‹ Du polythéisme helléniqueChapitre 7 sur 19 · LE CULTE AUX TEMPS HÉROÏQUES · texte numérisé non relu

LE CULTE AUX TEMPS HÉROÏQUES

A travers les phases successives de la civilisation grecque, on peut suivre le développement parallèle du culte et de Tart, comme celui de la poésie et du dogme. Dans Tordre logique, le dogme précède le culte ; la parole est la première création de Thomme, et la poésie est la première forme de Fart. Mais dans Tordre historique, cette succession ne peut être rigoureusement admise ; la vie intellectuelle et morale est complexe comme la vie physique, et les éléments qui la constituent n'apparaissent jamais isolément. Aucune croyance ne peut exister sans se manifester aussitôt par des signes extérieurs; la parole est inséparable de la mimique, et la parole rhythmée, la poésie, qui à l'origine se confond avec la musique, est inséparable de la mimique rhythmée qui est la danse. Les arts plastiques, qui emploient une matière extérieure, ne peuvent apparaître que plus tard, quand

l'homme, affranchi de la domination des forces extérieures, fait servir la nature non-seulement à la satisfaction de ses besoins, mais à l'expression de ses pensées. Cette apparition tardive des arts plastiques permet d'en étudier les origines sans remonter beaucoup au delà de la période historique.

La religion tient une si large place dans les civilisations naissantes, qu'on peut à peine y distinguer le culte des actes les plus ordinaires de la vie. Après un premier débordement d'admiration, qui retentit comme un chant de victoire, s'épanchent les intarissables remercîments du peuple nouveau-né à la terre fleurie qui est son berceau, au ciel bleu qui le couvre, à Tair vivifiant qui le nourrit, aux fraîches eaux qui le désaltèrent, à la tiède lumière qui l'inonde; et comme il n'a rien à donner que ce qu'il a reçu, il veut, du moins, rendre à ses bienfaiteurs une part de leurs bienfaits. Cette eucharistie primitive, ces offrandes de fruits et de lait, ou d une liqueur sacrée que les Aryâs ^de l'Inde nommaient Soma, furent la plus ancienne forme du culte. La légende de Caïn et d'Abel semble prouver que chez les Sémites les sacrifices sanglants furent préférés, dès l'origine, à l'offrande des fmits de la terre; mais il parait en avoir été autrement dans la race indo-européenne, et en particulier chez les Grecs, où l'usage des offrandes non sanglantes, consacré par les plus anciennes traditions, se conserva jusqu'à la fin du polythéisme dans quelques vieux santuaires. A Phigalie, enArcadie, on n'offrait à Dèmèter

la Noire, dont le culte remontait à Tépoque pélasgique*, que des fruits/des rayons de miel et des toisons de brebis. Devant TErechteion d'Athènes était un autel consacré à Zeus Très-haut, sur lequel on n'offrait pas de victimes,^ mais seulement des libations*; on attribuait cet usage à Kekrops, Tancétre mythique des Athéniens '. Selon Porphyre, on gardait à Eleusis trois lois qui remontaient à Dèmèter elle-même : « Honore tes parents. Offre aux Dieux des fruits. Ne tue pas les animaux. »

A ces témoignages positifs de la pureté du culte primitif de la Grèce on a opposé quelques légendes de sacrifices humains. Mais si la Bible contient des traditions du même genre sans qu'on puisse accuser la religion des Juifs d'un usage qui a déshonoré celle des Phéniciens et d'autres peuples barbares, tout ce que nous savons de la douceur des mœurs grecques proteste encore davantage contre une pareille aberration du sentiment religieux. Il n'y en a d'ailleurs aucune trace dans Homère; quand Achille immole des captifs troyens sur le tombeau de Patrocle après avoir éloigné tous les autres chefs, c'est un acte de colère impie, manifestement condamné par le poète. Dans la légende d'Iphigénie,- imaginée par les poètes postérieurs, une biche est substituée à la jeune fille par Artémis, comme un bélier est substitué à Isaac dans le sacrifice

* Pausan., viii, 42.

' Pausan., i, 26.

' Pausan., vm, 2.

d'Abraham. La punition de Lycaon et de Tantale prouve également la réprobation des Dieux de la Grèce pour ces sacrifices impies usités chez les barbares. Le sacrifice même des animaux avait soulevé, dans Torigine, une vive répugnance, comme l'atteste une cérémonie bizarre qui se pratiquait dans le temple de Zeus Polieus à Athènes : on plaçait de Torge et du froment sur Tautel, et on y amenait un bœuf; Tanimal dévorait Toffrande, et le prêtre, comme pour punir ce larcin, lui lançait une hache et se sauvait aussitôt. Les assistants, feignant de n'avoir pas vu Tauteur du meurtre, mettaient en jugement la hache, et Tabsolvaient comme ayant agi sans discernement V

Il est probable que les fruits et le lait ne surfisant plus à la nourriture de Thomme, on offrit aux Dieux le&victimes pour adoucir les scrupules qu'on éprouvait à les immoler. On voit par Homère qu'on ne tuait pas un animal [sans l'avoir consacré aux Dieux; mais les Dieux se contentaient des prémices, les assistants se partageaient le reste. Malgré les railleries de la philosophie, il n'y a rien de plus respectable que cette pieuse coutume d'offrir aux Dieux une part de la nourriture de l'homme; c'est la naïve reconnaissance de l'enfant qui veut vous faire goûter aux fruits et aux gâteaux que vous lui donnez. Les repas, toujours consacrés par le sacrifice, sont appelés par Hésiode les banquets des Dieux; la Bible dit de même leem Elohim.

* Pansan., i, 24, 28.

L'ART RELIGIEUX. i07

Comme des rois qui honorent leurs serviteurs en s'asseyant à leur table, les Dieux sanctifient le repas de rhomme par leur présence invisible ; on chargeait la flamme de leur en porter une part, et la fumée du sacrifice montait vers le ciel. Bien des expressions qui sont restés dans les religions modernes rappellent cet usage, comme nos toasts rappellent les libations ; mais il feut oublier un instant ce que nos repas ont de vulgaire et de grossier pour comprendre les sentiments religieux qui remplissaient l'homme à la pensée du renouvellement quotidien de la vie par la nourriture.

Les traditions poétiques ont gardé le souvenir de cet âge d*or où l'homme s'asseyait à la table des Dieux, comme un enfant à la table bénie de sa famille : « Les Dieux, » dit Alkinoos, « sont toujours présents à nos magnifiques hécatombes ; ils viennent s'asseoir parmi nous et prennent part à nos repas ^ d Dans la description du banquet des Phéakiens, il y a un reflet de la joie religieuse qui animait ces agapes de la communion primitive. Rien n'est plus simple et plus sobre que ce repas hospitalier, mais il est accompagné par la musique et les hymnes, et se termine par des exercices de force et d'adresse, et surtout par des danses ; « car il n'y a rien de plus noble pour Thomme, » dit le poêle, « que l'exercice des pieds et des mains. » Les Grecs ne croyaient pas pouvoir offrir aux Dieux do spectacle plus agréable que la joie de l'homme et le

* Odyu., zii, 201

libre développement des nobles facultés qu'il a reçues d'eux.

On trouve le même caractère dans le culte des morts, qui forme une partie si importante du polythéisme ; pour honorer les héros, on se livre autour de leur bûcher aux exercices qui les réjouissaient pendant leur vie. L'avant-dernier chant de l'Iliade est consacré à la description des Jeux funèbres célébrés aux funérailles de Patrocle. Ce héros parait même la personnification des honneurs rendus aux ancêtres ; tel est le sens de son nom, et on sait que la tendance à donner un corps à toutes les idées est un des caractères du génie poétique des Gret^s ; c'est ainsi que le chant funèbre s*est personnifié dans Linos, l'industrie et Tart dans Dédale. De même, cet ami fidèle, ce compagnon inséparable dans Fadversité comme dans la lutte, c'est la gloire de nos pères xaTpôv xXéoç, la pensée de leur mort à venger, pensée salutaire et forlifiante, qui fait oublier aux héros leurs divisions funestes, les arrache au lâche repos, les fait sortir de la tente et les ramène, ardents et irrésistibles, dans le sanglant tourbillon de la mêlée humaine. £t après la victoire, les grandes funérailles, et, autour de l'immense bûcher, les luttes et les courses de chars, et les prix splendides, doivent perpétuer le souvenir des amis qu'on pleure et qu'on ira bientôt rejoindre; car Turne reste ouverte, nos cendres se mêleront h leurs cendres, et leur âme nous attend dans les demeures de l'Invisible. Dans la description des jeux funèbres en Thonneur de Patrocle»

le poète rappelle en passant quelques funérailles fameuses de héros, Œdipe, Amarynkeus. VOdyssee contient un rapide et magnifique tableau de celles d'Achille. C'est Tâme d'Agamemnon qui s'adresse ainsi à l'âme d'Achille dans les demeures d'Aidés :

« Heureux fils de' Pelée, Achille, pareil aux Dieux, qui es mort dans Troie, loin d' Argos, et autour de toi tombèrent les fils les plus braves des Troyens et des Achéens, en combattant pour ton corps; et toi, dans un tourbillon de poussière, tu étais couché, grand sur un grand espace, oublieux des chevaux et des chars. Nous, tout le jour nous avons combattu, et la lutte n'eût pas eu de terme si Zeus ne Teût arrêtée par un ouragan. Mais après t'avoir transporté vers les nefs, nous avons déposé sur un lit ton beau corps purifié par l'eau tiède et l'huile; et à rentour,les Danaëns versaient d'abondantes larmes chaudes et coupaient leurs chevelures. Et ta mère, ayant appris la nouvelle, sortit des flots avec les Immortelles marines; une effrayante clameur s'éleva sur les ondes, et un tremblement saisit tous les fils des Achéens. Sans doute, ils se seraient rués vers les nefs creuses, si un homme plein de science et de vieux souvenirs ne les eût arrêtés, Nestor, dont souvent on avait éprouvé les excellenls conseils ; bienveillant et sage, il les rassembla et leur dit : « Arrêtez-vous, Argiens, ne fuyez pas, jeunes gens achéens; cette mère sort des flots avec les Immortelles marines pour contempler son fils mort. » 11 dit, et les magnanimes Achéens cessèrent de craindre. Et

autour de toi se tenaient les jeunes filles du vieillard de la mer, poussant des hurlements lamentables, et elles te couvrirent de vêtements immortels. Et toutes les neuf Muses alternaient de leur belle voix un chant funèbre; tu n'aurais trouvé personne qui ne pleurât parmi les Argiens, tant nous avait émus la Musé harmonieuse. Dix-sept nuits et autant de jours, nous t'avons pleuré tous, Dieux immortels et hommes mortels. Le dix-huitième jour, nous te livrâmes au feu, immolant autour de toi de nombreuses brebis grasses et des vaches aux cornes arquées ; et tu brûlais dans le vêtement des Dieux, enduit de beaucoup d'huile et de doux miel; et nombreux, autour du bûcher, s'élancèrent sous leurs armes les fils des Achéens, piétons et cavaliers ; et il s'éleva un grand tumulte. Mais quand la flamme d'Hèphaistos t'eût consumé, Achille, dès l'aurore nous recueillîmes tes os blancs avec du vin pur et de l'huile, et ta mère nous donna une urne d'or à deux anses ; elle disait que c'était un don de Dionysos et un ouvrage du fameux Hèphaistos. C'est là que sont renfermés tes os blancs, illustre Achille, avec ceux de Patrocle, fils de Menoitios, et séparément ceux d'Antilochos que tu estimais par-dessus tous tes autres compagnons, depuis la mort de Patrocle. Et ensuite, nous tous, l'armée sacrée des Argiens guerriers^ nous avons élevé une grande et glorieuse tombe sur la pointe du rivage, près du large Hellespont, pour qu'elle fût aperçue de loin en mer par les hommes qui vivent mainte* nant et ceux qui naîtront dans l'avenir. Et ta mère,

L'ART RELIGIEUX. iH

ayant demandé aux Dieux des prix magnifiques, les proposa dans rassemblée aux plus braves des Achéens. Je me suis déjà trouvé aux funérailles de bien des héros, quand les jeunes gens mettent leurs ceintures et concourent pour les prix à la mort d'un roi ; mais jamais je n'ai été saisi d'admiration comme devant les prix magnifiques que proposa sur la tombe Thétis aux pieds d'argent; car tu étais bien' cher aux Dieux. Ainsi, môme après la mort ton nom n'j pas péri, mais toujours, Achille, ta grande gloire sera célébrée parmi tous les hommes. »

Ces chants des Muses en Thonneur d'Achille rappellent le concours de chant qui fut ouvert aux funérailles d'Ainphidamas et auquel Hésiode fait allusion dans les Travaux et Jours K La musique et la poésie contribuaient, aussi bien que la lutte et les exercices du /X)rps, à ces cérémonies religieuses. Hésiode parle du trépied qui fut le prix de sa victoire, et qu'il consacra aux Muses de l'Hélicon. Une légende très-postérieure donne Homère pour concurrent à Hésiode dans cette lutte poétique ; mais Hésiode ne nomme pas ses rivaux. Dans un fragment qui lui est attribué, il dit qu'Homère et lui chantèrent des hymnes en l'honneur d'Apollon aux fêtes de Dèlos. L'hymne hommque à Apollon parle (v. 147) de ces fêtes célébrées par les Ioniens et des concours de pugilat, de danse et de chant qui les accompagnaient. Il y a là en germe tout ce qui compo-

Opéra et THei.y t. 651.

sera les fêtes religieuses aux époques suivantes : les premières formes de Tart, la;musique et la poésie, la gymnastique et la danse caractérisent, dès Torigine, chez les Grecs, le culte des Dieux et le culte des morts. L'oraison funèbre même, qui sera plus tard une des gloires de Téloquence grecque, a son modèle dans les discours prononcés autour du cadavre d'Hector dans la maison de Priam.

Après le chant et la danse naquit Tarchitecture. Tant que les Grecs menèrent une vie nomade, il ne pouvait y avoir de temples, et il n*en était d'ailleurs nul besoin ; les Dieux se manifestaient dans chaque partie de la nature et l'homme se sentait partout en leur présence. Ils habitaient avec lui dans les champs où il menait paifre ses troupeaux, dans les forêts qui le protégeaient de leurs ombres, dans les grottes où il s'abritait contre les intempéries de Tair, et ces premières demeures des hommes restèrent consacrées par les générations suivantes, comme les plus anciennes demeures des Dieux. Les cimes des montagnes, les hauteurs voisines du ciel étaient généralement consacrées aux Dieux du ciel et particulièrement à Zeus ; les grottes d'où sortaient des sources étaient consacrées au Nymphes, divinités des fontaines ; tel était l'antre des Nymphes décrit dans r0dt/s5^e. Les légendes primitives, qui font naître les Dieux dans des antres, s'expliquent par la comparaison de la nuit avec une caverne profonde, d'où s'échappent le matin toutes les magnificences du jour. Les bois sacrés, àXoY), avec leurs terreurs mysté-

rieuses, semblent aussi plus spécialement habités par les Dieux ; c est là que s'élevèrent les premiers sanctuaires, notamment celui de Dodone, le. siège le plus vénéré delà religion des Pélasges. Les premiers autels étaient des monceaux de pierres ou des tertres de gazon. Quand les hommes commencèrent à marquer les limites des champs, il y eut des enclos réservés pour les Dieux, TsiAévr) (de Tépto, couper, faire les parts); quand ils commencèrent à se construire des demeures fixes, il y eut aussi des habitations pour les Dieux (vaoi de viw, habiter). C'est avec raison que Vitruve fait dériver le temple grec de la cabane ; cette forme primitive, consacrée par la tradition, se conserva jusqu'à la fin du polythéisme. Il y a quelques-unes des conditions de Tarchitecture sacrée qui rappellent le temps où les Dieux n'avaient pas de simulacres, et ne révélaient leur présence que par leurs manifestations naturelles : tel est l'usage de placer l'entrée des temples du côté de TOrient, et celui d'ouvrir une partie du toit (hypaethre) pour laisser apercevoir le ciel, ut videatur divum^ dit Yarron.

Peu à peu, cependant, l'habitude de considérer les temples comme les habitations des Dieux, OsGjv (jLaxipcov tepot Séjxoi, entraîna par une conséquence très-naturelle le besoin d'y établir des signes permanents de leur présence. Ces signes matériels n'étaient pas considérés comme des portraits des Dieux; ils étaient simplement destinés à les rappeler constamment à la pensée, ils tenaient dans les temples la place des maîtres

invisibles de ces demeures sacrées. Tel était le sceptre d'Agamemnon, fabriqué pour Zeus par Hèphaistos, qui était encore lobjet d'un culte à Chéronée du temps de PausaniasS Le fétichisme, malgré le suprême dédain des époques irréligieuses, répond à un des besoins les plus naturels de Tâme humaine. Toute idée a besoin d une expression, et cette expression, pour être arbitraire, n'en est pas moins légitime ; c'est aussi par une convention arbitraire que nous représentons une idée par un mot ; il n'est pas plus difficile de la représenter par une forme ; c'est un langage muet qui s'adresse aux yeux au lieu de s'adresser aux oreilles, mais qu'une pensée se traduise par un son de la voix humaine ou par un hiéroglyphe, il y a toujours la même distance entre le signe et la chose signifiée. Rien ne semblait plus simple aux Grecs que de rappeler l'idée d'un Dieu au moyen d'un attribut caractéristique, de figurer, par exemple Hermès par un caducée, Poséidon par un trident, Ares ou Athènè par une lance. Les animaux symboliques de l'Egypte, les betyles des peuples sémitiques, les piliers de bois ou les colonnes de pierre que les Grecs primitifs consacraient dans leurs temples, n'ont rien de plus risible que les mots d'une langue étrangère. L'image la plus grossière peut devenir, par la consécration, le symbole de l'idée la plus élevée : dans le temple des Dioscures, à Sparte, il y avait deux * poutres verticales réunies par deux traverses ; on pou-

* Pausan., ix, 40.

vait y voir, Tiiuagination aidant, un emblème d'union, deux frères se tenant embrassés.

L'origine des hermès, qui furent les premières ido* les des Grecs, se rattache à un usage qui caractérise bien la naïve charité des premiers âges. On écartait les pierres des chemins, et on en formait des monceaux consacrés à Hermès, le Dieu des routes et des voyageurs, l'intermédiaire universel. Sur ces tas de pierres, kp\Loiia^ on laissait une offrande, ce qu'on voulait ou ce qu'on pouvait, et s'il passait par là un voyageur affamé, il s'écriait : xoivbç 'EpfjLî^ç, Hermès est pour tout le monde, et il mangeait l'ofTrande en remerciant te Dieu bienfaisant des trouvailles; et s'il n'avait rien à off'rir à son tour, il apportait du moins une pierre à l'autel où il s'était reposé; cela nettoyait la route \ A tous les carrefours, à tous les angles des chemins, se dressaient des bornes au pied desquelles s'amassaient peu à peu les cailloux de Yhermaion ; chacun en mettait une à l'entrée de son verger ou de son champ pour en marquer la limite. Quand on rentrait le soir, on apercevait son hermès, debout au bord de la route, et on le saluait comme un ami qui vous attend sur le seuil, comme un bon chien * de garde qui a veillé sur vos biens en votre absence. Si on retrouvait tout en bon état, c'était certainement un effet de la vigilance

* Suidas, Y*» îpfxatov, et Cornulus,

* Les représentations d'Hermès avec une tête de chien, dont parle Isidore de Séviile, rappellent le chien Sarameya, son analogue védique, et l'égyptien Anubis, le Dieu cynocéphale qui lui a été quelquefois assimilé.

de ce fidèle gardien des portes (TVjXriU%oq) . Si les fruits abondaient dans le verger, si les troupeaux se multipliaient dans retable, on le devait à ce Dieu utile (èpioùvioç), au Dieu du gain, au Dieu de la fécondité, qui unit les mâles aux femelles, et cet attribut si précieux pour les cultivateurs et les bergers, on le rappelait en sculptant grossièrement sur les hermès un symbole dont la crudité ne choquait personne à ces époques religieuses, et ne rappelait rien de plus que le mystère sacré de la naissance des êtres. On y sculptait aussi une tété et des saillies à la place des bras, pour suspendre des couronnes. Ces hermès primitifs, sous forme de piliers quadrangulaires, restèrent toujours en grand honneur chez les peuples- agricoles et pélasgiques, notamment dans TArcadie, où Pausanias en vit un grand nombre, et dans TAttique, où les Pisistratides en firent dresser sur toutes les routes et y firent graver l'indication du chemin et des sentences morales. La mutilation de ces hermès, au temps de la guerre du Péloponnèse, fut regardée comme un sacrilège par le peuple et amena Texil d'AIcibiade.

Tous les anciens simulacres des Dieux, à^âXiLazoL^ avaient des formes analogues, et le mot d' hermès est devenu un terme générique pour ces images primitives. A Pharœ, en Achaïe, Pausanias dit avoir vu une trentaine de piliers de pierre honorés comme statues des Dieux, et il ajoute que dans Torigine tous les Grecs représentaient les Dieux de cette manière*. C'est sous

* Pausan., vu, 22.

des emblèmes de ce genre qu on adorait Éros à Thespies, les Charités à Orchomène, Zeiis et Artémis à Sikyone*. Les plus vieilles représentations de Dionysos ressemblaient beaucoup à celles d'Hermès; on voit, dans un bas-relief du musée Worsley, des paysans occupés à laver un hermès de Dionysos. La piété naïve des anciens croyait honorer les Dieux en soignant leurs images; on les habillait, on les chargeait d'ornements, comme cela se fait encore aujourd' hùi dans les pays catholiques. A mesure que Tindustrie se développait, on offrait aux Dieux les prémices de ces richesses nouvelles, des armes, des tissus, des trépieds, des vases, comme on leur avait offert dans l'origine les prémices de l'agriculture et des troupeaux. Pour revêtir les simulacres des attributs distinctifs des divinités qu'ils devaient représenter, il fallait bien leur donner une sorte de forme humaine ; les piliers carrés devenaient des mannequins et bientôt de véritables statues. C'est ainsi que le fétichisme primitif se transforma peu à peu en ce qu'on a nommé ridolâtr^e, ou culte des images. Cette expression particulière du sentiment religieux^ après avoir donné naissance à un art dans lequel la Grèce n*a jamais été égalée, la sculpture, fut plus tard Tobjet des attaques passionnées d'une religion nouvelle; mais la tendance à représenter les idées religieuses par des formes plastiques est tellement inhérente au génie de notre race, qu'au lendemain de la chute du polythéisme on

* Paiisan., ix, 27, 58, II, 9.

la vit renaître, en dépit des traditions sémitiques qui avaient renversé la religion nationale, et Fart religieux n'a pu disparaître que très-tard et seulement chez les peuples de la famille germanique où le goût des spéculations abstraites l'emporte sur le sentiment de la forme et de la beauté.

Le passage graduel des formes symboliques aux formes imitatives dut être facilité par Temploi du bois pour la plupart des simulacres consacrés dans les temples. Il ne fallait pas beaucoup d'efforts pour ajouter une tète et des bras grossièrement sculptés è ces piliers de bois qu'on habillait ensuite comme des poupées, et les Grecs n'avaient pas besoin des leçons de l'Egypte pour faire ce que font encore aujourd'hui tous les peuples sauvages. D'ailleurs, le caractère historique des anciennes colonies égyptiennes est Foin d'être démontré, et les relations suivies de l'Egypte avec la Grèce ne remontent pas au delà du règne de Psammitique. L'influence des Phéniciens et des peuples de l'Asie Mineure parait moins contestable, du moins dans les arts industriels. Homère parle d'étoCTes et de vases venant de Sidc^n; cependant il faut remarquer qu'il décrit aussi des ouvrages du même genre exécutés par des Grecs, par exemple la tapisserie d'Hélène, celle de Pénélope, le costume d'Ulysse, les belles armes d'Agamemnon. La description du bouclier d'Achille ne peut être prise que pour une œuvre d'imagination, ainsi que celle du bouclier d'Hèraklès dans Hésiode; mais il est vraisemblable que les élé-

ments en sont empruntés à des œuvres réelles que les rhapsodes et leurs auditeurs avaient souvent sous les yeux. Le travail des métaux, et surtout la fabrication des belles armes, dut se développer rapidement dans une société guerrière et douée du sentiment inné de l'art.

Il y a, dans Ylliade et dans les Travaux et Jours^ des allusions à la poterie, et le four à potier est décrit dans uo petit poëme attribué à Homère. Le développement de la céramique dut faire naître de bonne heure la peinture sur vases ; cependant il n'y a aucune mention de la peinture proprement dite dans Homère, tandis qu*il y est quelquefois question de statues. A la vérité le fameux cheval de bois, mentionné dans YOdyssée^ appartient au domaine de là poésie, ainsi que les servantes d or d'Hèphaistos, qui sont douées du mouvement et de la parole; les statues qui ornent la demeure d*Alkinoos ne paraissent guère plus réelles, mais la statue d'Athènè, à Troie, n'a aucun caractère merveilleux; c'est une idole, un Ppétoç, comme le poète et ses contemporains pouvaient en voir dans les temples. Le voile déposé sur les genoux de la Déesse indique qu'elle était assise, et cette attitude devait être commune, car elle explique la phrase d'Homère : « L'avenir est sur les genoux des Dieux. » Quant aux temples de l'époque héroïque^ quoique Homère en parle souvent, il est difficile de s'en faire une idée d'après ses poèmes; on peut seulement supposer que les habitations des Dieux ne dif-

feraient pas beaucoup de celles des chefs, car les mêmes expressions servent à désigner les unes et les autres (Bé^wç, vaoç, pLéYapov), La distinction entre Tarchitecture religieuse et l'architecture civile est d'autant moins tranchée que les Dieux, outre leurs demeures spéciales, habitent toujours les demeures des hommes, où ils ont des autels et probablement des simulacres. Ainsi, quand Athènè quitte Tile des Phéakiens, elle se retire dans la maison d'Érechtheus. Les rois, qui ne sont que les principaux citoyens de ces républiques primitives, offraient chez eux des sacrifices terminés par des repas publics. Dans la cour d'entrée de chaque maison il y avait un autel de Zeus Ilerkeios; la porte était consacrée à Hermès, et la pierre du foyer à Hestia.

Les vestiges qui subsistent encore de Tanciqnne architecture des Grecs ne peuvent suppléer à l'insuffisance des descriptions d'Homère. Parmi les monuments cyclopéens ou pélasgiques, il n'y a pas de ruines de temples ; ce sont des murs de citadelles, des enceintes fortifiées, d'une construction dont l'originalité éloigne toute idée d'une influence étrangère, et dont Timmobile solidité défie l'action du temps. Rien n'empêche de croire qu'à la même époque où on construisait ces indestructibles forteresses de pierre, pour mettre les richesses de la tribu, et au besoin la population elle-même, à l'abri d'une descente de pirates ou de l'invasion d'une Iribu ennemie, les maisons des citoyens, chefs ou peuple, et même celles des

Dieux, fussent bâties en charpente, ce qui expliquerait pourquoi on n'en trouve plus de trace. Ces demeures étaient d'ailleurs plus ou moins ornées, selon leur importance, et assez souvent revêtues à l'intérieur de plaques métalliques, comme on en peut juger par les descriptions des appartements d'Âlkinoos, de Ménélas et d'Ulysse. On ne connaît qu'un seul ouvrage de sculpture qui paraisse contemporain des monuments pélasgiques, ce sont les deux lions de pierre qui surmontent la porte de Mykènes. Les statues de bois ou de métal, probablement plus nombreuses, n'ont pu échapper à la destruction.

Une autre classe de monuments de l'époque héroïque dont il reste des ruines, ce sont les trésors, qu'on croit avoir été destinés à renfermer des armes ou des objets précieux. Le type le mieux conservé des monuments de ce genre est le Trésor d'Atrée à Mykènes. C'est une construction souterraine composée d'une voûte parabolique, dont les assises circulaires sont posées en encorbellement les unes sur les autres et terminées par une pierre unique servant de clef, et, en outre, d'une petite salle taillée dans le roc et communiquant avec la voûte circulaire, et d'un passage à ciel ouvert qui s' ouvre sur la voûte par une porte surmontée de deux énormes linteaux de pierre. Le trésor de Minyas, près d'Orchomène, un des monuments les plus remarquables de la Grèce, selon Pausanias, était très-supérieur par ses dimensions à celui de Mykènes. La salle circulaire est détruite, mais

la porte d'entrée existe encore; l'architrave, d'un seul bloc, a environ cinq mètres de longueur et un mètre d'épaisseur. Si on admet que ces édifices souterrains étaient des tombeaux, on peut les considérer comme les monuments les plus anciens de Tarchitecture religieuse de la Grèce. Le culte des morts remonte aux origines du polythéisme, et les ^pé^a, ou sanctuaires des héros, étaient vénérés comme des temples. Les temples eux-mêmes avaient d'ailleors des trésors d une construction probablement analogue où étaient déposés les trépieds, les vases et autres anathèmes. Homère fait allusion, aux richesses que protège le seuil de pierre (Xiïvoç oùSéç) de Phoibos Apollon dans la rocheuse Pylho^ La même expression est employée dans l'Hymne homérique à Apollon Pythien, où il est dit que le Dieu posa lui-même les fondements de son temple, et que Trophonios et Agamèdès, fils d'Erginos, chers aux Dieux immortels, établirent le seuil de pien*e, autour duquel les innombrables familles des hommes élevèrent, avec des pierres travaillées, un temple à jamais vénérable.

Ces deux architectes du temple de Delphes, auxquels la tradition attribuait bien d'autres monuments de la Grèce héroïque, ont un caractère tout aussi mythologique que les Cyclopes qui passèrent plus tard pour les constructeurs des murs de Tyrinthe. Il en est de même des Telchines de Rhodes, des Dactyles de

« lUad., iXi 404.

rida, inventeurs de la métallurgie, selon la Phoronide^ de Dédale, auquel les légendes rapportaient la plupart des monuments de la sculpture primitive. D'autres légendes encore plus anciennes faisaient remonter l'origine des arts plastiques à Prométhée, à Hèphaistos, à Athènè. Ce qui résulte clairement de ces fables, c'est la consécration religieuse de Tart chez les Grecs. En même temps qu'ils sont les lois vivantes du monde, les Dieux représentent toutes les énergies humaines; toutes les branches de l'industrie et du travail sont placées sous leur invocation et leur patronage : Dèmèter préside à l'agriculture, Poséidon à la navigation, Hermès au commerce; les travaux d'Hèraklès résument les luttes d'une société naissante; les diverses formes de la science et de Tart sont enseignées et protégées par Apollon et les Muses, par Athènè et llèphaistos. De cette glorification du travail par la religion devait sortir une morale active et pratique, civilisatrice et féconde, et le plus merveilleux développement artistique dont le monde puisse jamais être témoin.

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