LIV. XVII. CHAP. VII
quement pour l'homme. Quelle présomption dans les chrétiens , disaient les philosophes, de prétendre que le ciel, la terre, les astres, le monde entier s'abîmeront, et que l'homme seul sera immortel (1) !
On ne peut nier que la manière de voir des chrétiens ne fût plus noble, plus morale , plus propre à remplir le cœur de chaleur et de vie que la manière philosophique. Il est facile de faire ressortir la petitesse de l'homme et l'immensité de l'univers. Mais si l'on place la grandeur de l'homme dans ce qui la constitue réellement , dans son âme , dans son sentiment, dans sa pensée, toutes les déclamations philosophiques s'évanouissent. Il y a plus de grandenr dans une pensée fière , dans une émotion profonde , dans un acte sublime de dévoûment, que dans tout le mécanisme des sphères célestes.
Quoique l'absence de tout culte extérieur fût dans le fond un principe philosophique, la circonstance faisait qu'au moment de l'apparition du christianisme , beaucoup de philosophes savaient mauvais gré aux chrétiens
( 1 ) Y . Ccecil. dans \ Apologie de Mmucius Felis.
de se borner à une adoration et à une piété toute intérieure. On attribuait à la décadence de la reb'gion tous les maux dont on était accablé. Les pbilosopbes d'alors accusaient leurs prédécesseurs d'avoir contribué à sa chute par des notions trop abstraites. On voulait la relever , lui donner de la vie , l'entourer d'éclat. Il est nécessaire, disait Plutarque , que des hommes se consacrent spécialement au culte des dieux ; qu'ils se distinguent par leurs vêtemens , par leur retraite dans les temples , par certaines cérémonies qu'ils y célèbrent et qu'eux seuls peuvent célébrer, par des abstinences de certains alimens, qui entretiennent l'opinion d'une pureté extraordinaire. Il eût été plus facile aux chrétiens de s'entendre avec Diogène ou Platon qu'avec Plutarque.
Les nouveaux platoniciens, de tous les philosophes les plus rapprochés du christianisme par le fond de la doctrine, faisaient, comme les chrétiens , la base de toute philosophie d'une certaine révélation intérieure et extérieure ; mais ils entendaient par-là une action multipliée, fréquente et continue de la Divinité sur l'homme, suivant ses besoins dans chaque circonstance. La révélation chrétienne
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n'était pas de cette espèce ; elle s'appuyait suides miracles , mais elle ne faisait pas de ces miracles l'essentiel et le but de sa doctrine. Ces miracles n'étaient présentés que comme des preuves pour ceux qui avaient besoin de preuves de ce genre. Suivant les nouveaux platoniciens, l'homme devait être religieux pour avoir le droit de faire des miracles. Suivant les chrétiens , le droit de faire des mi- Tacles était conféré à quelques hommes pour rendre d'autres religieux. Suivantles premiers, si tous les hommes eussent été religieux, il y aurait eu perpétuellement des prodiges et des opérations surnaturelles. Suivant les seconds, dans le même cas , tout prodige et toute opération surnaturelle, devenant inutiles, auraient ] cessé. L'essentiel de la religion dans le chris- ; tianisme consistait dans l'adoration de Dieu , dans les espérances d'un monde à venir et dans la morale. Le christianisme était donc beaucoup moins rempli de merveilleux que le nouveau platonisme , et il est très probable \ que c'était souvent comme trop raisonnable que les philosophes le rejetaient. L'anecdote de Julien avec Chrysanthe vient à l'appui de ceci.
> En même temps les prêtres du Polythéisme courtisèrent l'alliance des philosophes , tandis que les chrétiens la dédaignaient. Une religion nouvelle donne à ceux mêmes de ses dogmes qui se rapprochent de la subtilité des écoles un caractère affirmatif. Le christianisme ne se prêtait donc à aucune transaction , tandis que le Polythéisme se pliait à toutes celles qui pouvaient flatter les opinions ou la vanité philosophique. Cette différence devait disposer beaucoup de philosophes à se ranger du côté du Polythéisme.
Mais l'alliance avec les philosophes, favorable en apparence à cette religion, achevait de la renverser.
Comme tous les esprits se ressentent toujours de l'impulsion générale, ces philosophes, remplis de l'idée d'un Dieu unique , tourmentaient le Polythéisme pour le rapprocher de l'unité : peu leur importait que ce rapprochement fût conforme aux principes fondamentaux de la croyance qu'ils condescendaient à protéger. On traite toujours lestement ceux que l'on assiste.
Les prêtres , reconnaissans de la tolérance accordée par les philosophes aux cérémonies