord avec les tribus indo-européennes. C'est de la Thrace, dénomination qui s'étendait autrefois à toute la région voisine de l'Olympe et du Pinde, que les traditions faisaient venir les premiers chanteurs, Orphée, Musée, Thamyris, Eumolpe* On les nommai l serviteurs des Muses, parce qu'ils les invoquaient au commencement de leurs hymnes, selon la prescription des Muses elles-mêmes. Les Muses étaient les Nymphes, les sources vives des montagnes de la Piérie et de la Bœotie. Ceux qui les adoraient dans leurs / grottes profondes, ceux qui s'abreuvaient à leurs ondes inspiratrices, recevaient d'elles le don de la poésie. C'est de leur nom que les Grecs appelaient musique l'ensemble des exercices de l'esprit,
Olèn passait pour Tinventeur delà divination et du vers hexamètre, ou héroïque, le rhythme des hymnes et de l'épopée. D'autres attribuaient l'invention de Thexamétre à une prophétesse de Delphes, appelée
Phèmonoè. D'après une autre légende, à une époque encore plus, ancienne, les Péléiades, ou prêtresses de Dodone, chantaient en vers : « Zeus était, Zeus est, Zeus sera : 6 grand Zeus I La Terre porte les fruits, invoquez la Terre mère. » Les anciens aœdes, auteurs des premiers chants religieux de la Grèce, étaient souvent confondus avec les devins qui chantaient en vers les réponses des Dieux. La divination, sorte de météorologie instinctive, formait une partie importante de la religion pour ces peuples à peine sortis de la vie nomade. Ceux qui savaient prévoir l'avenir d'une récolte par l'inspection des signes célestes, des vents, des nuages, du vol des oiseaux, étaient de véritables prophètes inspirés; ils conversaient avec les puissances inconnues; ils devinaient les secrets du ciel et de la terre, et ils les traduisaient dans une langue divine. Pendant les fêtes joyeuses de la moisson ou des vendanges, ils chaulaient les bienfaits des Dieux, les combats du ciel bleu contre Forage, du printemps contre l'hiver. Ils venaient d'Apollon et des ^Muses comme les chefs du peuple venaient de Zeus. Les bêtes des forêts se rassemblaient pour écouter leurs chants; les villes s'élevaient aux sons des lyres; les tribus grossières et sauvages recevaient la civilisation. Comme les Fées du moyen âge venaient prédire le sort des enfants au jour de leur naissance, ainsi, autour du berceau de la Grèce apparaissent les Dieux de l'inspiration, symbole de ses glorieuses destinées.
Les aœdcs, ou chanteurs ambulants, parcouraient les campagnes de la Grèce, les îles de T Archipel et les côtes de TAsie Mineure, recueillant les traditions éparses, les colportant de \illage en \illage, et les réunissant dans une synthèse harmonieuse. Ils donnent un corps à la religion populaire, jusque-là flottanle et indécise ; ils en sont les véritables fondateurs. Pour comprendre celle religion exposée par les poètes, il faut donc se rappeler quel esl le caractère fondamental de la poésie : c'est de représenter Taction des puissances du monde extérieur par des images emprunlées à la vie humaine. Pour les poêles, non-seulement les animaux et les plantes, mais le ciel, la terre, les vents, les flots, les astres, les éléments, sont des êtres vivants et animés qui ont, comme l'homme, un sentiment, une volonté et la conscience de leur vie. Ce n'est pas un parti pris d'envelopper la vérité dans des fables, c'est la condition d'oMstence de la poésie; si elle parlait autrement, elle cesserait d'être la poésie et deviendrait la philosophie.
Il reste, jusque dans nos langues abstraites, bien des locutions qui rappellent les formes vivantes du langage poétique. Quand nous disons : lejourselèuey le soleil se couche, ces expressions ne présentent pas à notre esprit l'idée d'un personnage qui s'habille et qui se met au lit. Une phrase que nous employons souvent : le hasard a votdu, est encore bien plus absurde; le hasard, qui n'est rien, ne peut avoir de
volonté. Mais, en dehors de ces habitudes de langage qui ne trompaient pas plus les anciens qu'elles ne nous trompent aujourd'hui, il y avait entre leur manière de voir et la nôtre une profonde différence. Pour les modernes, la nature n'est qu'un ensemble de choses, d*objets inanimés; pour les races jeunes, tout ce qui se meut est vivant, toute apparence nouvelle est une naissance, toute évolution accomplie est une mort; il n'y a rien d'inerte dans le monde, toujours et partout la pensée anime la matière, il n'y a pas de corps sans âme. Ce n'est donc pas seulement par une nécessité de la langue poétique, ni pour approprier les symboles religieux aux besoins de l'épopée, que les poètes représentent les lois divines sous des attributs humains; c'est aussi parce que ces formes expriment très-bien le sentiment profond de la vie universelle qui était la base des croyances populaires. Le signe était la traduction aussi exacte que possible de la chose signifiée, et la poésie était la véritable langue de la religion.
L'absence de monuments littéraires antérieurs aux poèmes d'Homère et d'Hésiode nous réduit à de simples conjectures sur cette première initiation religieuse et poétique, transmise par la mémoire, car il n'y avait pas d'écriture: « Les premiers habitants de la Grèce, dit Platon, semblent n'avoir eu d'autres Dieux que ceux qu'adorent encore aujourd'hui la plupart des barbares, le Soleil, la Lune, la Terre, les Astres, le Ciel. » H est certain que les Lois universelles se sont
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révélées à tous les peuples par leurs manifestations visibles. Cependant, de même que le corps n*est pas rhomme, mais un instrument de son activité, ainsi, dans le spectacle mobile et changeant des apparences, les races supérieures, et surtout les Grecs, devinèrent, dès l'origine des principes permanents, des pensées vivantes, et ce sont ces énergies intimes des choses qu ils nommaient les Dieux. Dans Tenfanoe des peuples, Texistence de Thomme est encore confondue avec celle de la nature ; les puissances extérieures l'enveloppent et le pénètrent; il les sent en lui et hors de lui ; il les voit, il les entend, il les respire ; chaque mouvement, chaque sensation Timprègne d'une vie divine. Ce caractère profondément religieux de la jeunesse de Thumanité est très-difficile à comprendre dans une civilisation vieillie; on se laisse aller beaucoup trop souvent à traiter de matérialisme grossier et de fétichisme absurde les témoignages vénérables par leur naïveté même de celte perpétuelle adoration des causes inconnues, les expressions vives et sincères de la religion des premiers jours.
L'éclosion spontanée de l'idée religieuse devant la nature se révèle par ces alternatives de joie et crainte qui caractérisent les gi-ands étonnements de l'enfance; c'est à la fois une reconnaissance sans bornes pour l'immense bien&it de la vie et la vague inquiétude qu'inspire à l'homme la conscience de sa faiblesse en présence de tant de grandeur. Dans la prédominance d un de ces deux sentiments se des-
sinent déjà les dispositions natives des races; chacune garde la trace ineftaçable de ses premières impressions. On comprend la terreur humiliée de Fliomme dans les déserts de sable, où une seule force vivante, le Semoun, celui dont la colère est un feu dévorant, emplit de son immensité les muettes sohtudes. Mais ce n'est pas la crainte qui a révélé les Dieux de la Grèce : pour cette race heureuse, née sous un ciel clément, bercée par la voix des sources chantantes, caressée de fraîches brises sur la mousse humide des bois, le premier réveil fut un enchantement, la première parole une bénédiction* Les Âryâs de Tlnde, ces frères aînés des Grecs, ont conservé dans leurs hymnes un écho de ces admirations joyeuses devant le merveilleux spectacle des premières aurores. C'étaient des élans sans fin, des extases toujours nouvelles, Téclatante gaieté de l'enfant qui joue au soleil, heureux de se sentir vivre, tendant la main vers tous les trésors qui l'entourent, saluant de la voix toutes les magnificences de la terre et du ciel.
Les hymnes de la Grèce primitive devaient ressembler aux Yédas bien plus qu'aux Psaumes. Le polythéisme originel n a laissé que de faibles traces chez les Hébreux. De très-bonne heure tout s'efface pour eux devant leur Dieu national, le Dieu du déserl. « Qui est comme toi parmi les Dieux, Jéhovah, magnifique en sainteté, terrible dans la gloire, faisant des merveilles*? » Bientôt même, obligés de se roi-
* Exori., XV, IJ.
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dir contre les puissants voisins qui veulent les absorber^ ils font du Dieu de leur race non-seulement le Dieu suprême, mais le Dieu unique : a Jéhovah, Dieu d'Israël, assis sur les Chroubim, tu es le seul Dieu de tous les royaumes, tu as fait les cieux et la terre ^ » Les Grecs, au lieu de s'arrêter à lunilé de la substance éternelle, distinguent les qualités premières, créatrices des formes, car les choses n'existent que par les différences qui permettent de les reconnaître et de les nommer. De là l'emploi fréquent du substantif en hébreu, de Tadjectif en grec : la substance est une, la forme est multiple.
C'est par suite du rapport intime qui existe entre les idées et le langage que Fétymologie a une si grande importance dans Texplication des symboles religieux. Il n'y a pas de noms insignifiants dans les langues primitives ; tous ont représenté, à l'origine, la qualité dominante de chaque objet particulier. Lorsqu'on connaît le sens des noms, on se forme une idée exacte des objets qu'ils désignent. Pour appliquer les mots aux choses, chaque peuple se sert de sa langue; c'est donc par le grec qu'il faut expliquer, lorsqu'on le peut, les noms des divinités helléniques. Il peut arriver, cependant, que ces noms se rattachent à des radicaux tombés en désuétude chez les Grecs et conservant leur signification primitive dans le sanskrit, qui appartient à la même famille de langues. Ce n'est que dans le cas où un mot grec ne
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pourrait se rattacher à aucun radical indo*europcen, qu'on devrait en chercher l'étymologie dans une autre famille de langues, et si on en trouvait l'explication dans rhébreu, par exemple, on en conclurait que ridée représentée par ce mot n'est pas indigène chez les Grecs, et qu'ils Vont r^çue des Phéniciens.
Les noms propres des Dieux sont des épithètcs exprimant le caractère spécial, Fatiributdistinctifde chacun des principes du monde. Quant à leur nom générique, 6e6ç, on a Thabitude de le rapprocher du latin Deu8 et du sanskrit Deva, et de le rattacher à la racine div^ briller. Mais le mot grec qui répond à Deus et à Deva est Tadjectif §(0(; qu'Homère applique aux Dieux, aux Héros et aux éléments ; il dit souvent STa Oeaâ)v la brillante ou Tilluslre Déesse, jamais Oeta Osawv, la divine Déesse,cequi serait un pléonasme. Les mots ^o; et6s6<; ne représentent donc pas la même idée, et en admettant leur identité originelle, il faut reconnaître qu'à un certain moment les Grecs leur ont attribué des sens différents. C'est donc dans la langue grecque qu'il faut chercher la raison de cette différence. On ne peut accepter Texplication de Platon qui fait dériver 8e6ç de Bésiv, courir, par allusion au mouvement des astres; les Grecs avaient d'autres Dieux que les astres, et entre autres la terre, qu'ils croyaient immobile. Une étymologie beaucoup plus vraisemblable est celle que donne Hérodote. Selon lui, les Pélasges, avant de connaître les noms propres des Dieux, les appelaient en fîénéral Beouç à cause de l'ordre qu'ils ont établi dans
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l'univers, w; xocfi-w Oévreç Ta xavTa. La racine de 0s6ç serait donc Qéo», t(Oy](j.i établir, d'où on peut tirer aussi Osfjki^laloi abstraite, ôegi^^ç la loi écrite, 6y)(jc6; nom du législateur et du fondateur mythique d'Athènes. Cette explication est la meilleure parce qu'elle est la plus conforme au génie hellénique. Le caractère des ^ peuples se traduit dans leurs langues : ainsi les £/oftim sont les Forces ou les Hauteurs; et les Hébreux arrivent de très-bonne heure à l'idée d'une toute-puissance unique, d'une monardiie divine. Pour les Hindous, les Dieux sont des lumières, Dems ; et de bonne heure les Hindous s'absorbent dans la contemplation et arrivent au panthéisme. Pour les Grecs, les Dieux sont les régulateurs de toutes choses, ou plutôt les Lois éternelles, conçues comme des personnes vivantes. C'est l'idée qui convient le mieux à une race artiste et républicaine.
Ces Lois éternelles, qui sont les Dieux, se réfléchissent dans la conscience de Thomme, il est leur vivant miroir, et c'est avec raison qu'il les conçoit à son image, puisqu'il est fait à la leur :
Finxit in effigiem moderantum cuncta Deorum.
Xénophane, reprochant aux poètes d'attribuer aux Dieux les traits de l humanité, disait que si les chevaux et les bœufs savaient peindre, ils donneraient aux Dieux des formes de bœufs et de cheyaux. Les poètes auraient pu accepter ce reproche. Si les animaux avaient une connaissance plus exacte que nous des Lois éternelles^
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ils seraient une image des Dieux plus parfaite que rhomme. Mais nous croyons qu'ils n'ont pas de notion morale : « Ils ne connaissent pas la justice,» dit Hésiode. La justice, la liberté, la raison, sont des facultés humaines; les attribuer aux Dieux c'est faire de Tanthropomorphisme; mais il n'y a pas de religion sans cela. La religion est, comme son nom l'indique, ce qui relie tous les êtres. Or il n'y a de liens qu'entre les semblables, il n'y a de rapports qu'entre les quantités de même nature, il n'y a de contact que par les points communs. Si l'homme n'attribuait pas aux puissances extérieures la conscience et la volonté qu'il possède lui-même, la prière serait inutile et le culte serait absurde. L'homme ne peut se rattacher aux lois vivantes de l'univers qu'en les concevant comme des causes libres analogues à la personne humaine, et comme il trouve dans la forme humaine le type divin de la beauté, dans la conscience humaine l'idéal divin de la justice, c'est lui-même qu'il prend pour modèle quand il veut traduire les lois divines dans la langue symbolique de la poésie et de l'art, qui est la langue naturelle de la religion. Aussi Hésiode dit-il que les Dieux et les hommes sont de la même famille.
C^3i parce qu'il cherchait le divin dans la loi que l'Hellénisme, plus que toute aulre religion, rapprocha les Dieux de l'humanité. Le type de la force peut être pris dans le monde extérieur, bien des êtres nous sont supérieurs sous ce rapport. Mais la connaissance de l'ordre physique qui est la beauté, de Tordre moral qui
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Gst la justice, voilà l'attribut spécial de l'homme; c'est par là qu'il participe à la nature divine. S'il réalise dans ses œuvres l'idéal qu'il porte en lui, il s'élève au rang des Dieux. Au lieu d'abaisser l'homme pour exalter la gloire divine, le Polythéisme comble la distance qui séparait le ciel de la terre, en ouvrant aux Héros le chemin de l'apothéose. Quand les tribus errantes s'étaient fixées pour la première fois sur le sol de la Grèce,elles avaient salué les Fleuves, les Nymphes des montagnes et tous les hôtes sacrés de celle terre qui allait devenir leur patrie. Mais ces Dieux ou ces Démons protecteurs se confondirent de bonne heure dans la piété des peuples avec les anciens chefs de famille et les fondateurs des villes. Les louanges des Héros se mêlent toujours à celles des Dieux dans les chants des poètes. L'épopée héroïque semble contem* poraine^ en Grèce, de l'épopée religieuse ; il est même probable qu'elles ne se sont jamais distinguées l'une de l'autre.
Les poètes errants qui composaient ces. premiers chants épiques et aHaient les réciter de village en village se nommaient rhapsodes^ mot qu'on peut tirer de pi65o;, baguette, et à^, chant, parce qu'ils chan-
taient en marquant la mesure avec une branche de laurier*; ou peut-être plutôt de pâ-irreiv àSiç, parce qu'ils cousaient des chants les uns aux autres, soit les lei*rs, soit ceux qu'ils avaient reçus par tradition.
* Pausanias, ix, 30; Hcsiod. Theog., 30.
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Pindare appelle les Homërides des chanteurs de vers cousus ; Philochore, tirant de là Texplication du mot rhapsode, cite un fragment où Hésiode dit en parlant de lui et d'Homère : a l^ous avons chanté, cousant des vers dans des hymnes nouveaux \ » Les mots Homère^ Homèrides ont à peu près le même sens que celui de rhapsode ; ils signifient des rassembleurs de chants. Selon Hesychios, 6ii.y)p£iv veut dire 6(aou i^[Miai xat cruiA9<i)V£rv. Hésiode dit des Muses : fuyg b[t.fip&kai^ c'està-dire ôiAou eîpouaai, formant un concert de voix. L'Etymologicum magrnumfait dériver Homère de<S(j.a ipigpévai, rassembler, coordonner. Le mot analogue dans le sanskrit est Samâsaj qui désigne chez les Hindous une collection de chants épiques. On s'explique facilement qu'un nom d'abord commun à tous les poètes ait pu devenir le nom propre du plus célèbre d'entre eux. Selon la tradition, il était aveugle, et il l'atteste lui-même dans l'hymne à Apollon Délien, si toutefois cet ouvrage est de lui. On a même tiré de là une explication de son nom ; car, selon Proclos et le faux Hérodote, auteurs de biographies d'Homère, ce nom signifiait aveugle chez les Jloliens et les Kyméens. Tous les récits qu'on possède sur Homère sont, d'ailleurs, trop récents pour mériter aucune confiance. On ne s'accorde ni sur l'époque où il a vécu, ni sur sa patrie; et ces incertitudes n'ont rien d'étonnant si l'on admet qu'il y a eu plusieurs Ho-^ mères. ♦
* SchoL Pindar* Nenh ii, 1.
Outre 17/tade, Y Odyssée et quelques hymnes qui nous sont parvenus sous le nom d'Homère, on lui , attribuait, dans Tantiquitë, plusieurs autres poèmes, perdus aujourd'hui. Cependant un grand nombre de critiques anciens hésitaient à croire que tant de chefsd'œuvre fussent du même auteur; la plupart ne reconnaissaient pour authentiques que VIliade et VOdyssée; selon Hellanicos et ceux qu on appelait chori^ zontes, c'esi'h-Aire séparateurs^ Y Odyssée même n'était pas d'Horaère. les diverses rhapsodies dont se compose l'œuvre homérique ont été réunies assez tard en deux grands poèmes : m Pisistrate est le premier, ditCicéron.% qui disposa les livres d'Homère, épars jusque-là dans l'ordre où nous lesf avons aujourd'hui. » Josèphe dit* qu'Homère n'écrivit jamais ses poèmes, qu'ils furent conservés par la mémoire des chanteurs et réunis plus tard, ce qui explique les dissonances qu'on y remarque. iElien affirme également^ que les anciens <ïhàntaient tes poèmes homér riques par fragments dont il nous a conservé quelques litres : a On chantait, dit-il, le Combat près des vaisseaux, la Dolonie, les Exploits d'Âgamemnon, le Catalogue des navires, la Patroclée, le Rachat d'Hector, les Jeux funèbres, la Yiolation des serments; voilà pour 17/tûdd; quant à Y Odyssée^ il y avait les Aventures à Pylos et à Lacédémonc, la GroHe de Kalypso,
* Cic, de Orat.
* Joseph., Contr. Api(m,,u
* £Uaii, Hist, var.f xm, 14.
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le Radeau, la Légende d'Alkinoos, le Cyclope, l'Évocation des morts, les Bains (?) de Kirkè, le Meurtre des prétendants, les Aventures dans le champ et chez Lacrte. » Il ajoute que Lycurgue apporta, pour la première fois, d'Ionie en Grèce les poèmes d'Homère, et que, plus tard, Pisistrate, de tous les fragments réunis, publia VIliade et YOdyssée. On est tenté de pardonner à Pisistrate le crime de son usurpation, en songeant au trésor qu'il a légué à l'humanité.
De nombreuses et savantes dissertations ont été faites sur la composition des poèmes homériques. On les a comparés aux épopées des autres peuples, cl on a reconnu qu'ils se rapprochaient bien plus d'une œuvre collective et spontanée comme VEdda on le Romancero que d'une œuvre individuelle et réfléchie comme \ Enéide. Aux époques primitives, la mémoire et l'imagination se prêtent un mutuel secours et il n*y a pas de propriété littéraire ; les idées sont à tout le monde, chacun puise sans scrupule dans le patrimoine cornmun, et renrichit à son tour dans la mesure de son génie. Soit qu'Homère ait conçu la première idée de Y Iliade et de YOdyssée^ soit qu'il se. soit approprié en le développant un sujet qui était déjà dans le domaine public, il a dû, comme tous les rhapsodes, coudre ses propres compositions à des chants plus anciens. Ses successeurs, les Homèrides, dui^nt faire pour son œuvre ce qu'il avait fait pour celle de ses devanciers, abréger un récit quand la mémoire leur faisait défaut, en développer un autre quand l'inspiration divine les en-
Iraînail. Lorsque les Pisistratides réunirent tous ces chants en un corps d'ouvrage, il n'élait déjà plus possible de distinguer Tœuvre d'Homère de ce qui avait été emprunté par lui ou ajouté après lui. La critique contemporaine n'a pas amoindrira gloire d*Homère quand, à la suite de Wolf, elle a vu dans son nom la personnification d'une grande école poétique. Homère est certainement quelque chose de plus qu'un homme, et l'antiquité a eu raison de dire qu'Apollon lui avait dicté ses poëmes; un monument pareil ne peut s'atfribuer qu'à un Dieu, c'est-à-dire au génie de tout un peuple conspirant pour cette œuvre sacrée. Homère est le père de la société grecque comme Moïse est celui de la société hébraïque. La guerre de Troie passait pour la première expédilion entreprise en commun par les peuples de la Grèce, et l'épopée qui réunissait leurs traditions éparses était pour eux un monument national, qui consacrait leur fraternité par le souvenir des exploits accomplis par leurs ancêtres, sous le regard protecteur des Dieux de la patrie. On voit par une étude sur la poésie homérique, attribuée à Plutarque, ou plutôt à Denys d'Halicarnasse, que les Grecs cherchaient dans les poèmes d'Homère les principes de la divination, de la physique, de l'astronomie, de la médecine, de la rhétorique, de la politique, de la tactique militaire, en un mot de toute science divine ou humaine ; on attribua souvent à ses vers la même antoririté qu'aux oracles de Delphes.
Les traditions sur Hésiode ne sont pas beaucoup
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plus certaines que celles sur Homère. Trois poèmes nous sont parvenus sous le nom d'Hésiode, les Travaux etjoursy la Théogonie et le Bouclier d Hèraklès; mais, selon Pausanias, les Béotiens de THélicon n'attribuaient à leur compatriote que les Travaux et jours^ et en re-» tranchaient Tinvocalion aux Muses placée au début. La plupart des auteurs anciens ont regardé la Théogonie comme authentique, et le Boudier comme apocryphe. L'antiquité possédait en outre d'autres poèmes, souvent attribués à Hésiode, comme les Catalogues ou Grandes Éoiées, poème généalogique dont cinquantecinq vers ont été transportés au début du Boudier d' Hèraklès; la Mélampodie^ la Descente de Thésée chez Aidès^ les Institutions de Chiron^ V Astronomie^ YAigimios. De tout cela il nous reste à peine quelques vers. Heinsius a réuni ces fragements dans son édition d'Hésiode; Lehrs en a ajouté quelques-uns de plus dans la sienne; on peut y joindre un vers sur Inachos, que Natalis Comes cite comme tiré du Poème sacrée mais sans dire où il Ta trouvé.
La différence de caractère des trois poèmes hésiodiques que nous possédons suffirait pour faire douter qu'ils soient du même auteur. La Théogonie est un poème religieux, les Travaux et jours sont un poème didactique et moral, le Bouclier se rattache à Técole héroïque représentée par VIliade et VOdyssée. Quant au dialecte d'Hésiode, il est le même que celui d'Homère. Plusieurs vers se trouvent à la fois dans Homère et dans Hésiode; ainsi, vers lé commencement de la
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Théogonie il y a quatre vers qui sont répétés dans riiymne homérique aux Muses. Dans quelques morceaux, par exemple dans le récit du combat des Titans, Hésiode s élève à la même hauteur poétique qu'Uo^ mère. Mais, sous le rapport du dogme, il s^éloigne très-souvent des traditions homériques. Selon Homère, rOcéanest le principe de Tunivers; selon Hésiode, le Ciel, Ouranos, est Fancétre des Dieux. Les Nymphes et les Fleuves ont pour père Zeus, d'après Homère, l'Océan, d'après Hé^ode. Dans la Théogonie^ les Cyclopes sont fils du Ciel et de la Terre, et personnifient le tonnerre, Técla^r et la foudre ; le Cyclope de l'Odyssée est un berger, fils de Poséidon. Hésiode, tant dans les Travaux et jours que dans la Théogonie^ parle longuement des Titans et en particulier de Prométhée. Homère ne dit rien de Prométhée et parle à peine des autres Titans. L'hymne homérique à Apollon fait de Typhaon un fils d'Hère; Hésiode ne donne pas la généalogie de Typhaon, mais il fait de Typhôeus, qui paraît le même, un fils de la Terre et duTarlare. Aphrodite est fille de Zeus et de Diônè dans V Iliade; dans la Théogonie^ elle naît du sang d'Ouranos et de l'écume de la mer. Hèphaistos est fils de Zeus et d'Hère dans Homère, d'Hère seule dans Hésiode. II a pour femme Aphrodite dans YOdyssée^ Charis dans Ylliade^ tandis que dans la Théogonie Aphrodite est l'épouse d'Ares. On voit par ces exemples combien était multiple et mobile la mythologie hellénique.
Il y a une divergence plus singulière encore dans la
Théogonie^ qui donne aux Moires deux généalogies différentes; elles sont énumérécs d abord parmi les enfants delà Nuit, et plus tard elles sont données comme filles de Zeus et de Thémis; preuve évidente que le poème est composé defragmentsde sources différenlcs. De même que dans la construction d'un édifice on unit les pierres avecdu plâtre et de la chaux, il semble qu'Hésiode ait réuni en un seul corps des traditions éparses, au moyen d'une sorte de ciment philosophique. Parmi les matériaux qu'il a rassemblés, quelques-uns sont probablement aussi anciens que les poèmes homériques, mais l'ensemble de la Théogonie présente un caractère systématique qui annonce une époque de réflexion. J'étudierai donc la mythologie d'Homère avant celle d'Hésiode, sans admettre cependant que Tune soif antérieure à l'autre dans toutes ses parties.