CHAPITRE II
DévELOPPENENT DU CULTE ET DE I.'aRT
L'invasion des Doriens dans le Péloponnèse et les révolutions diverses qui en furent la suite arrêtèrent la marche régulière de la civilisation héroïque et modifièrent jusqu'à un certain point le caractère de la société grecque. On a toutefois beaucoup exagéré l'importance de cette transformation lorsqu'on a comparé la période qui s'étend de la guerre de Troie aux guerres médiques avec la longue nuit du moyen âge. A la vérité, l'établissement de la servitude dans une partie de la Grèce autorisait ce rapprochement : Servitium invenere Laceddemonii^ dit Pline; mais ce fut la seule conséquence vraiment désastreuse de la conquête dorienne; quant à la civilisation, elle se déplaça, mais elle ne disparut pas. La diffusion de la race grecque sur toutes les côtes de la Méditerranée facilita le libre développement de son génie. Mais ces colonies, qui devancèrent leurs métropoles dans la culture artistique et industrielle, ne résistèrent pas aux dangei^ d'une civilisation trop hâtive. La tyrannie devint presque un état normal dans les républiques de la grande Grèce et de la Sicile; celles de l'Asie Mineure subirent la domination des barbares. Si la Grèce proprement ditç put se débarrasser d'un de ces deux fléaux et
échapper à Tautre, elle le dut peut-être à la rudesse de la race dorienne et à Tinfluence qu'elle exerça même sur ses adversaires; les Ioniens de TAttique auraient peut-être eu le sort de leurs frères d'Asie sans Ténergie et la vigilante activité que leur imposait le redoutable voisinage des Doriens.
Pendant que la race ionienne fixait, par la poésie épique, les traits principaux du dogme religieux de la Grèce, les Doriens préparaient la forme définitive du culte par le développement des principales branches de l'art. Ces deux mouvements sont parallèles : d'après la théologie des poètes, le monde est une république dont les Dieux sont à la fois les lois et les magistrats; le seul culte qyi pût convenir à ces Dieux, conçus sous les* attributs caractéristiques de Thomme, rintelligence et la liberté, c'était l'expansion régulière et harmonieuse de toutes les facultés de l'homme, l'éducation simultanée du corps et de l'esprit par la gymnastique et la musique. La musique règle et dirige les mouvements de l'âme, la gymnastique donne au corps la force et la beauté. Par cette double éducation, l'homme honore les Dieux en s'associant à leur œuvre; il établit l'ordre en lui-même comme ils l'ont établi' dans le monde; il remplit sa tâche dans la république universelle des êtres ; il joue son rôle dans le drame multiple de la vie; il donne sa note dans cet immense et magnifique concert. Aussi tous les exercices de l'esprit et du corps ont-ils des Dieux ou des Héros pour inventeurs et pour modèles -..Apollon
et Artémis conduisent les danses des Muses, Athènè invente la flûte, Hermès la lyre; Castor excelle à la course, Polydeukès au pugilat, Hèraklès au pancrace, Thésée à Fénoplie. Les jeux sacrés, qui ne font que transformer en fêtes périodiques et en institutions régulières des usages qui existaient depuis un temps immémorial chez les Grecs, passent pour avoir été établis par les Dieux, les jeux olympiques par Hèraklès, les jeux pythiques par Apollon, les jeux isthmiques et néméens par Poséidon. Les jeux olympiques, les plus célèbres de tous, consistaient en luttes et exercices équestres; les jeux pythiques, au contraii*e, ne furent d'abord que des concours de musique et de chant; maison y ajouta bientôt la gyjnnastique. Les jeux isfiimiques, d'origne ionienne, étaient lés plus renommés parmi les habitants de TAttique; les jeux olympiques, bien qu'ils fussent probablement d'origine achéenne, ne devinrent des fêtes régulières que sous rinfluence dorienne, au temps de Lycurgue; les premiers vainqueurs furent tous des Doriens.
La race dorienne, qui avait conservé dans les montagnes de la Thessalie toute la rudesse' des Grecs primitifs, contribua sans doute à préserver le caractère et le génie de la Grèce des influences dangereuses de TAsie. Son nom est resté attaché aux deux formes les plus sévères de Tart, le mode dorien en musique, Tordre dorique en architecture. La gymnastique et Torchestique arrivèrent chez elle à leur plus haute perfection; presque tous les termes de gymnastique
étaient empruntés au dialecte dorien, et c'est aussi dans ce dialecte que Pindare célébra plus tard les vainqueurs dans les jeux sacrés. De simples couronnes remplacèrent les prix magnifiques proposés autrefois aux athlètes, et la victoire n'en parut que plus glorieuse. Toute la Grèce se couvrit bientôt de gymnases; chaque ville voulait former des athlètes pour ces solennités religieuses qui étaient le rendez-vous de tous les peuples helléniques. Les femmes en étaient exclues, sans doute à cause de Tusage de la nudité absolue, introduit par les Doriens. Le grand développement des exercices gymnastiques amena peu à peu une séparation plus complète des deux sexes. La chasteté des femmes y gagna, mais il n'en fut pas toujours de môme de celle des jeunes gens, et un mot d'Ennius atteste, sous ce rapport, les funestes effets de l'influence dorienne. D'un autre côté, c'est grâce à l'importance excessive des luttes de la palestre dans l'éducation que la race grecque put acquérir et conserver cette vigueur et cette énergie qui lui permirent, malgré son infériorité numérique, de repousser l'invasion des Mèdes. Il est certain aussi que le spectacle continuel de belles formes et de beaux mouvements développa ce sentiment plastique auquel nous devons la statuaire grecque.
Rien ne contribua plus aux progrès rapides de cet art que l'usage qui s'établit de consacrer les statues des athlètes vainqueurs à l'Olympie. L'étude de la nature devint la première et indispensable éducation des
sculpteurs. Lanécéssité de représenter dans leur variété les formes corporell es, les attitudes, les mouvements qui caractérisent les différents exercices gymniques, ouvrit àTart grec un ordre de recherches et d'efforts inconnu à l'art hiératique de TÉgyple et de l'Asie. Au lieu de reproduire sans cesse des types consacrés, les sculpteurs cherchèrent à rendre les caractères multiples de la beauté humaine. La vie, cette merveille changeante, immatérielle, insaisissable, qui n'appartient qu'aux créations divines, il fallait la fixer dans le bronze et la pierre; cette lutte impossible et toujours renouvelée, cette course éternelle vers un but mobile qui recule quand on croit l'atteindre, ouvrait un champ sans limites à l'activité du génie individuel. Sans doute ce n'était encore qu'une étude préparatoire, et l'art grec ne devait pas s'arrêter là; il sculptait des athlètes pour se rendre digne de créer des Dieux; mais en attendant l'école attique et la naissance de Phidias, les écoles doriennes d'Égine, d'Argos, de Sikyone grandissaient, affranchies des bandelettes sacrées. Aucune tradition n'emprisonnait l'art, aucune théocratie n'entravait son essor. 11 avait sa part des bienfaits qu'assurait à tous la religion d'un peuple libre, il se développait selon ses propres lois. La religion, en Grèce, n'est ni une autorité ni une chaîne, elle est l'expression idéale de la pensée populaire et de la vie politique; aussi l'art religieux n'est-il pas la première forme de l'art, mais, au contraire, le but le plus élevé de son développement. Le temple dorique
n'est qu'une cabane; les Dieux de marbre qui Thabiteront plus tard seront de divins athlètes. Quand, par Tétude consciencieuse des réalités vivantes, la sculpture aura conquis la science du mouvement et des formes, elle mettra sa puissance créatrice au service d'un idéal divin. Jusque-là, elle élève dans les villes des statues humaines, Cléobis et Biton à Argos, Harmodios et Aristogiton à Athènes, et elle laisse régner dans les temples les antiques idoles, roides, immobiles, consacrées par la vénération des peuples.
La nécessité de réparer ces vieux simulacres sans les détruire, de les imiter quand il fallait les renouveler, donna l'idée d'ajouter à des corps en bois, revêtus de riches étoffes, des têtes, des pieds et des mains en marbre ou en ivoire (acrolithes), puis de remplacer les étoffes elles-mêmes par des métaux précieux. Ainsi se développa à côté de la sculpture, une branche importante de la toreutique, la statuaire chryséléphantine, qui parvint bientôt à un haut degré de perfection, mais dont on ne peut parler que d'après les témoignages des anciens, car il n'en reste malheureusement aucun vestige. Cette forme particulière de la plastique, qui devait se marier parfaitement avec l'architecture polychrome des temples, paraît avoir été réservée aux divinités auxquelles ces temples étaient consacrés; mais il y avait d'autres statues en bronze, en marbre ou même en terre cuite, déposées à titre d'anathèmes dans l'intérieur des temples, avec les trépieds, les armes, les vases, les coffres et autres of-
frandes précieuses. Des reliefs en terre cuite ou en pierre ornaient également les frontons et les métopes. Ouant aux tableaux qui décoraient les temples, il est difficile de s'en faire une idée : une seule branche de la peinture des Grecs nous est connue, la peinture sur vases. Les nombreux vases grecs qu'on possède sont généralement très-élégants de forme, mais les peintures des plus anciens sont très-grossières. Ce sont des combats d'animaux, des chasses ou des sujets indiquant la destination spéciale des vases, par exemple une figure d'Athènè avec Tinscription TON A6ËNE6EN ASAON (prix des Panathénées), ou des scènes empruntées au culte de Dionysos.
Parmi ces dernières peintures, il en est qui, indépendamment de la maladresse naturelle à un art qui commence, annoncent une intention évidemment grotesque; elles n'en appartiennent pas moins à l'art religieux. La caricature, qui contribua sans doute à donner au dessin plus de hardiesse et de liberté, a des analogues dans d'autres formes d'art, la kordax qui était une danse bachique, la comédie qui se rattache aussi par ses origines aux fêtes de Dionysos. La gaieté, comme tous les sentiments naturels de l'âme, avait sa place dans la religion des Grecs; cette religion, et l'art qui en était l'expression, se mêlait intimement à la vie privée aussi bien qu'à la vie publique. On le voit parla grande quantité de vases peints, trouvés dans les tombeaux de la Grèce et de l'Italie, et par d'autres monuments très-nombreux également, qui se rattachent
à des branches accessoires de la plastique, les pierres gravées, les miroirs, les monnaies. Les premiers modèles des pierres gravées furent probablement les cylindres d'Asie et les scarabées d'Egypte. Quant à Tusage des monnaies, il est purement grec; les plus anciennes sont assez informes; elles ont pour empreinte une tortue, un bouclier, une abeille, une tête de Gorgone. Bientôt Tusage prévalut de graver d'un côté la tête de la divinité protectrice de la ville, et au revers des emblèmes variés ou des compositions dont le style s'épura successivement, comme celui des autres formes de la plastique.
La grande diffusion de l'art grec en Italie empêcha longtemps de le bien distinguer dé l'art étrusque. Une étude plus approfondie à fait restituer à l'art grec ce qui lui appartient, et notamment la plus grande partie des vases peints. Mais on a reconnu aussi que les Étrusques, malgré leur origine en partie pélasgique, malgré les emprunts qu'ils firent à la civilisation primitivedes Hellènes, conservèrent toujours un caractère particulier et vraiment national. On peut croire qu'un élément indigène et une influence orientale ou égyptienne se réunirent pour empêcher l'absorption complète du génie des Étrusques par celui de la Grèce. Le peuple étrusque s'assimila de bonne heure les premiers efforts de l'art grec, mais n'en suivit pas tous les développements ultérieurs; comme tous les peuples théocratiques, il resta enchaîné aux formes archaïqueSi Les monuments les plus importants de l'art étrusque
sont les hypogées ou chambres sépulcrales, dont les murs sont couverts de peintures. Les sujets de ces peintures sont empruntés aux cérémonies funèbres et au culte des morts. Les plus anciennes se rapprochent des monuments du style grec primitif; les plus récentes, d'un caractère moins pur, mais plus original, se rapportent à des crpyances particulières aux Étrusques sur la vie à venir. Toutes ces grottes sépulcrales sont remplies de vases et d'ustensiles de toute sorte. C'est là qu'on trouve les kistes mystiques, et ces miroirs de bronze ornés de dessins au trait (graffito)^ dont les sujets sont en général mythologiques et dont l'exécution est souvent très-remarquable. Dans ces divers monuments, l'art étrusque se rapproche plus ou moins de l'art grec sans se confondre avec lui.
Il en est tout autrement des monuments de l'Italie méridionale et de la Sicile; ils appartiennent absolument à l'art grec. Les nombreuses colonies, qui firent donner à une partie de l'Italie le nom de Grande Grèce, arrivèrent de bonne heure à un haut degré de civilisation et de richesse. Les magnifiques ruines de Pœstum, l'antique Poseidonia, témoignent encore de la puissance de sa métropole Sybaris, qui elle-même était une colonie d'Achéens et de Trœzeniens.Le plus grand des temples de Pœstum, le teinple de Poséidon, est le monument le plus complet qui restedela vieille architecture dorique. Les colonies grecques de la Sicile ont laissé des vestiges encore plus nombreux de leur puissance et de leur richesse que celle de l'Italie. Comme
par un pressentiment de leur courte destinée, toutes ces fleurs précoces de la civilisation grecque, Agrigente, Sélinonte,Ségeste, Métaponte, élevaient à Tenvi des temples splendides dont les ruines attestent Téclat de leur rapide passage dans l'histoire; puis elle s'évanouissaient comme des météores, elles mouraient sans vieillir, dans tout l'éclat de leur beauté, après quelques années d'une vie exubérante, remplie par des alternatives continuelles de tyrannie et de démagogie fiévreuse. L'art s'épanouissait au milieu des guerres civiles et des guerres extérieures. Dans les ruines de l'acropole de Sélinonte ont été trouvés quelques-uns des rares monuments de la sculpture archaïque des Grecs; les plus anciens sont deux métopes, ornées de bas-reliefs qui ont été peints, et qui représentent, l'un Hèraklès portant sur son épaule les Kerkopes enchaînés, l'autre, Perseus assisté d'Athènè et coupant la tête à Méduse. Les formes courtes et trapues, l'exagél'ation des muscles, le caractère uniforme et l'absence d'expression des têtes, tout annonce l'enfance de l'art. Ces sculptures et d'autres moins anciennes, provenant de la ville basse, sont conservées au musée de Palerme avec des fragments de sculptures des temples d'Agrigente, et de curieux morceaux d'architecture polychrome des temples de Sélinonte et de Métaponte.
On peut aussi ranger parmi les restes les plus anciens de la sculpture grecque les bas-reliefs d'Assos, actuellement au musée du Louvre, et les statues assises qui bordaient la voie sacrée des Branchides près
du temple d'Apollon Didyméen à Milet, et qui sont aujourd'hui au musée britannique. Il y a dans ce même musée une statue de bronze et une tête de marbre qu'on regarde comme des imitations du colosse de bronze d'Apollon Philésios, œuvre de Kanachos de Sikyone, qui ornait le Didymaion de Milet. Ce temple, dont il reste des ruines, était d'ordre ionique, ainsi que l'Hèraion, ou temple d'Hère à Samos, le temple de Kybèlè à Sardes, en Lydie, et le fameux temple d'Artémis à Éphèse, à la construction duquel avaient contribué toutes les villes de l'Asie Mineure, et qui fut brûlé à l'époque de la naissance d'Alexandre. L'architecture ionique, qui domina de bonne heure dans la Grèce d'Asie, présente, lorsqu'on la compare à l'architecture dorique, des formes plus élégantes et moins sévères, et ce contraste a souvent fait penser aux caractères différents de la beauté de l'homme et de celle de la femme. Il ne faut pas cependant exagérer la portée de cette antithèse, et si on veut lui conserver sa justesse, il faut se rappeller que l'art grec savait donner au type féminin une gravité austère et exempte de toute afféterie.
Quelques détails d'ornementation de l'ordre ionique se retrouvent dans d'autres parties de l'Asie et jusqu'à Persépolîs. Entre les peuples divers de l'Asie Mineure, Phrygiens, Lydiens, Lycîens, etc. et les colonies grec* qties des côtes, un échange d'idées et de formes était inévitable; c'est ce que prouve d'im côté le culte panthèistedel'Artémisd'Éphèse, dont l'idoleétait tout àfait
L'ART REI^IGIEUX.^ 135
asiatique, de Tautre le caractère des monuments de la Lycie, qui, sans appartenir entièrement à Fart grec, s*en rapprochent peut-être autant que les monuments étrusques. Les nombreuses explorations et l^s importantes découvertes faites depuis quelques années en Asie Mineure fixeront peut-être un jour, malgré le silence presque absolu de l'histoire sur ces civilisations intermédiaires entre TOrient et la Grèce, les limites d'une influence qui, dans Tart comme dans la religion et la politique, a dû être réciproque. En attendant, la vitalité puissante du génie et du caractère grecs dans ces contrées est attestée autant par les grandes écoles littéraires de l'Asie Mineure que par la résistance héroïque opposée gar plusieurs républiques, Phocée entre autres, à la conquête des Mèdes. La faiblesse du lien fédéral, cet écueil de la liberté grecque en Europe comme en Asie, contribua bien plus à la soumission del'Ionie que sa mollesse, exagérée à plaisir dans les déclamations contre les arts et la civilisation de la Grèce.
' Quand les Grecs d'Asie eurent succombé, les Grecs d'Europe devinrent le but des attaques de la Perse; heureusement ils étaient mieux préparés à soutenir la lutte. Les salutaires agitations de la vie politique avaient exalté l'énergie virile des cités libres. La morale républicaine du polythéisme avait trouvé son application sociale dans ces magnifiques constitutions qui développaient si harmonieusement toutes les puissances de l'âme et donnaient pour sauvegarde au
droit le devoir, à la liberté et à l'égalité le courage et la justice.Lesdemièrestyraimiestombaientlesunesaprès les autres àTheure de la majorité des peuples. Avant de disparaître, elles essayaient d'acheter le pardon de rhistoire en élevant des monuments et des temples, et s'efforçaient de détourner l'activité populaire de la politique vers l'art et la poésie; mais la poésie et l'art ne signèrent pas le pacte. Théognis, Alcée, Callistrate écrivaient des vers contre la tyrannie; les Alcmaeonides relevaient à leurs frais le temple de Delphes, et le Dieu leur procurait en récompense l'appui des Lacédémoniens pour chasser les tyrans d'Athènes. Dans l'enivrement de sa liberté reconquise, Athènes déploya une activité et une énergie qui devaient lui donner dans les guerres médiques la direction politique de la Grèce, et bientôt après une suprématie encore plus éclatante dans la sphère de l'art et de l'intelligence.
C'est à l'époque de la seconde guerre médique qu'on rapporte le monument le plus important qui nous soit parvenu de cette plastique dorienne que devait bientôt éclipser l'école attique. Les fameuses statues éginétiques de la glyptothèque de Munich, qui ornaient les deux frontons du temple de Zeus hellénien ou d'Athènè, représentent les exploits des héros iEacides, ancêtres et protecteurs des Éginètes. Dans le fronton occidental on reconnaît le combat des Grecs et des Troyens, en présence d'Athènè, autour ^u corps de Patrocle ou d'Achille ; dans le fronton
oriental, dont la disposition est analogue, mais dont il reste seulement quatre figures, on a cru voir, surtout d'après la ressemblance de Farcher vêtu d'une peau de lion avec THèraklès des monnaies de Thasos, un combat autour du corps d'Oïklès, tué par les Troyens dans la guerre d'Hèraklès et de Télamon contre Laomédon. Ainsi deux légendes parallèles, figurées dans les deux frontons, traduiraient une même pensée, la lutte des héros d'Égine, Télamon d'un côté, ses fils Aîas et Teukros de l'autre, contre les Troyens, et rappelleraient sous une forme mythique la part glorieuse que prirent les Éginètes à la guerre contre les barbares, rapprochement qu'indique en particulier le costume d'archer perse donné à la figure qu'on désigne sous le nom de Paris. Deux statuettes de femmes vêtues de longues robes à plis symétriques ont été trouvées au même endroit, et ornaient probablement l'àsTéç ou les acrotères du temple. Les uns ont vu dans ces figures Damia et Auxesia, la Démèter et la Korè d'Égine, les autres, avec plus de vraisemblance, deux Kères ou deux Victoires. Le caractère général de toutes ces statues répond bien aux indications qu'on trouve dans les auteurs sur le style de l'école d'Égine : des lignes dures, des attitudes anguleuses, des mouvements heurtés, une étude très-consciencieuse des formes du corps, et une absence complète d'expression dans les têtes; on reconnaît l'habitude de représenter des athlètes. Les cheveux sont régulièrement bouclés, les barbes poin-
tues. Il reste des traces de couleur sur les lèvres, les pommettes des joues, les vêtements et les armes ; des trous en assez grand nombre indiquent qu'il y avait des ornements métalliques. La statue de Pallas, qui occupe le milieu du fronton, est vêtue d'une robe à plis nombreux et symétriques, caractère commun à toutes les statues drapées de cette époque; on retrouve la même élégance archaïque dans F Athènè du musée de Dresde, probablement imitée d'une statue en bois habillée du péplos sur lequel les jeunes filles d'Athènes brodaient les combats des Géants, et qu'on offrait à la Déesse à la fête des Panathénées. La Pallas de la villa Albani, la Pénélope du musée Pio-Clémentin, la Pallas et l'Artémis d'Herculanum présentent les mêmes caractères. Un des monuments les plus précieux de ce style hiératique est l'autel Borghèse, au musée du Louvre. Les bas-reliefs qui en ornent les trois faces représentent les douze grands Dieux du Panthéon hellénique, ôt, au-dessous, les Moires, les Heures et les Charités. Malheureusement, la partie supérieure a été restaurée d'une manière très-maladroite : Apollon était vêtu d'une longue robe, ainsi qu'Hèphaistos, on les a pris pour des femmes et on en a fait deux Déesses sans attributs déterminés, et au lieu d'un autel des douze Dieux, on a un monument sans aucune signification précise. C'est un des innombrables exemples de cette inintelligente manie de restauration qui règne encore en France et qui sera toujours si funeste aux œuvres d'art.