‹ Du polythéisme helléniqueChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

LA MYTHOLOGIE HOMERIQUE

Une des plus anciennes formules d'invocation qui nous soient parvenues est celle qu'on trouve dans niiade^ au début du serment prononcé par Agamemnon en présence des deux armées : « Père Zeus, trèsglorieux, très-grand, qui règnes du haut de Tlda ; Soleil qui vois tout et qui entends tout ; Fleuves et Terre, et Vous deux qui, sous la terre, punissez après la mwl les hommes qui ont violé leur serment... * » Ainsi les Dieux appelés en témoignage sont d'abord Zeus, le Soleil, la Terre, divinités communes à tous les hommes, puis les Fleuves, Dieux nationaux de chaque peuple, enfin les Dieux des morts, Aïdès (rinvisible) , et Perséphonè. Dans un autre passage de ri/iûd^ % les mômes divinités sont attestées à peu près dans les mêmes termes, sauf que la punition des parjures est attribuée aux Erinnyes, personnifications des remords. Les plus anciennes prières des Grecs contiennent donc un témoignage formel de l'immortalité de l'âme et d'une expiation des crimes dans une autre vie.

Zeus est invoqué avant les autres Dieux, et celte

* lliûd., III, 276.

^' lliad,, XIX, 258.

suprématie s'explique par ses fonctions dans l'univers : Zeus est le principe de vie qui se révèle par la lumière céleste et l'air respirable : « Vois-tu, dit un fragment d'Euripide, cette immensité sublime de Téther qui enveloppe la terre de toutes parts? C*est là Zeus, c'est là le Dieu suprême. » Le ciel se présente si naturellement à l'esprit comme le siège d'une vie divine qu'on doit s'attendre à retrouver Zeus dans toules les religions : c'est rindra des Hindous, le Jéhovah des Hébreux, le Jupiter des Latins : Ennius dit quelque part : « Regarde CCS hauteurs lumineuses qu'on invoque partout sous le nom de Jupiter; » et ailleurs : « Voilà ce Jupiter que les Grecs appellent l'air. » Varron, qui cite ces vers d'Ennius, ajoute un peu plus bas : « C'est ce que prouve encore mieux le nom de ce Dieu, Diovis ou Diespiter^ c'est-à-dire l'air ou le père du jour. Les mots DeuSj dies^ dius^ divus ont la môme racine; de là viennent les expressions latines sub dio, divo, diiis fidius.\o\\k pourquoi les toits de ses temples sont ouverts, pour laisser voir le divin, c'est-à-dire le ciel. On dit même qu'il ne faut le prendre à témoin qu'à ciel ouvert.»

Telles sont les remarques de Varron sur le mot latin Jovis, Jupiter. Ce mol se rattache à la racine sanskrite diVy briller, d'où vient Dyauspitar, en latin Diespiter. On peut attribuer la même étymologie au grec Ato; et aux cas obliques qui en dérivent, et admettre que tous ces mots représentèrent à l'origine l'idée de la lumière. Mais de même que les Grecs n'appellent pas les Dieux

i.A POÉSIE SACUt?E. 23

Siou;, les brillants, mais Oeouç, en aspirant la première leltre pour exprimer l'idée de la loi, ainsi par le mot Zeus,Zèn,ils ont voulu exprimer l'idée delà vie. Aussi est-cedansleur propre langue qu'ils trouvent l'étymologiede ce mot dont le sens est le même, qu'on le tire de Çéw ou de Çao), car ces deux mots se rattachent l'un à l'autre, de même que la vie et la respiration sont liées à la chaleur et au bouillonnement du sang, Çéaiç K L'éther, aliment de la vie universelle, a donc été appelé Zeus ou Zèn, et on lit dans les hymnes orphiques : « Il a engendré les vivants, Çwa, et on l'appelle la vie, Çifjv. » Selon Platon, on le nomme ainsi parce qu'il est le Dieu par qui la vie (Si' bv Çyjv) est distribuée. Le traité du Monde^ attribué à Aristote, dit de même qu'on le nomme Ma et Zf^va, parce qu'il est celui par qui nous vivons, St'Sv ÇwfjLsv. Cette explication, bonne pour les cas directs, est inadmissible pour les cas obliques, mais elle montre bien que Zeus représentait pour les Grecs le principe de la vie ; ils le plaçaient dans l'éther, sa manifestation physique, de même que les modernes disent souvent le Ciel en parlant de leur Dieu.

Une autre forme du même nom, Asù;, peut se tirer de la même racine que Aiiç, qui en est le génitif, à moins qu'on ne préfère la rattacher, selon l'opinion de Cor- • nutus, au verbe BeOsiv, en raison des pluies du ciel qui entretiennent la vie à la surflace de la terre. L'éther, en effet, nourrit les astres dans le ciel, et se répand

* E thymol, tnag.

2& LA*r0ÉSlE SACREE.

sur la terre en pluie d or, germes féconds qui produis sent, entretiennent et renouvellent toutes les formes de la vie. De là le passage de Lucrèce : « L'Éther, père de toutes choses, précipite ses pluies dans le sein de la Terre, son épouse. » Et celui de Virgile : « Le père tout-puissant, TÉlher, descend dans le sein de son épouse joyeuse, et le mélange de ces deux grands principes donne la vie à tous les êtres. » Les Latins invoquaient Jupiter Pluvius^ et les Athéniens disaient : « Verse tes pluies, cher Zeus, sur les champs des Athéniens. » Un fragment d'Alcée commence par les mots : « Zeus pleut ; » Théocrite dit de même : a Zeus fait beau et pleut tour à tour * . »

Les pluies du ciel produisent les sources et les rivières, c'est ce qui fait dire à Homère que les Nymphes des montagnes, c'est-à-dire les eaux douces, sont filles de Zeus, et que les Fleuves sont ses fils ; Tépithète Sit^sti^c, tombé de Zeus ou du ciel, est souvent donnée aux fleuves dans ses poèmes. L*éther estle séjour des nuées, du tonnerre, des orages, de là les titres qu*Homère donne à Zeus : assembleur de nuages, roi de la foudre, maître de l'égide; car Fégide, àiYi;, de ifcsw, bondir, n'est autre chose que la tempête '. Le ciel enveloppe la région des vents comme la mer enveloppe la terre, et l'épithète dliYioxoç, donnée à Zeus, répond à celle de Yaiif;oxo?î donnée à Poséidon. La tempête s'élance par bonds comme la chèvre, dont le nom, at^, dérive de la

« Theocr. Idyll. v, 45.

* Etym. magn.

LA POÉSIE SAGAËE. 25

même racine ; légide a donc été assimilée à une chèvre, et on a dit que Zeus avait été nourri par une chèvre, ou armé d'une peau de chèvre. Telle est lorigine de la fable de la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus, qui épouvantait les Titans, les vents terrestres, même après sa mort, quand Hèphaistos eut fabriqué Tégide avec sa peau. Selon Homère Zeus prête souvent Tégide à Apollon ou à Athènè, les plus puissants de ses enfants, c'estr à- dire les principales énergies de Téther.

Du mot égide, ou plutôt de la racine de ce mot, dérivent une foule de noms qui rappellent la tempête céleste ou marine, i£gée, iEgialos, Tile d'iEgine, la mer ilgée. La même idée se retrouve dans le nom de cet iËgseon aux cents bras qui vient au secours de Zeus, que Poséidon, Hère et Athènè voulaient enchaîner ^ Cette fable parait représenter Faccumulation des vapeurs produites par la mer, Tair inférieur et Tair supérieur, et qui obscurcissent le ciel. Selon une variante du texte, c'est Apollon et non Alhènè qui conspire avec Hère et Poséidon ; le sens est à peu près le même, ce son t. les vapeurs amoncelées par l'action du soleil. Homère ajoute que Tliétis va chercher THécatonchire que les Dieux appellent Briareus, le fort, et les hommes iEgœon, lorageux; cest la tempête qui disperse les vapeurs. Thétis représente ici l'ordre et la loi générale, fonction ordinairement attribuée à Thémis, dont le nom a la même racine et le même sens. U est

1 Iliad., I, 404.

probable d'ailleurs qu'Homère n'a lail que rappeler un my Ihe très-ancien dont la forme reste assez obscure malgré les explications d'Heraclite et de Cornutus.

On trouve aussi la trace d'un ancien mythe dans la chaîne d'or de Zeus *, qui est le lien universel des choses, ce que la physique moderne appelle l'attraction . Platon * voyait dans cette chaîne d'or le soleil, qui est en effet le siège de l'attraction planétaire. iMais le symbole homérique est plus simple et plus vrai que l'explication de Platon : l'harmonieuse pondération des forces vivantes du monde est représentée par une chaîne d'or dont Zeus, principe de la vie universelle, tient le premier anneau. Tous les autres Dieux ne peuvent le faire descendre du ciel, tandis qu'en retirantla vie à lui, il entraînerait tous les êtres vivants, qui sont comme les anneaux d'une chaîne sans fin. Le génie prophétique de Tantiquité devinait et traduisait par de vives images ces lois générales d'équilibre que la science moderne cherche à. déterminer avec pré* cision.

Le mythe de la chaîne d'or reparaît sous une forme différente dans un autre passage de l'Iliade*, celui où Homère raconte que Zeus suspendit Hère dans lespacc avec deux enclumes aux pieds et les mains liées par une chaîne d'or. Denys d'Halicarnasse, Cornutus, Hé* raclite, Eustathe et les scholiastes d'Homère expliquent

* Iliad., viii, 18.

2 Plat., Thextet.

5 Iliad, XV, 18;

tous ce mythe de la même manière : selon eux Hère est Tair enchaîné par les rayons célestes comme par une chaîne d'or, tandis qu'à ses pieds, c'est-à-dire à la partie inférieure de Tair, sont suspendus les deux éléments les plus lourds, la terre et Teau. Si tous les interprètes ne s'accordaient à donner celte explication, elle me laisserait quelques doutes, à cause des enclumes, ax;i.ovsç; en sanskrit, açman est un nom du ciel, et il reste en grec des traces de cette signification : selon Hesychios et Y Etymoloyicum mafinum^ Akmon est le père du ciel, d'Ouranos, et le ciel est appelé Akmonide, ou fils d' Akmon, dans les Ailes de Simmiasde. Rhodes. Il semble d<mc que ce nom, qui signifie enchime, était en même temps un ancien nom du ciel . Dans la Théogonie^ Hésiode parle d'une enclume d'airain qui tombe en neuf jours du ciel sur la terre et en neuf jours de la terre dans le Tartare. Homère parle souvent du ciel d'airain. Il ne serait donc pas impossible que par les deux enclumes il eût entendu les deux hémisphères du ciel. Quanta Hère, il est vrai qu'en général elle représente l'air; il paraît cependant, d'après Varron et Hesychios, qu'elle a été quelquefois prise pour la terre, et tel est peut-être le sens qu'il faut lui attribuer dans un fragment d'Empédocle. Ainsi Hère, suspendue dans l'éther et les nuées avec une enclume à chaque pied, pourrait être la terre balancée par son propre poids entre les deux pôles d'airain.

Je ne présente d'ailleurs cette explication qu'avec réserve, car je sais qu'Hère, qui répond à la Junon

23 LA POÉSIE SACRÉF.

italique, représente en général Tair. « Cet air, dit Cicéron, qui s'étend entre la mer et le ciel, est adoré sous le nom de Junon, qu'on appelle la sœur et Tépouse de Jupiter, à cause de son union intime avec Téther^» Dans Tlliade", l'union de Zeus et d'Hérè saccomplit au milieu d'un nuage d'or, tandis qu'autour d'eux la terre produit le gazon, le safran, le lotos et l'hyacinthe; au printemps, en effet, quand l'éther brûlant et Pair humide semblent se marier, on voit naître les herbes et les fleurs. Zeus est la partie supérieure, Hère la partie inférieure de l'air, Tair épais et brumeux ; aussi la voit-on souvent envoyer des brouillards sur la terre ', et peut-être était-ce le sens primitif de Tépithète àp^dri^ la blanche^ la claire, épithète qui, plus tard, est devenue topique, et a signifié l'Argienne, par une transformation commune à presque toutes les épithètes des Dieux.

On ne peut remarquer sans étonnement que la poésie mythologique, comme la science moderne, reconnait deux sortes d'air, dont l'un seulement entretient la flamme et la vie; et il ne serait pas plus raisonnable ' ' de s'offenser des amours de Zeus que d'accuser l'oxygène de débauclie parce qu'il s'unit à tous les corps. Les innombrables hymens de Zeus dans les poètes signifient seulement que l'éther, qui est la vie et l'âme du monde, prend mille formes pour produire, nourrir

* Cic. de nat. Deor., ii.

9 Hiad., XIV, 3i6.

' liiad., XXI, 6.

LA POÉSIE SAGRÉI. 29

el renouveler les espèces vivantes. Les querelles de Zeus et d'Hère n expriment rien de plus que les agitations de l'atmosphère; la jalousie d'Hërè contre les autres épouses de Zeus avait aussi, dans Torigine, un sens physique; mais Texpression toute humaine de ces symboles rappelle en même temps les luttes qui durent accompagner le passage de la polygamie patriarchale à la forme plus sainte du mariage grec.

La disposition des éléments fait comprendre pourquoi Zeus tient le premier rang parmi les Dieux. L'univers était regardé comme une sphère dont la terre occupait le centre; la mer l'entourait comme une ceinture; l'hémisphère supérieur était le ciel, lliémisphëre inférieur le Tartare, aussi éloigné de la terre que la terre est éloignée du ciel \ Le monde est divisé en trois parts : Zeus a en partage le ciel; Poséidon, la mer; Aîdès, le Tartare; la terre appartient en commun à tous les Dieux '. L'éther occupant la partie supérieure du monde, Zeus est appelé le plus haut des Dieux. Dispensateur impartial de la lumière et de la vie, il cronne le signal de la lutte des éléments sans y prendre part, et contemple d'en haut le balancement des forces complémentaires.

La lutte des Dieux n'est dans Tlliade qu'un épisode de la guerre des héros; Zeus engage les Dieux à se mêler à cette guerre, dont les chances sont devenues trop inégales depuis qu'Achille est sorti de son repos.

* Uiad., VIII, 16.

« lliad., XV, 189.

se L4 POfeSfE SACRÉE.

Il semble qa il n y ait là qpe l'expressâon idéale d'une grande bataille héitHque; il est probable, cependant, qu'Homère n'a fait qu'adapter au sujet de Tlliade quelque ancienne tbéomachie, dont le soutenir apparaît obscurément à travers son poème. Les principes contraires y sont opposés les uns aux autres, Apollon à Poséidon, ou le soleil à la mer, Hèphaistos à Xanlhos, ou le feu à l'eau ; Ares à Athènë, c'est-à-dire, selon les scholiastes, la fougue aveugle à la prudence, ou plutôt, ce me semble, la pureté du ciel au vent d'orage, iils de l'air inférieur, antagonisme reproduit sons tant de formes par les poètes. Hère est opposée à Artémis, l'air humide à la lune, et comme les brumes argentées, répandues dans l'air, obscurcissent In lune, le poète nous montre les flèches d'Artémis dispersées, cl lu Déesse frappée avec son propre carquois. Hermès s'oppose à Lèto cl se retire ensuite devant clic ; ici les interprètes anciens ont méconnu le sens primitif du symbole. Tous voient dans Lèto roqbli, dans Hermès la raison et la parole, mais les principes divins se révèlent dans le monde physique avâfnt de se révéler dans le monde moral : Lèto est l'obscurité, Hermès le crépuscule, comme je le montrerai plus bas. Le matin, le crépuscule s'oppose à la nuit, le soir il cède devant elle. Enfin Zeus, gardien de l'équilibre du monde, contemple avec joie la lutte des Dieux, parce que c'est de Topposition des contraires que naît Tordre universel : « Sur les autres Dieux tomba la discorde pesante, redoutable, et leur cœur,

LA POÉSIE SACRÉK. 51

dans leur poitrine, les poussait en sens contraireSé Et ils tombèrent les uns sur les autres à grand fracas, et la large terre mugit, et le grand ciel fit retentir le clairon de la guerre. Zeus Tentendit assis sur l'O* lympe, et il rit de joie dans son cœur en voyant la lutte des Dieux. »

La religion n'est pas le sujet principal des poèmes d'Homère ; les symboles n'y sont pas exposés sous une forme dogmatique. Dans l'Odyssée comme dans TIliade, ils sont encadrés dans le récit, quelquefois même indiqués seulement par des allusions. Des mythes d'origines diverses peuvent donc s'y rencontrer sans qu'on sache quelle place ils auraient pu occuper dans un système hiérarchique tel que la Théogonie d'Hésiode. Ainsi le înythe des métamorphoses de Prôteus * n'est probablement que Técho de quelque vieux symbole cosmogonique. Le nom de Prôteus signifie le Primitif ou le Principe; c'est la matière première des choses qui se Iransforme incessamment, et quonne peut saisir. Aussi a-t-il pour fille Eidothea, c'est-àdire la Di'esse des formes ou des apparences. Elle explique les transformations de son père qui se changé lour à tour en eau, en feu, en arbre, en animaux de toute espèce. La môme idée se retrouve dans d'autres légendes mythologiques : Thétis se transforme de même pour échapper à Pèleus, Métis pour échapper à Zeus. L'une et l'autre sont des divinités des eauv

* (Wyw.ix, 585.

52 l\ POÉSIE SAGRr^E.

commo Prôleus dont Homère fait le pasteur des Irour peaux de la mer. La philosophie ionienne, qui rc«' gardait l'eau comme l'élément primordial, avait emprunté cette doctrine à la poésie ionienne; TOcéan est d'après Homère, le principe de toutes choses. De même, dans la cosmogonie hébraïque, avant la naissance de la lumière, le souffle divin plane sur les eaux. L'Egypte, fécondée chaque année par son fleuve, le regardait comme le père de toutes les productions terrestres, et c'est peut-être pour cela qu'Homère place en Egypte la fable de Prôteus. Quant à la science prophétique de Prôteus, elle s'explique par sa qualité de Dieu marin. Habitués, comme toutes les populations maritimes, à interroger les signes précurseurs de la tempête, les Grecs attribuaient aux puissances marines une vertu fatidique. Aussi Homère appelle-t-il Prôteus l'infaillible vieillard de la mer.

De même que l'herméneutique ancienne a vu le germe de la philosophie ionique dans le mythe de Prôteus, elle a trouvé c-elui de la philosophie sicilienne dans le mythe des iilets d'Hèphaistos. Empédoclc fait sortir l'harnionie universelle de l'amitié et de la discorde des éléments, la physique moderne de l'attraction et de la répulsion; c'est ce que les poètes appelaient les amours et les combats des Dieux. Un passage de l'Odyssée, qui d'ailleurs parait une interpolation \ exprime cette double loi dans l'union d'A-

* Orf/M., VIII, 260.

rès et d'Aphrodite, énchainés par Hèphaistos : la guerre et Tamour sont liés par la puissance du feu dans des chaînes indissolubles, et les Dieux se ré* jouissent de cet hymen des contraires d'où naîtra rHarmonie du monde. Après celte explication, Heraclite et Cornutus en donnent une autre tirée de la métallurgie : Ares et Aphrodite, enchaînés par Hèphaistos, représenteraient le fer et lairain fondus par le feu ; mais cette seconde interprétation est trop particulière. Le symbole a une plus haute portée : il exprime cette loi simple, aussi vraie dans le monde moral que dans le monde physique : rharnionie nait des contrastes. Or il n'y a rien de plus opposé que la guerre et Tamour; donc, en langue mythologique, Hannonia doit naître d'Ares et d'Aphrodite. Mais qui pourrait enchaîner ensemble deux principes contraires, sinon l'élément puissant qui dompte les mé«* taux les plus durs et qui fond les cœurs sous les flammes du désir? De là Tinleryention d'IIèphaistos. D'un autre côté, Aphrodite, sous son aspect physique, représente le principe humide et fécond de la nature» et la même loi de contrastes avait fait de cette humidité l'épouse du feu. Son union avec Ares ne pouvait donc être qu'un adultère. Telle est l'origine de cette table, présentée d'une façon comique dans l'Odyssée, parce qu'elle est chantée au milieu d'un festin pour égayer les convives.

Outre les mythes insérés çà et là dans les poèmes homériques, on peut rattacher à la poésie sacrée les

prières adressées aux Dieux par les héros. Zeus est invoqué, soit comme un Dieu commun à tous les peuples, par exemple dans la prière d'Agameainon, citée plus haut, soit comme le Dieu national des Pélasges, dans la prière d'Achille ^ Apollon est souvent invoqué par les Troyens, Alhènè par les Troyens et les Achéens, Poséidon, une seule fois, par son fils Polyphème *• Les autres Dieux s enlreliennent souvent entre eux, et se mêlent parmi les hommes, mais ce n'est que dans les hymnes homériques qu'on trouve la forme des prières qui leur étaient adressées du temps d'Homère, car ni dans llliade ni dans l'Odyssée ils nesont invoqués nominativement. En général, celui qui invoque les Dieux, leur rappelle les faveurs qu'ils ont déjà accordées à lui ou aux siens; c'est ce que font Ulysse etDiomèdc dans la Dolonic^. Quelquefois aussi on leur promet des victimes choisies ; ainsi les Troyennes, en offrant un voile à Athènè, lui promettent un sacriiice de douze vaches \ Chrysès rappelle à Apollon les victimes qu'il lui a offertes précédemment ^ Mais ce serait calomnier la piété des anciens que de les accuser, comme le fait Lucien dans son Zeus tragédien^ d'avoir voulu acheter les bienfaits des Dieux. Chez tous les peuples et dans tous les temps, a existé l'usage de présenter aux Dieux des offrandes, des ex

* ïliad., XVI, 233.

« OdyM., IX, 528.

s Uiad., X, 278, 284.

* Uiad. y n, 305.

^ mai., I, 57.

voio; non qu'ils aient besoin de nos dons, mais comme un témoignage de notre piété; et partout Thomme a cru que ces offrandes leur étaient agréables, autrement il n'y aurait jamais eu de culte. C'est donc avec raison que Zeus rappelle les sacrifices que lui a offerts Hector ^

L'immortalité de l'âme formait un des dogmes fondamentaux de l'Hellénisme. J'ai fait remarquer, à propos du serment d'Agamemnon, le caractère primitif de ce dogme chez les Grecs. Un autre passage de riliade nous fait presque assister à sa révélation : après la mort de Patrocle, Achille voit en songe Tâmc de son ami, ^yii, son image, eRwXcv; il veut l'embrasser, mais ce n'est qu'une forme impalpable : v< Hélas I il reste donc, même dans les demeures d'Aïdès, une âme et une image, mais il n'y a plus du tout d'organes \ » Ainsi la mort ne peut briser les liens formés sur la terre, et l'immortalité de l'âme est révélée à la conscience humaine par la douleur. Mais Homère ne donne pas, comme Ta fait plus tard Virgile, une description détaillée du pays des morts. Cette précision topograpbique serait contraire à la sincérité de la poésie primitive, qui affirme l'immortalité sans violer les religieuses ténèbres de la mort. Là où on croit trouver une peinture de ce qui est au delà, il n'y a qu'une allégorie des angoisses du terrible passage. C'est ce qu'indiquent les noms

* UiafJ., ^xii, 108.

- Uiad. XXII t, 100.

mêmes des noirs fleuves qu'il faut traverser : l'Achéron, c'est la douleur; le Slyx, cesl Thorreur de la mort; le Phlégélon, c'est la flamme du bûcher; le Cocyte, ce sont les lamentations des funérailles. Si on cache le pays des morts dans les profondeurs de la terre, c'est que le tombeau est un gouffre où tout s'engloutit; si on le relègue au delà du couchant, c'est que la mort est une nuit éternelle.

Dans révocation des morts, Ulysse ne pénètre pas dans le royaume de Pcrséphonè : il s'arrête aux bords de l'Océan, qui est l'horizon du monde visible; au delà commence le monde idéal. C'est là qu'après avoir offert des sacrifices aux morts, il voit apparaître les idoles j les images de ses amis. Ce sont bien eux, la mort ne les a pas changés, ils portent encore la trace de leurs dernières blessures. On ne peut être choqué d'entendre Achille regretler son existence terrestre, lorsqu'on se rappelle que, dans l'Iliade, il exprimait naïvement son amour de la vie; s'il parlait autrement dans l'Odyssée, Ulysse ne le reconnaîtrait pas. Les types d'Homère ne se démentent jamais; même au delà du tombeau ils gardent leur caractère moral et leur apparence physique, en même temps qu'ils conservent la mémoire qui est pour nous le signe de Tidenlité. C'était la seule manière dont la poésie peut exprimer la permanence de Tindividu après la mort.

Les hymnes n'appartiennent probablement ni à un seul poète ni à une même époque. Quelques-uns paraissent très-anciens comme ceux au Soleil et à la Lune; d'autres tout à fait récents, par exemple l'hymne à Ares, qui se trouve répété dans la collection des hymnes orphiques, et, comme eux, se compose exclusivement d^épithètes ; il annonce d'ailleurs des connaissances en astronomie qui ne permettent pas de le rapporter à l'époque homérique. Les hymnes à Apollon, à Hermès, à Aphrodite, à Démêler sont assez longs, et constituent de petites épopées. Les autres ne se composent que de quelques vers, et semblent seulement des formules d'invocation et des préludes que les poètes plaçaient au commencement de leurs chants épiques. Ainsi, dans les vers qui terminent rhymne au Soleil et l'hymne à la Lune, le peéte annonce qu'il va passer aux louanges des Héros demi-Dieux; les hymnes aux Dieux se terminaient donc par les louanges des Héros, et telle a été peutêtre l'origine de la poésie épique. U y a même des hymnes composés en l'honneur de quelques Héros, comme Hêraklès et les Dioskoures.

L'hymne à Apollon se compose de deux parties distinctes : la première célèbre Apollon Dèlien; la seconde, Apollon Pythien. Dans l'hymne à Apollon bèlien, le poète raconte la naissance du J}ieu. Lèto,

unie à Zeus, enfante Apollon et Artémis, c'est-à-dire le soleil et la lune, ou plutôt les principes de la lumière du jour et de celle de la nuit, car les Dieux ne sont pas des objets palpables, mais les principes des choses. Lèto est Tobscurilé de la nuit; son nom vient de XavOivd), cacher, comme le nom latin de Latona vie de lateo. Cesi donc de Tunion de Téther avec la nuit que naissent le soleil et la lune. Les fables poétiques racontées sur Apollon et Artémis, leurs divers surnoms, se rapportent aux principales énergies de ces deux astres. C^est ce qui résulte d'une foule de témoignages anciens : Macrobe, entre autres, démontre longuement que toutes les épithètes d'Apollon représentent des attributs solaires, même celles qui, plus tard, sont devenues topiques, comme Lycien, Dèlien, etc. «Les anciens Grecs, dit-il, jappelaient X6)tY3, de X£ux6ç, clair, la première clarté qui précède le lever du soleil, et ce moment est encore aujour* d'hui appelé Xuxéçux; ^ » Heraclite dit aussi que le surnom de Lycien est donné à Apollon, non parce qu'il est né en Lycie, car c'est une tradition inconnue à Homère, mais parce qu'il nait le matin '. De même le surnom de Dèlien vient de SirjXouaOai, et signiGe» comme le dit Cornutus, celui qui apparaît et qui fait apparaître toutes choses. Les fêtes d'Apollon se cèlé^ braient dans une lie, appelée d'abord Asteria et depuis Dèlos, et on a cru, plus tard, que c'était elle qui

* Macrob. SatUm>, i, il.

• Heracl. AlleÇi, viu

avait donné son nom à Apollon. De là le mythe de Dèlos, exposé dans Thymne homérique. Le poète raconte qu'Hère s'opposa longtemps à raccouchement de Lèto : ce sont les vapeurs de Tair qui cherchent à retarder la naissance du jour.

Il nous montre ensuite les fêtes d'Apollon, célébrées à Dèlos par les Ioniens, ce qui prouve qu'à cette époque le culte d'Apollon n'était particulier ni aux Lyciens, ni aux Doriens, ni aux Troyens. Il termine par un mot sur lui-même, et prie les jeunes filles de Dèlos de le déclarer le premier des poètes : « C'est l'homme aveugle qui habite dans la rocheuse Chios ; ses chants sont à jamais les meilleurs. » Ceux qui regardent Homère comme le véritable auteur de cet hymne s'appuient sur ce passage. Il est vrai que le scholiaste de Pindare* attribue l'hymne à Apollon à Kinaithos, qui était aussi de Chios; mais on ignore si Kinaithos était aveugle, et ccrnime on ne sait rien d'Homère, sinon qu'il était aveugle et le plus fameux des poètes de son temps, comme, en outre, Hésiode atteste qu'Homère et lui chantèrent Apollon à Dèlos, il semble qu'on peut légitimement attribuer à Homère cet hymne, revêtu d'une sorte de signature qui manque aux autres œuvres de ce poëte.

La seconde partie de l'hymne, qui doit plutôt être considérée comme un autre hymne, célèbre la victoire d'Apollon sur Pytho, et expose Torigine du tem-

* Schol. Vind., Nem., ii.

pie de Delphes. Le poète raconte qu'Hère, irritée contre Zeus qui avait seul enfanté Athènè, voulut produire un fils sans le concours de son époux; elle s'éloigne donc de lui, et invoque la Terre, le large Ciel, et les Dieux Titans qui habitent sous la terre, et d'où sont sortis et les hommes et les Dieux. Puis elle frappe la (erre de sa large main ; la terre féconde s'a< gite, et Hère se réjouit, voyant là un présage de l'accomplissement de sa prière. En effet, elle enfante Typhaon, fléau des mortels, et lui donne pour nourrice la serpente Pylho, qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et tuait tous ceux qu'elle rencontrait. Mais Apollon la frappe de ses flèches, et la bête, se roulant ça et là, exhale enfin son âme sanglante.

Macrobe a donné, d'après Antipater le Stoïcien, une explication très-simple de ce mythe*. Pytho, tuée par Apollon, comme l'Hydre tuée par Hèraklès, est un marais méphitique, dont les exhalaisons corrompent l'air jusqu'au moment où les rayons du soleil, comme des flèches divines, le frappent et le dessèchent. Mais ce n'est pas au hasard que le poète donne Pytho pour nourrice à Typhaon. Tandis qu'Athènè, la force ignée de l'éther, naît de la partie supérieure du ciel, ou de la tête de Zeus, Hère, l'air épais et humide, se penche vers la terre, et appelle à son aide le^ Titans, les vents souterrains, pour enfanter, sans le concours de Zeus, Typhaon, c est-à-dire le tourbillon brûlant cl

* Macrob. Satum.j i, 17.

LA POÉSIE SÀGUËE. 41

orageux. La terre tremble, le typhon, noirci chargé de foudre, prend naissance et est nourri par les marais stagnants. Mais bientôt le marais est desséché par les rayons du soleil , des ruisseaux coulent dans la forêt comme des tronçons de serpent, le sol putride se dessèche, le dragon exhale sa vie : « Tu ne seras plus le fléau des hommes, s'écrie le poète, mais tu pourriras ici sous l'action de la terre noire et de Tinfatigable Hypérion. »

L'hymne à Hermès suit Vhymne à Apollon. Les interprètes anciens n'ont pas saisi le sens primitif du mythe d'Hermès ; selon eux, Hermès est la parole ; cela est certain, mais ce n'est pas là l'expression la plus simple du principe représenté par Hermès ; avant de se manifester par les facultés de l'esprit humain, les Dieux se sont révélés par les énergies physiques du monde. Macrobe, qui rapporte au spleil presque tous les Dieux, fait d'Hermès une divinité solaire; une étude attentive de l'hymne homérique m'a conduit a penser que les anciens ont exprimé sous le nom d'Hermès non pas le soleil, mais le crépuscule. Tous les attributs d'Hermès découlent de celte conception physique primitive.

Le poêle commence par raconter la naissance du Dieu, iils de Zeus et de Maïa; ce mot de Maïa signifie nourrice ou accoucheuse. Selon Macrobe * c'est un nom de la terre; mais, dans un fragment orphi-

* Macrob, Satum.^ i, 12.

que, Zeus, délibérant avec la Nuit sur la formation du monde, appelle la Nuit Maïa. Selon l'hymne homérique, Maïa évitait la société des autres Dieux et habitait un antre obscur où Zeus s'unit à elle pendant le sommeil d'Hère. L'auteuf de l'hymne l'appelle fille d'Atlas; or, il y a dans TOdyssée une fille d'Atlas, Calypso, qui n'est qu'une forme de la Nuit et qui, dans l'hymne homérique à Dèmèter, est nommée parmi les compagnes de Perséphonè. Allas, lui-même, habite, selon la Théogonie (v. 748), auprès des Hespérides, des filles du soir, au séjour du crépuscule, c( là où le Jour et la Nuit passent tour à tour le seuil du ciel. » Je pense donc que Maïa est plutôt la Nuit que la Terre, quoique le titre de nourrice puisse convenir également à l'une et à l'autre.

Hermès nait donc de Zeus et de Maïa, du Jour et de la Nuit, et le poète lui donne des épithètes (v. 13, 19) qui s'appliquent à merveille au crépuscule. Dès que le soleil est couché, l'enfant nouveau-né chasse les vaches des Dieux, allume le feu, prépare le souper, rentre tard à la maison et, ôlanf ses sandales, s'enveloppe dans ses couvertures et s'endort aux rayons de la lune. Comment ne pas reconnaître là un tableau du crépuscule, les troupeaux ramenés à Tétable, le souper, le sommeil, lés voleurs qui Sortent la nuit? Et le soir n'est-il pas lui-même un voleur qui dérobe tous les objets à nos regards? Né le matin, dit le poète, il vole le soir les vaches d'Apollon (v. 17). Mais dès que l'Aurore a paru (v. 184), Apollon veut

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reprendre ses vaches ; Tenfant nie son larcin et plaide adroitement sa cause devant Zeus, puis enfin feit accepter à Apollon, en échange de ses Vaches, une lyre qu'il a fabriquée avec une tortue. Ces vaches, dont il est souvent question dans les hymnes védiques, sont les nuages roses du matih et du soir; les Hindous parlent souvent des vaches roses de l'Aurore. Dans rhymne à Hermès, ces vaches sont volées le soir, réclamées le matin; et la lyre et la flûte données à Apollon sont des instruments aimés des bergers, en même temps qu'elles représentent les mille voix de la nature à la naissance du jour; car le ciel et la terre dans la religion grecque sont toujours en harmonie avec les occupations des hommes.

On retrouve la vache et la flûte dans un autre mythe, celui d'Hermès meurtrier d'Argos. Selon Macrobe, Argos est le ciel étoile, et ses cent yeux représentent les étoiles ; son nom d'Argos indique son éclat et sa rapidité*. Hermès, le crépuscule, peut être appelé également ipYSKp^vngç, meurtrier d'Argos, ou, comme le veut Cornutus, (JpYSKpivnr;?, celui qui mani' (este la clarté. On l'appelle aussi ^mq6^çcl%\^^ à cause de ces longs nuages d'or qui s'étendent sur la terre au lever et au coucher du soleil; c'est là cette baguette d'or avec laquelle Hermès endort le soir et réveille le matin tous les êtres*.

Dans la théomachie de Flliade, ainsi que je l'ai dit

* Satum, I, 10.

* Odyès., V, 7.

plus haut, il s'oppose d'abord à Leto, ou à la nuit, puis se relire devant elle. Il personnifie, en effet, la transition de la nuit au jour et du jour à la nuit, de la xnorl à la vie et de la vie à la mort ; aussi Tappelle-t-on le Dieu souterrain et le conducteur des, âmes ; dans l'Odyssée (XXIV) il conduit chez Aïdès les âmes des prétendants; dans l'hymne homérique à Dèmèter, il ramène Perséphoqè de chez Aidés, Il est le trait d'union, l'intermédiaire universel; il a des ailes aux pieds, on le nomme le messager, le héraut, le Dieu des voyageurs, des marchands et même des voleurs, car il préside aux échanges de toute sorte l telle est la fonction qu'il a reçue de Zeus (v. 516). II est le Dieu commun à tous. Aussi place-t-on son image dans les carrefours, dans les routes publiques, sur la limites des champs. Ces bornes, les Grecs les nommaient des Hermès, les Latins des Termes, et Terminus n'est qu'une forme d'Hermès. Comme Pan, dont il est le père, Hermès préside à la génération ; il unit les mâles aux femelles et augmente la richesse par la multiplication des troupeaux.

Parmi les petits hymnes il y en a un où Hermès est invoqué conjointement avec Hestia. Cette association est très-naturelle, car Hestia est la pierre du foyer, Hermès est le seuil de la maison, le gardien des portes. Ce rôle de chien de garde est attribué chez les Hindous à Sarameyuy l'analogue védique d'Hermès, qui protège le sommeil et aboie contre les voleurs. Si on veut chercher dans la langue grecque Texplication du

nom d'Hermès, on peut le rapprocher de celui d*Harmonia ou Hermionè, épouse de Kadmos. Dans la religion de Samothrace, Kadmos se confondait avec Hermès, sous le nom de Kadmilos ou Kasmilos, intermédiaire entre le principe mâle et le principe femelle. Harmonia , fille d'Ares et , d'Aphrodilè , représente l'union des contraires, Taccord, le lien général des choses, àpfxoYT). Tel doit être aussi le sens du nom d'Hermès. Cornulus le fait dériver d'éipetv, qui signifie à la fois coudre, enlacer et parler, car le discours est une chaîne de mots et d'idées et sert de lien entre les hommes; aussi Hermès est-il le Dieu de la paix, eipf^vy; et de la parole, ép(j.7]vcia, sermo. La racine commune de ces mots est peut-être aps-v, joindre, unir, d'où on peut tirer aussi Ipbx; amour, astpi, chaîne, (xeipfiV, sirène, etc.

Je ne parlerai pas de Thymne à Aphrodite, parce que le mytlie qu'il expose appartient plutôt à l'Asie qu'à la Grèce. Anchise, dont les Grecs ont fait un simple berger, est généralement regardé comme une forme du Dieu phrygien Attis. Ce qui est certain c'est que foute cette légende est d'origine étrangère. Bien des traits empruntés aux religions de l'Asie se sont glissés successivement dans le mythe d'Aphrodite et dans celui de Dionysos. Il existe trois hymnes, ou plutôt trois fragments d'hymnes à Dionysos; ce Dieu esta peine nommé dans l'Iliade, l'Odyssée et la Théogonie. Comme son culte se répandit surtoulpar les Orphiques; j'y reviendrai dans un autre chapitre.

L'hymne à Démêler, dont le manuscrit fut trouvé en Russie vers la fin du dernier siècle, paraît le plus récent de tous ; mais il doit être antérieur aux guerres Médiques, car il n'y est pas question d'Iakchos, dont le culte était mêlé dès cette époque à celui des Déesses d'Eleusis. L'auteur de l'hymne raconte l'enlèvement de Korè, et le désespoir de sa mère, qui, après l'avoir retrouvée, institue les mystères et enseigne aux hommes Tagriculture et la législation, ce qui lui a valu le nom de Thesmophore. Démêler est la fécondité de la terre» la Terre mère, comme l'indique son nom, car Ay; n'est qu'une forme de Tij, et dans les fragments Orphiques on lit ce vers conservé par Diodore

r>î fjLi^ryjp TcàvTuv, ^rifn^Tvip TcAouroddrse/sa. •

Perséphonè, fille de Zeus et deDèmèter, est la végétation qui nait de la terre fécondée par les pluies du ciel. « Proserpine, dit Cicéron, est la graine des plantes. » Proserpine est le nom latin de Perséphonè. On l'appelle le plus souvent Korè, c'est-à-dire la Vierge. Cornutus et Porphyre ont cru voir dans ce nom une formé féminine de x6poç, Tabondance. On pourrait donc rapprocher Korè de Çrf, qui personnifie l'abondance dans les Védas. Une des formes de la Çrî védique est Si ta, dont le nom rappelle -titoç, blé, nourriture. Une des grandes épopées de l'Inde raconte l'enlèvement de Sita ; Tenlèvement de Korè forme le sujet de Thyme à Dèmèter: Elle est enlevée par Aïdès, l'invisible, le Dieu souterrain, parce que les graines disparaissent *

SOUS la terre pendant ThiTO'. La tristesse de sa mère représente le deoQ de la nature quand la Tégétation a dispam. Korè passe un tiers de l'année atec son époux, le reste a?ec sa mère, et cette altematiire de m<»i et de renaissance la fait regarda* comme la Déesse des morts; c'est la fonclion qui lui est attribuée dans l'Odyssée ; son retour à la lumière est le symbole et le témoignage de Timmortalilé de Fàme. Je reviendrai sur cet hymne et sur le symbole qui est exposé en m'occupant des mystères.

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