LIV. XV. CHAP. XI
D'abord il paraît reconnaître la matière comme une substance. Les corps, dit-il, sont formés d'une matière première ; car , lorsque le feu devient air , s'il n'y avait pas une matière première , sur laquelle s'exerce cette transformation , le feu commencerait par s'anéantir , et l'air naîtrait ensuite de rien. Mais il n'y a qu'un changement de formes , le sujet reste le même : la matière est ce sujet, que la forme ne fait que modifier. Il est clair que , dans cette définition empruntée d'Aristote, la matière est quelque chose de réel.
Mais , après l'avoir reconnue pour telle , Plotin l'anéantit de nouveau. La forme est , selon lui , la vraie substance, la véritable force, l'être véritable. Les corps , sans la forme , n'existent pas réellement ; c'est la forme qui les crée et les façonne. Les âmes ne sont plus dans les corps ; les corps sont dans les âmes. La matière n'a aucune qualité , ni étendue , ni épaisseur, ni chaleur , ni froid , ni légèreté , ni pesanteur. Si elle avait une qualité , la forme serait obligée de s'y soumettre , et se trouverait ainsi dans sa dépendance. La matière n'est donc rien par ellemême; mais elle a la faculté de devenir quelque
chose , et cette faculté fait qu'elle existe , hon comme quelque chose qui est , mais comme quelque chose qui peut être. Une faculté pareille , attribuée à une matière définie de la sorte , est une contradiction dans les termes; et c'est à l'aide de cette contradiction que Plotîn croit arriver à spiritualiser la matière , tout en conservant une dénomination qui lui est utile, lorsqu'il veut traiter des phénomènes et des apparences qui frappent nos sens.
Il ne s'agit point ici de relever les erreurs d'une métaphysique défectueuse et presque oubliée, le travail serait inutile et puérile; mais il est curieux de montrer avec quelle force la nature humaine réagit contre les philosophes qui veulent placer fâme de l'homme au nombre des phénomènes fortuits et passagers du monde physique. Epicure semblait avoir triomphé de toutes les théories de spiritualité et d'immatérialité , et voilà que des esprits d'une grande force et d'une sagacité profonde accumulent les subtilités pour ressusciter ces théories.
Lorsqu'on voit les hommes rester obstinément attachés à certaines opinions, il ne s'ensuit pas, ce nous semble, de ce qu'ils défendent