LA THÉOGONIE D^HÉSIODE
Après plusieurs préludes et invocations aux Muses, la Théogonie expose ainsi Torigine du monde :
« Avant toutes choses il y eut Chaos (le vide) ; ensuite Gaia (la terre) à la large poitrine, siège toujours solide de tous les immortels qui occupent les crêles de l'Olympe neigeux et les Tartares ténébreux, au fond de la terre aux larges routes, puis Eros (l'amour), le plus beaux des Dieux immortels. »
J'ai conservé dans cette traduction ce qu'il y a d'ambigu dans le texte : on ne sait pas en effet s'il y a quatre principes, le Vide, la Terre, le Tartare, et l'Amour, ou seulement trois, le Vide, la Terre, séjour des Dieux de l'Olympe et du Tartare, et l'Amour. La seconde hypothèse est la plus probable ; dans un autre passage de la Théogonie, où le Tartare est personnifié, son nom est employé au singulier, tandis qu'ici, il est au pluriel et neutre. Il est donc probable qu'Hésiode n'a admis que trois principes. Telle parait être l'opinion de Platon, qui, faisant aUusion à ce passage, ne parle pas du Tartare ^ Arislote n'en parle pas non plus, et cite le vers sur l'Amour autrement qu'il se lit
* Plat. Catwiv*
aujourd'hui Ml a dû y avoir encore d'autres variantes; selon le scholiasle de Théocrite ', Hésiode aurait fait naître l'Amour de Chaos et de Gala ; dans le texte qui nous est parvenu, il paraît après eux, mais il n'est pas leurflls. Ce passage d'Hésiode a bien pu êlre remanié par des philosophes qui voulaient l'adapter à leurs systèmes. Les interprètes qui ont cru y voir quatre principes les ont rapprochés des quatre éléments. Gaia étant la terVe , Eros serait le feu , le Tartare serait l'air, et Chaos l'eau, de x^^? verser. Cette explicatioTi me paraît très -éloignée de la pensée d'Hésiode; yio^ est synonyme de yoL<si^, privation, et dexa^yi^aî gouffre; son étymologie véritable est xaw> contenir, d'où viennent x^Çw? priver, et xaivw, s'ouvrir, être béant. Le Chaos est le vide, l'abîme, et quand Hésiode le place à l'origine de l'univers, c'est comme s'il disait : avant qu'il y eût quelque chose, il n'y avait rien. Gaia est la Terre, l'expression la plus simple, la forme concrète de l'idée de l'existence; son nom dérive de Yw qui signifie à la fois s'étendre et engendrer, Y£vva(i), d'où viennent Yuvif), femme, et ^évoç, race. La terre est en même temps la mère, la matière première, la matrice des choses, et la substance étendue, le support immobile des forces actives, ou, comme dit Hésiode, le siège immuable des Dieux. Le Tartare réprésenté plus bas comme un gouffre, x^^H-^? semblerait faire double emploi avec le Chaos, ce qui ehipêche
* Aristot. Meiaph., i.
^ Arg. ad Idyll. xm.
d'y voir un principe distinct ; cependant comme son nom, qu'on peut rattacher à Tapddao), rappelle l'idée de trouble et de discorde, ilsepeutqu'Hésipde, après avoir opposé Chaos à Gaia, c'est-à-dire le néant à l'être, ait voulu mettre en regard le Tartare et TAmour, la répulsion et l'attraction . L'Amour est le désir, le but, la cause finale des choses; son nom, Ëros, a peut-être une signification analogue à celui d'Hermès, et on pourrait le rapprocher d'Ipetv, coudre, unir, ou d-àpetv, rassembler, car l'amour est le lien des êtres ; cette étymologie parait du moins vraisemblable, et dans de pareilles matières, il faut bien se contenter de probabilités.
Eros ne reparaît plus dans le reste de la Théogonie, si ce n'est quand, après la naissance d'Aphrodite, Ëros et Himéros, c'est-à-dire le désir et l'attrait, s'attachent à ses pas. La fonction que les auteurs plus récents ont donnée à Ëros est toujours attribuée à Aphrodite par Hé^ siode aussi bien que par Homère qui ne personnifie pas l'amour, et qui le nomme à peine deux ou trois fois, comme un sentiment humain, non comme un Dieu ; toutes les unions sont l'œuvre d'Aphrodite. Mais Ëros était la divinité locale de Thespies^ ville voisine d'Askk*a, où habitait Hésiode; voulant rattacher le Dieu de son pays à la mythologie générale de la Grèce, où il n'avait pas encore de place marquée, il en fait un des principes du monde; Ce début de la Théogonie, destiné à relier ensemble des traditions éparseSj et dont la forme est imitée du récit des métamorphoses de Prôteus dans rOdysséCj appartient, quant aux idées^ plutôt à
la philosophie qu'à la religion populaire, et ressemble beaucoup aux fragments qui nous restent d'Empédocle, d'Akousilaos, de Parménide et des Orphiques, sur l'origine des choses. C'est une œuvre individuelle, qui n'a jamais eu chez les Grecs l'importance attribuée par les chrétiens à la cosmogonie hébraïque. Le même caractère systéinatîque s'étend aux morceaux qui suivent immédiatement le début : lès principes secondaires sortent des principes primordiaux par une sorte de développement spontané ou d'émanation. La Nuit et l'Ërèbe sortent du Chaos seul ; de la Terre seule naissent le Ciel, la Mer et les Montagnes.|Les fils de la Nuit, qui naissent aussi sans père, sont des abstractions à peine personnifiées : le Sort, le Sommeil, la Mort, la Vieillesse, la Discorde, etc.
Tout cela appartient plus à la philosophie qu'à la poésie, qui présente toujours les principes sous leur forme concrète, et les fait sortir les uns des autres par génération plutôt que par émanation. Autour des premières origines du monde, la révélation religieuse laisse planer des nuages que la réflexion individuelle voudrait dissiper, mais le Sphinx attend toujours une réponse, et la grande Isis reste couverte d'un voile étemel. A mesure qu'Hésiode pénètre dans la mythologie populaire, tout s'éclaircit, pourvu qu'on tienne compte des habitudes de la langue poétique. Rien ne nait de rien; et quand la cause d'un fait nous échappe, nous l'attribuons au fait qui précède, et nous changeons ce rapport de succession en un rapport de gêné-
ration ; pour les poètes, la cause est la mère, l'effet est le fils : ainsi TEther et le Jour sont fils de la Nuit et de l'Érèbe, parce que, après la nuit et les ténèbres, Téther apparaît et le jour commence. Et comme dans tout raisonnement la conclusion se déduit de deux prémisses, ainsi dans la nature toute génération suppose un père et une mère, et tout effet a une double cause. C'est d'après ce principe qu'Hésiode va désormais expo* ser toute la filiation des Dieux.
Les enfants du Ciel et de la Terre, d'Ouranos et de Gaïa, ou, comme nous dirions aujourd'hui, les phénomènes produits par la diffusion de la matière cosmique dans Tespace, sont les Titans, les Cyclopes et les Ilécalonchires. Le nom de Titans exprimeTidée de puissance et de force, soit qu'on le lire de Titaia, un ancien nom de la terre, et qu'on rapproche les Tilans des Adityas védiques, filsd'Adt^i, la nalure, soit qu'on accepte l'étymologie donnée par Hésiode lui-même, qui fait venir Titan de TiTaivstv, faire effort, tendre, mouvoir. Dans l'ancien dialecte thessalien, Titas signifie roi; le soleil est souvent appelé Tilan dans les poètes, et Virgile nomme les astres Titania astra. Les Titans sont les forces, les vertus, les qualités des choses. Quant aux noms particuliers de ces causes motrices, ils expriment les diverses formes du mouvement, et rappellent ces différences premières énumérées dans un fragment d'Empédocle. Les Cyclopes sentie tonnerre, la foudre et l'éclair, comme l'indiquent leurs noms: Broutés, Stéropès, Argès. Les Hécatonchires, c'est-à-
dire ceux qui ont cent mains, sont les venls souterrains, les tempêtes et les tremblements de terre. Le poète leur attribue un caractère impétueux et violent, et suppose qu'après leur naissance ils sont replongés dans le sein de leur mère, parce qu'aussitôt après que Torage a passé, il n'en reste plus de trace.
Ici se place le symbole de la mutilation du Ciel ; sa virilité tombe dans la mer, et produit une Déesse, Aphrodite, dont le nom rappelle Técume qui lui a donné naissance. Kronos, qui mutile son père, est le plus jeune des Titans ; son nom, qui parait être la forme primitive de ypà^^q^ le temps, peut être dérivé de xpatvfa), accomplir. Le temps est l'accomplissement des mouvements célestes ; il se mesure par la révolution circulaire du ciel, et c'est là, je crois, le premier sens de lépilhèle dYv.uXo[XYîTr^;, donnée à Kronos. Quand les forces motrices se sont révélées, la période apparaît ; Kronos, le dernier des Titans, accomplit la création, il arrête la fécondité de l'espace, il mutile Ouranos. Mais la vertu génératrice se manifeste alors dans rélément humide, et Aphrodite naît de Técume de la mer. Telle est, d'après les interprètes anciens \ l'explication de ce mythe, qui d'ailleurs n'était pas très-populaire en Grèce, car il en est rarement question dans les auteurs. Peut-être même n'y était-il pas indigène ; il rappelle plusieurs fables asiatiques, entre autres la légende phrygienne d'Attys. Homère n'y fait aucune allusion;
* Nacrob. Saturn.^ i, 8. — Etym, Uagu., y* iLpi^oi. ^ Gornutus.
il ne personnifie même pas le ciel; ceslunc des divergences que j'ai déjà signalées entre sa mythologie et celle d'Hésiode.
Mais ces divergences, et tant d'autres qu'on rencontre à chaque pas dans l'étude de THellénisme, s'expliquent facilement lorsqu'on remonte à la source de cette religion qui «st le spectacle de la nature. De ce spectacle multiple devaient sortir des symboles différents, quoique tous également vrai». Si on voit dans le ciel la source de toute vie, on l'appelle Zeus; si on le considère dans sa révolution périodique, et comme principe du temps, c'est Kronos; si on s'arrête à l'idée générale d'étendue, c'est Ouranos. On a retrouvé le nom d'Ouranosdans le Varouna védique, mais on peut l'expliquer par les mots grecs oupa, avo), les limites d'en haut. Ce caractère de limite du monde on le retrouve dans l'Océan, fils aîné d' Ouranos; l'Océan est l'horizon, borne éternelle qui recule à mesure qu'on avance, qui s'élève à mesure qu'on monte. C'est de ce grand cercle bleu qui sépare le ciel de la terre, que descendent tous les cours d'eau, aussi en a-t-on fait un grand fleuve, père de toutes les rivières. Quand les progrès de la géographie eurent fait connaître la mer extérieure on lui donna le nom d'Océan, mais l'Océan mythologique n'appartient pas à la même famille que les eaux salées. Après avoir produit par son union avec Ouranos les Forces, qui se manifestent dans les espaces célestes, Gaîa, la substance première s'est unie à Pontos, la mer, pour donner naissance aux puissances mari-
nés. Cette nouvelle famille de principes élémentaires
représente les énergies diverses, les prodiges et les monstres de la mer. Nèreus, Taîné des fils de Pontos, est le père des eaux marines, des Néréides, comme Okéanos, Faîne des Titans est le père des Fleuves et des Océanides ou des eaux célestes.
Hédiode expose successivement les mariages des Titans, soit entre eux, soit avec les enfants de Pontos. Il serait trop long de le suivre à travers cette énuméraration de principes personnifiés, dont la plupart ont tenu peu de place dans la religion populaire. Lorsqu'il est question des Dieux dans les poètes, il s'agit presque toujours des fils de Kronos et de Rhéiè; c'est à eux, presque exclusivement, que la Grèce éleva des temples. Les Dieux étant les Lois du monde n'ont pu naître qu'après les éléments et les forces de la nature ; ils sont fils du Temps, car la loi est la série, Tordre des choses dans le temps. J'ai expliqué le nom de Kronos; celui de Rhéiè vient de féeiv, couler; c'est la matière mobile et changeante comme l'onde, « la source et la fontaine des puissances idéales, » comme disent les hymnes orphiques. Si Kronos est le cercle, la ligne revenant perpétuellement sur ellemême, Rhéiè est la ligne infinie, qui coule comme un fleuve et ne revient jamais à son point de départ. Toutes les formes dérivent de l'union de la ligne droite et de la ligne courbe. La vie est à la fois un changement perpétuel et un retour périodique des mêmes phases ; voilà pourquoi Zeus est fils de Kronos et de Rhéiè. Kro-
56 Là poésie sacrée.
nos dévore les enfants de Rhéiè, le temps détruit les productions de la nature, mais le principe de la vie échappe à cette destruction, Zeus est élevé en secret par sa mère, il grandit, et bientôt tout ce qui avait disparu revient à la lumière par le retour des saisons et des heures. Aussi Kronos figure-t-il souvent l'hiver,
vaincu et enchaîné par le jeune Zeus, par le printemps. A cette époque de Tannée, en effet, la vie enchaîne
la mort, et Tordre, ou la loi universelle, triomphe de la force du temps.
Le poète passe ensuite à la race d'Iapetos, qui est Thumanité. II dit ailleurs, dans le poème des Travaux et Jours^ que les Dieux et les hommes ont une même origine; en effet, ils sont fils de deux frères, Kronos et lapetos. Kronos est le mouvement circulaire des lois éternelles, Texistence immobile des Dieux. Dans le nom dlapetos, qui vient de îa^rro), jeter, on trouve le mouvement de la flèche lancée en avant, wç, îtqiai, qui vole et qui retombe, xéTaixai, tcixtu); c'est aussi le mouvement de la vie humaine et des sociétés. Mais avant d'apparaître dans Thumanité, les principes existaient dans la nature; la première manifestation du prin-, cipe de la chute, c'est la foudre qui tombe du ciel , c'est Promélhée, le fils dlapetos, qui apporte le feu du ciel sur la terre, c'est le Titan foudroyé. Son nom, qu'on a retrouvé dans les Védas, sous les formes Pramantha et Pramathi^ signifie en grec le prévoyant, c'est-à-dire celui qui voit et qui fait voir en avant, parce que le feu éclaire devant lui, et que c'est la première
conquéle de Ja prévoyance humaine. Par cette conquête Thomme se fortifie contre les puissances de la nature, il entre en lutte avec les Dieux.
Le feu consume la meilleure part du sacrifice, et ne laisse à Zeus que les os blancs de la victime. Tel parait être le sens de la fable assez obscure donnée par Hésiode comme Torigine de la querelle de Zeus et de Prométhée, de la lutte de Thomme contre les Dieux. Il ajoute que Zeus cacha alors le feu aux hommes, mais que Prométhée le rapporta du ciel dans une tige de narthex, plante dont la moelle brûle très-lentement. Tout ce mythe se rapporte à la découverte du feu : avant de savoir produire la flamme, les hommes re- ^ cueillaient le feu céleste dans les forêts embrasées par la foudre; alors le feu était pour eux le fils de la chute, iax£Ttov(âTQç, leTitan précipité du ciel. Quand on sut obtenir le feu par le froltement du bois sec que les Aryas nomment arani^ le feu sans cesse renouvelé sur l'autel devint symbole vivant du sacrifice; enchaîné ù une colonne, pour prix du don précieux qu'il a fait aux hommes, Prométhée, le divin flambeau, fut condamné à un supplice éternel; Taigle de Zeus, c'est-à-dire le vent du ciel (àt-zàç^ de àw, souffler, d*oùvient à^p) dévora ses entrailles toujours renaissantes jusqu'au moment où lesoleil apaisa la tempête, où Hèraklès tua l'aigle de ses flèches et fit remonter la flamme au ciel. Le spectacle des montagnes volcaniques, ou peut*êtrc l'usage d'offrir les sacritices sur les hauteui*s, a fait placer le supplice de Prométhée sur le sommet d'une montagne.
Le feu étant l'élément artiste, Tinstruinent de toule industrie, Prométhée fut regardé comme Tinventeur des arts, le civilisateur^ et même le créateur du genre humain. Mais Zeus, dit Hésiode, envoya aux hommes un mal pour un bien. Âpres la conquête du feu naquirent le luxe et tous les maux que la civilisation entraîne après elle. Tel est le sens du mythe de Pandore, exposé deux fois par Hésiode dans les Travaux et jours et dans la Théogonie, et qui répond au mythe d'Eve dans la Genèse hébraïque. Prométhée, la prévoyance, a pour frère Épiméthée, Texpérience, celui qui ne s'aperçoit du danger que quand il est trop tard; malgré les avis de son frère, Épiméthée reçoit chez lui le fu^neste présent de Zeus, la vierge charmante, ornée de tous les dons des Dieux, et bientôt tous les maux de la vie s'échappent du vase ouvert, il ne reste que lespérance. Pandore représente la vie civilisée; elle est le type de la femme, fruit artificiel de la civilisation : « C'est d'elle, dit Hésiode, que vient la race pernicieuse des femmes, fléau des hommes mortels, amie du luxe, et ne supportant pas la dure pauvreté. k> Il les compare aux frelons qui mangent le travail des abeilles; cependant il ajoute qu'il y a de graves inconvénients à ne pas se marier, et qu'avec une femme honnête le mal est compensé par le bien. Comme le sens des mythes est toujours multiple, celui de Prométhée et de Pandore, dont Hésiode ne montre que le côté social, contenait d'autres idées qui se développèrent à mesure que l'élément mystique prévalut dans les symboles reli-
gieux. On trouva datis Pandore la vie terrestre elles pièges dangereux de la volupté, toutes les épreuves que les Dieux envoient aux hommes. Prométhée devint l'expression de Fâme humaine, cette flamme tombée du ciel et attachée au Caucase de la vie sous les dures chaînes de la matière, dévorée d'angoisses toujours renaissantes, et ramenée dans sa patrie céleste par le bras rédempteur des vertus héroïques. C'est ce qui expHque la représentation fréquente de la légende de Prométhée sur les sarcophages. Plus lard le sacrifice et la rédemption, Prométhée et Hèraklès se confondis rent dans le grand symbole de THomme-Dieu.
L'intervention d'Hèphaistos dans le mythe de Pandore et de Prométhée indique la rencontre de deux tradi-* lions représentant la même idée sous deux formes di^ férentes. Hèphaistos, le Dieu précipité du ciel, est comme Prométhée une personnification du feu« Son nom signifie celui qui brûle sur le foyer (i^ça, loriv)); ses jambes torses sont une allusion aux lignes brisées de la foudre ^ Il n'est donc pas étonnant que la légende d'Hèphaistos et celle de Prométhée offrent beaucoup de traits communs. Tous deux sont au nombre des KabireS) tous deux passent pour avoir frappé d'une hache la tête de Zeus afin d'en faire sortir Athènè, et pour avoir voulu s'unir à cette Déesse*. Euphorion donnait même Hère pour mère à Prométhée '. D'a-
* Isidor. Orig., vu, 11.
* ApoUodor. 1, 3.
* Schol. Uiad,, xiy, 295.
près les légendes de TAttique, Hèphaistos était père d'Érichthonios, Tancètre des Athéniens, né des semences du feu, recueillies par la terre féconde; dans les Grandes Éoïées, Prométhée est père de Deucalion, Tancèlre des Hellènes. On disait aussi qu'il avait fabriqué rhomme avec de la terre mêlée à l'eau des fleuves. Un bas-relief du Louvre le représente modelant des hommes en argile détrempée, et à mesure qu'il les achève, Alhènè leur donne l'âme sous Temblème d'un papillon. Dans Hésiode, c'est lui qui fabrique Pandore, et c'est lui qui, dans ^Eschyle, enchaîne Prométhée sur le Caucase. Il y là un de ces exemples, assez nombreux dans rHellénisme, de deux mythes presque identiques qui se sont rattachés l'un à Taulre.
On a supposé qu'à une époque indéterminée, mais antérieure aux temps historiques, une transformation s'était produite dans la religion des Grecs; le culte hel* lénique des Olympiens aurait remplacé le culte pelas* gique des Titans, Hèphaistos aurait succédé à Prométhée, Apollon à Hypérion, Zeus à Kronos. Il y a autant de raisons pour rejeter cette conjecture que pour l'admettre. Rien n'établit l'antériorité historique des Titans sur les Dieux Olympiens ; les uns comme les autres ont leurs analogues dans la religion védique. J'ai fait remarquer qu'Homère ne parle pas de Prométhée; c'est à Hèphaistos et à Alhènè qu'il attribue l'invention des arls^Dans Tlliade, les Titans senties Dieux
' Hymn. inVulcan.
du Tartare, et Hère les prend à témoin d'un serment*; dans l'hymne à Apollon ^ elle les invoque comme les ancêtres des hommes et des Dieux. Le caractère abstrait des Titans dans la Théogonie semble indiquer qu'ils sont le produit d'un travail d'analyse de Tesprit philosophique sur les types complexes des Olympiens; ainsi Hypérion, épithèle du soleil dans Homère, est dans Hésiode un Titan, père du soleil et de la lune, la personnification du mouvement d'ascension des astres. D'un autre côté, on trouve des traces du culte des Titans chez des peuples autochthones ; ainsi à Athènes il avait des autels de Prométhée, de Kronos et de Rhéiè*. La fête des flambeaux s'y célébrait en l'honneur de Prométhée, d'Athènè et d'Hèphaistos *. Près de l'Académie, on voyait sur un même piédestal les sta* tues de ces trois divinités ; Hèphaistos était représenté jeune, Prométhée plus âgé, et tenant un sceptre à la main^. Suidas* cite d'après Islros et Nicandre le proverbe : Crier vers les Titans^ et l'explique en disant que les Titans venaient au secours des hommes qui les invoquaient. Les Titans n'étaient donc pas des divinités proscrites, et lors même qu'on admettrait que leur culte représente la forme la plus ancienne de la religion des Grecs, il ne faudrait pas supposer une guerre reli-
< lliad., XI?, 278.
^ Bymn. in ApolL, 355.
^ Pausan., i, 18.
* Harpocr., v» Aafmôii.
5 Sch. OEdip. Colon., v. 57.
•* Suida*, v*> T(?«yi.5a y^v.
gieuse dont il n'existe aucune espèce de preuve, et qui serait aussi opposée aux mœurs des Grecs qu*à Tessence du Polythéisme. Les noms de Pélasges et d'Hellènes représentent plutôt deux périodes successives que deux races différentes; mais en supposant qu'il y ait eu des luttes de races, les vaincus ont été soumis, et non expulsés, et après quelques générations, ils se sont mêlés aux vainqueurs. S'il y avait des religions différentes, elles se sont confondues de même.
Il est inutile d'avoir recours à des hypothèses historiques pour expliquer un symbole emprunté à la nature. Les Titans précipités dans le Tartare sont les vents et les nuages dissipés par le ciel bleu, les astres de la nuit qui descendent sous l'horizon quand le jour parait, les météores qui tombent sur la terre, les forces primordiales qui rentrent dans le repos. La vic^ toire des Dieux, c'est le triomphe de la lumière sur les ténèbres, du beau temps sur l'orage, des Lois mo* dératrices sur les Forces tumultueuses et déréglées de la nature. Les peuples primitifs se représentent le» tempêtes, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, sous la forme d'une guerre entre les puissances du monde. Dans les Yédas, on voit souvent célébrés les combats des Dieux, et le triomphe d'Indra, le Zeus des Hindous, sur Ahi ou Vritra, le nuage noir i « Je chanterai la victoire d'Indra, celle qu'hier a rem* portée l'ardher; il à vaincu Ahi j il a partagé les ondes, il a frappé le premier-né des nuages. » Au chapitre précédent j'ai parlé de la théomachie de l'Iliade ainsi
que de la légende de Briareus, auxiliaire de Zeus. Dans la Théogonie, Briareus et les autres Hékatonchires, tirés parles Dieux de Ja captivité où les avait plongés Ouranos, combattent avec eux contre les Titans. Cette grande lutte est déroulée en termes magnifiques dans un passage du poème que j'ai cité dans un autre ouvrage; un autre morceau également remarquable est celui où le poète raconte le combat de Zeus contre Typhôeus, personnification du Semoûn et des forces volcaniques : a Une chose inouïe serait arrivée en ce jour; celui-là serait devenu le maitre des mortels et des immortels, sans l'active pensée du père des hommes et des Dieux, qui fit rudement gronder son puissant tonnerre. La terre retentit terriblement alentour, et le large ciel là-haut, et la mer et les courants de l'Océan, et les Tartares souterrains. Le maître s'avançait, et le grand Olympe tremblait sous ses pieds immortels. Et la terre gémissait, et, des deux côtés, les feux se croisaient sur la mer violette, le tonnerre et l'éclair et la flamme que lançait le monstre, les trombes, les tourbillons de vent et la foudre brûlante. Et le sol bouillonnait, et le ciel et la mer, et le choc des immortels ébranlait les rivages et agitait de tous côtés les grandes vagues, et soulevait une irrésistible tempête. Aidés, roi des morts souterrains, et les Titans, sous le Tartare, autour de Kronos, tremblaient au fracas immense de l'effrayante bataille. Zeus donc, ayant amoncelé sa colère, saisit ses armes, le tonnerre et l'éclair et la foudre ardente, et il les lança,
Oi LA POÉSIE SACRÉE.
se ruant du haut de lOIympe, et il brûla toutes les têtes formidables du terrible monstre. Et lui, dompté par les coups qui le frappaient, il tomba mutilé, et fit gémir la terre énorme. Du corps du prince foudroyé la flamme jaillissait dans les sombres gorges de la montagne escarpée. La terre immense brûlait au loin, enveloppée d'une vapeur ardente; elle fondait comme l'étain, que l'industrie des jeunes genschaufle dans un large creuset, ou comme le fer, le plus puissant des métaux, dompté par le feu brûlant dans les gorges de la montagne, fond dans la terre divine, sous les mains d'Hèphaistos. Et le cœur irrité, Zeus le jeta dans le large Tartare. »
Typhaon, dont il est question dans l'hymne homérique à Apollon et dans la Théogonie, n'est probablement pas distinct de Typhôeus. Homère fait allusion à Typhôeus dans riliadc^; il mentionne aussi deux autres Géants, les Âlûades Ephialtès et Otos, qui enchaînent Ares*, et entassent les montagnes pour escalader le ciel ^. La guerre des Dieux contre les Géants formait le sujet de vieux poèmes perdus aujourd'hui, et dont il ne nous reste que la sèche analyse d'Apollodore; aussi est-il assez difticile de savoir si le mythe des Géants n'était qu'une variante de celui des Titans, ou s'il avait une signification spéciale. Dans les mythographes postérieurs, les Géants semblent person-
4 Iliad., II, 782.
* Hiad., V, 385.
3 Odyêi.y XI, 515.
LA POKSIB SACRÉE. 65
nifier les hautes montagnes, mais peut-être représen* taient-ils, à l'origine, ces grands nuages qui s'entassent les uns sur les autres, et qui en?ahissent le ciel.
On attribue ordinairement aux Géants et aux Titans des formes de reptiles. Dans un chant religieux qu*ApoUonios'de Rhodes met dans la bouche d'Orphée, le premier roi de l'Olympe s'appelle Ophion, ce qui veut dire serpeni ; il est précipité dans TOcéaif par Kronos *, tradition qui avait déjà été reproduite par Phérécyde de Syros, maître de Pythagore. Le serpent apparaît au début de la plupart des mylhologies; on le retrouve dans la Bible, dans les Ycdas, dans le Zend Avesta. On pourrait voir là un vague souvenir des grandes races de reptiles des époques primitives, mais il est plus probable que le mylhe du serpent a une signification symbolique. Les lignes tortueuses de la foudre qui tombe du ciel, les formes enroulées des grands nuages rappellent les mouvements onduleux du serpent. Les reptiles qui pullulent après les pluies d'orage sont-ils tombés des nues, ou sont-ils des pitMluits du limon, des fils de la terre? Une tradition que Nicandre attribue à Hésiode les faisait naître du sang des Titans'. Dans les hymnes védiques, les nuages noii-s, qui retiennent les eaux captives, sont représentés tantôt comme des serpents allongés, tantôt comme des géants malfaisants qui volent les vaches célestes, les eaux nourricières. La victoire
* Apollon. Argon., I. 505.
« Nicandr. Theriac, i, 10.
d'Indra déchaîne les pluies, et les ennemis des Dieux sont noyés dans une inondation. On a vu là l'origine du mythe du déluge, associé à celui des Géants dans les religions de tous les peuples. La Bible représente les Géants comme des hommes violents et orgueilleux, issus du mélange de la race divine avec la race humaine; leur nom hébreu, Néphilim, signifie les tombés, mais sa ressemblance avec les mots niflheim^ nibelungerij vs<péXai, les nuages, pourrait lui faire attribuer une origine indo-européenne. Ces Néphilim entraînent par leurs crimes Tinondalion de toute la terre. C'est aussi sous cette forme que le déluge est raconté dans les traditions grecques ; mais Homère et Hésiode n'en parlent pas; il n'en est fait mention que dans des auteurs beaucoup plus récents qui le présentent comme un événement historique, rattaché tantôt à Ogygès, dont le nom rappelle celui de Gygès, un des Hékatonchires, tantôt à Deukalion, fils deProméthée, et père de la race humaine.
Le double caractère des Titans et des Géants, qui sont à la fois des puissances naturelles et les ancêtres de rhumanité, explique comment ces symboles ont passé dans les religions modernes sous la double forme de la chute des Anges et de la chute de l'homme. Après la victoire d'Ormuzd, le Mazdéisme annonce le pardon d'Ahriman et des Darvands. L'Hellénisme admit également, après la victoire des Dieux, une pensée de clémence et de réconciliation. Hèraklès, qui avait délivré Prométhée, soulagea de Ténorme
poids du ciel un autre fils d'Iapetos, Atlas, personnification de Taxe du monde. Zeus délie les chaînes des Titans^ comme celles des Hékatonchires. Kronos règne sur les iles des Heureux, au delà du fleuve Océan. Il n'y a pas de mort éternelle dans la nature; le retour périodique des heures ramène à la lumière ce qui semblait à jamais plongé dans la nuit. Qui sait même si ce que nous nommons la vie n'est pas la mort, et si la mort n'est pas la véritable vie? Cette pensée se retrouve à la fois dans les cultes mystiques et dans les écoles philosophiques de la Grèce. De là le dogme de la descente et de l'ascension des âmes, transformation du mythe des Titans. L'homme est un fils du ciel et de la terre, une flamme céleste qui anime un limon plastique ; c'est une lampe d'argile, une lumière captive, un Dieu tombé. Les Chrétiens ne pouvaient rattacher la chute des Anges à la mythologie hébraïque, qui n'en parle pas, mais ils firent de la chute de Thomme une punition de la désobéissance d'Adam et d'Eve. D'après rHellénisme, la chute est, il est vrai, une conséquence nécessaire de la naissance, mais elle est volontaire et personnelle : les âmes qui veulent descendre sur la terre se soumettent, en prenant un corps, aux conditions attachées à la vie matérielle.
Le triomphe des Dieux, des Lois modératrices de l'univers sur les Forces aveugles et déréglées, sur
* Pindar. Pyth. iv.
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les Titnris el les Géanls, élablil Tliarmonic du inonde par le balancement des mouvements célestes. De même, dans les sociétés humaines, quand le culte de la loi succède au règne de la, force, les peuples se civilisent, les États se constituent, et Tordre s'établit par raccord et Téquilibre des lois. « Les Puissances célestes ignorent les jalousies, mutuelles; la lune ne porte pas envie à Tèclat bien plus brillant du soleil, ni la terre aux hauteurs du ciel qui la dominent, ni les fleuves à la mer; tous gardent un accord éternel, car, si la discorde était parmi les Heureu)[, le pôle serait ébranlée » Selon la Théogonie, Zeus a partagé équitablement les fonctions universelles entre les Dieux, après qu'ils l'avaient élu roi d'un consentement unanime, car il est la vie et la pensée du monde, et, comme il est dit dans l'hymne homérique, « la Justice, assise à ses côtés, s'entretient sans cesse avec lui. »
Hésiode énumèrc ensuite les mariages successifs de Zeus. Sa première épouse fut Métis, fille de l'Océan. Lorsqu'elle était déjà enceinte, Zeus Tavale, et bientôt après, de la tète de Zeus sort Âthènè. Le caractère primitif de cette légende s'accorde mal avec le sens exclusivement moral que lui donnent les interprètes anciens. Tous ont vu dans Âthènè la sagesse divine et dans Métis l'intelligence. Mais pourquoi Métis est-cllo fille de rOcéan? C'est, si je ne me trompe, que sa si-
* Pseudo-Phocylid., v. 67.
gnification première était la mobilité; son nom peut être dérivé de (lio), (lifjuxa, s'agiter, s'élancer, d'où viennent [Aaivu, [xy^vk;. La mobilité doit se manifester dans le monde physique et dans le monde moral ; car tous les Dieux ont ce double caractère. Elle est donc à la fois l'agitation et la pensée, cogitatio; on comprend dès lors ses rapports avec TOcéan et avec Zeus. Les énergies des Dieux sont leurs filles ou leurs épouses, dans la langue des poètes. Or l'Océan est le mouvement rapide des eaux célestes, comme l'indique son nom composé de (Incuç, rapide, et de v6oç, qui exprime, comme le nom de Métis elle-même, la double idée de pensée et de mouvement. Rien n'est plus mobile que l'eau et la pensée ; aussi une légende attribuait-elle à Métis les mêmes métamorphoses qu'à Thétis et à Prôteus, autres divinités des eaux. L'ascension de la vapeur d'eau vers l'élher, de l'intelligence vers le monde supérieur, c'est l'union de Métis avec Zeus; il l'avale, il se l'assimile, et de là le nom de (jLiQTtéTY];, agitans, cogitans, qui exprime à la fois Tintelligencc et la force motrice. C'est aussi du nom de Métis que vient l'épitbëte de Kronos, à-ptuXofXTfjrrjç, circumagem^ le Dieu au mouvement circulaire, à la pensée ramenée sur elle-même.
Après l'absorption de Métis, Athènè naquit sans mère de la tête de Zeus, frappée, selon les légendes, par la hache d'Héphaistos ou de Prométhée : c'est le beau temps qui apparaît au sommet de l'élher après l'explosion de la foudre. Ajlhènè est la clarté du ciel
et la clarté de Tintelligence, la principale énergie de Zeus, dont elle partage presque tous les attributs : comme lui elle s'arme de Tégide, elle lance la foudre, elle dompte les Géants. De là son nom de Pallas, dérivé de wcEXXstv, agiter, lancer; selon d'autres, ce nom signifierait simplement la jeune fille. L'épithète de Tritogénie rappelle son origine ; Tpitdi), qui signi* fiait tête dans le dialecte des Athamanes, a dû s'appliquer aux eaux célestes; on le retrouve dans les noms de Triton, d'Amphitrilè, de Tritopatores. Quant au nom d'Athènè, Cornutus avoue que son ancienneté en rend Tétymologie très-obscure; il suppose qu'on peut le rattacher à aïOo), racine d'a{6i^p, et d'aiôpa, le beau temps. Elle est, en effet, la force de l'éther créateur, la raison divine, la sagesse de Zeus, la providence du monde.
Après Métis, Zcus épouse Thémis, après le mouve* ment la stabilité. Thémis, de Oéco, t(6y]{ji.i, est la loi fixe et immuable. Elle est mère des Heures, nom qu'Hésiode fait venir d'cbpeùo), parce qu'elles surveillent et dirigent les travaux des hommes; une étymologie plus probable est Spoç, limite. Les Heures, les Saisons sont, en effet, les phases régulières de la nature, et contiennent tout dans de justes bornes. Leurs noms sont Dikè, Eunomia et Irène, c'est-à-dire la Justice, TOrdre et la Paix. Hésiode fait aussi de Thémis la mère des Moires, bien qu'au commencement du poème il ait nommé ces Déesses parmi les enfants de la Nuit. Les Moires sont les sorts, les parts
spéciales, les conditions normales des choses ; leurs noms sont Klotho, la fileuse; Lachésis, celle qu*on obtient par le $ort ; et Atropos, celle qu'on ne peut détourner. Une autre épouse de Zeus, Eurynomè, la large loi, est mère de trois autres Déesses, les Charités, qui représentent à la fois les bienfaits des Dieu)[ et la reconnaissance des hommes; leurs noms, Aglaia, Euphrosynè et Thalia, expriment la grâce et la beauté du monde, en même temps que la joie et la santé du cœur.
De Tunion de Mnèmosynè avec Zeus naissent les Muses. Mnèmosynè, de (ji.{[i.veiv, demeurer, est la permanence des choses et, par suite, la mémoire, signe de cette permanence. Les Muses représentent Tharmonie des choses, qui se manifeste dans la nature par la vie et la continuité, et qui se révèle à l'homme par rintelligence et la mémoire. Mimnerme les faisait naitre du Ciel et de la Terre ; cette généalogie ne diffère que dans la forme de celle que donne Hé-> siode, car Zeus est l'éther, et la persistance à travers les transformations est un des attributs de la sub* stance, ou, en langue poétique, Mnèmosynè est fille de Gaia. Selon Pausanias, qui rapporte le culte des Muses aux Alôades, on en. admit d*abord trois : Mélétè, Mnèmè et Aoîdè. Mnaséas en compte aussi trois, qu'il nomme Théa, Mousa et Hymno ; la première, invoquée dans Tlliade; la seconde, dans l'Odyssée; la troisième, dans un poème perdu, la Palamèdée^ D'autres auteurs en ont reconnu deux^ d!autres qua-
fre. Homère parle de neuf Muses, et c'est aussi le chiffre donné par Hésiode, qui cite leurs noms dans le prélude de la Théogonie.
J*ai parlé déjà des autres épouses de Zeus, Dèmèter, Lèlo, Hère. Hésiode énumère ensuite les mariages des autres Dieux avec des Déesses, puis les unions des Déesses avec des hommes, et enfin il annonce qu'il va passer en revue celles des Dieux avec des femmes. Mais ici la Théogonie est brusquement interrompue. Les derniers vers devaient être suivis du Catalogue des femmes, poème perdu, qui se composait de cinq livres, selon Suidas. Les Grandes Éoiéês, auxquelles appartient le Bouclier d'Hèraklès, faisaient partie de ce Catalogue; la généalogie des Héros suivait celle des Dieux, et THéroogonie servait de complément à la Théogonie. D'après les fragments qui nous restent de ce poème, on voit que les origines des peuples grecs, si obscures pour nous aujourd'hui, y étaient exposées sous forme de généalogies analogues à celles des enfants de Noé dans la Genèse. Il n'y a guère d'ouvrage dont la perte soit aussi regrettable pour l'histoire primitive.
La tradition populaire, qui précède partout l'histoire, traduit les affinités des races par la parenté de leurs ancêtres, vrais ou supposés; elle exprime les conquêtes et les établissements de chaque peuple par les aventures fabuleuses d'un Héros qui les personnifie. Ce Héros est ordinairement fils ou petit-fils d'un Dieu ; quelquefois même on reconnaît dans sa légende la trace d'un mythe physique dont le sens avait fini
par se perdre. Thésée, dont le nom signifie le fondateur, et dont les parents, iEgée et ^thra, semblent des formes de Poséidon et d'Athènè, divinités protectrices des Athéniens, n'est peut-être qu'un ancien Dieu du pays transformé en un Héros national. Les transformations de ce genre sont très-fréquentes et très-naturelles, à cause de la ressemblance c(ês Dieux et des Héros, résultat de Thabitude qu'avaient les poètes d'exprimer les lois physiques sous des formes humaines. Les Thébains regardaient Hèraklès comme leur compatriote ; cependant il est facile de reconnaître en lui une divinité solaire ; son nom signifie la gloire de l'air, ses travaux représentent la force bienfaisante du jour; il a beaucoup de traits communs avec Apollon, et l'Hydre ressemble beaucoup à Pytho. Danaè, mère de Perseus, n'est qu'une forme de Dèmèter; Hécatée la nomme Dana, c'est-à-dire la terre sèche ; fécondée par les pluies d'or de Zeus, elle donne naissance à Perseus, dont le nom rappelle celui de Perséphonè, fille de Dèmèter. De même Lèda est une forme de Lèto, robscuritè, la nuit; le nom d'Hélène, sa fille, n'est autre que celui de la lune, Sélènè ; les frères d'Hélène, les Dioscures, représentés comme mortels dans Y Iliade, vivent et meurent alternativement dans YOdyssée, et sont invoqués comme des Dieux dans les hymnes homériques; ce sont les cavaliers célestes, les Açwinas du Véda, l'étoile du matin et l'étoile du soir, qui protègent les matelots.
L'existence historique des Héros est donc très-dou-
teuse, mais il y a une vérité supérieure à Thistoire, et les principes du monde idéal sont en dehors et audessus de l'espace et du temps ; les Grecs avaient raison de croire aux Héros, qui sont le complément né^ cessaire de leur système religieux. Le Polythéisme n'admet pas d'abime dans la nature; il conçoit l'univers comme une vïste harmonie, et place des demitons entre les notes extrêmes. L'intervalle qui sépare l'homme des Dieux, il le remplit par la « race sacrée des Héros, qu'à la génération précédente, dit ailleurs Hésiode, on nommait les Demi-Dieux sur la terre immense. » On exprimait ce caractère mixte des Héros demi-Dieux, en leur attribuant une double origine ; ils étaient nés du mélange de la race divine avec la race humaine, comme les Néphilim de la Bible ; c'étaient des fils du ciel et de la terre, comme les Titans et les Géants. C'est ce que rappelle le nom de quelques Héros : Pèleus, Pèleidès, fils du limon, Aias, Aiakos, fils d'Aia,un des noms de la terre. Ils se confondent ainsi avec les premiers hommes, les ancêtres. Mais au nom des Titans et des Géants s'est attachée l'idée d'une chute, au nom des Héros celle d'une rédemption. Leur existence terrestre répond à la domination bienfaisante des Olympiens dont ils sont les fils. Dans les Travaux et jours , Hésiode les représente comme une race meilleure et plus juste qui succède aux hommes violents et farouches de la race d'airain. D'après le fragment des Grandes Éoiées, placé au commencement du Bouclier d'Hèraklès, Zeus, voulant opposer un prolecteur
puissant au fléau de la guerre, résolut de donner Hèraklès au monde; c'est dans ce but qu'il entre chez Alkmène, sous les traits d'Amphitryon, car jamais aucune femme n'aima autant son mari. Dans le dogme chrétien, une vierge sans tache, épouse d'un juste, est choisie pour enfanter le Sauveur ; la forme du symbole est plus chaste, mais la pensée est la même. Jésus passe pour le fils de Joseph, et l'Évangile expose la généalogie qui le rattache à David, quoiqu'en réalité il soit fils de Dieu ; de même Hèraklès est appelé tantôt le fils de Zeus, tantôt le fils d'Amphitryon.
Quand la poésie attribuait une origine divine aux Héros, de même qu'aux aœdes, aux prophètes, aux inventeurs, elle ne faisait qu'exprimer dans sa langue naturelle cette idée que la naissance des grands hommes est un bienfait des Dieux. Dans l'Iliade, le vieux Priam, vantant les vertus d'Hector, dit qu'il semblait plutôt le fils d'un Dieu que celui d'un mortel ; les légendes postérieures, précisant cette métaphore, ont fait d'Hector un fils d'Apollon. Ceux qui sont l'image des Dieux sur la terre méritent d'être regardés comme leurs enfants. Ce n'est pas par amour de la vie que ces rédempteurs sont descendus parmi nous; c'est pour nous protéger et nous conduire. La mort les rend au ciel, qui est leur patrie; ils y remontent, agrandis encore par les luttes sacrées, retrempés aux sources de la vie étemelle par la douleur et le sacrifice. L'Olympe les reçoit, les Dieux les reconnaissent pour des frères, et ils protègent d'en haut leur patrie et leurs enfants.
L'apothéose est le couronnement de la grande théologie des poètes, qui rallache si étroitement la terre au ciel. La poésie proclame le caractère divin de la vertu, et en même temps qu'elle donne aux Dieux les traits de rhomme, elle élève l'homme au rang des Dieux.