LIV. XVIIl. CHAP. III
sensibilité que le Polythéisme. Les hommes ne sont plus divisés en peuplades protégées par différentes divinités , et entre lesquelles il n'existe aucun lien commun. Adorateurs du même dieu , tous ont envers tous les mêmes devoirs. L'on pourrait montrer , même dans les religions qui ont fait un grand mal à la morale , en plaçant auprès de ses règles immuables des obligations arbitraires et des vertus factices, Ton pourrait, disons-nous, montrer, même dans ces rehgions , que, toutes les fois que leurs sectateurs s'élevaient , soit parla supériorité de leur esprit, soit par la douceur de leur âme , au-dessus de la direction vicieuse imprimée au théisme par le sacerdoce , leur humanité avait quelque chose de tendre , de dévoué , de fraternel , dont on n'aperçoit aucun exemple dans la morale des nations anciennes.
Le mérite qu'on a , de nos jours , attribué au Polythéisme par-dessus le théisme , relativement à la tolérance , se restreint au Polythéisme indépendant. Le Polythéisme sacerdotal est souvent aussi intolérant que le théisme. Juvénal a immortalisé les fureurs des Tentyrites et des Ombites les uns contre
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les autres, et Plutarque, les guerres que se faisaient les habitans d Oxyringue et de Cynopolis , jusqu'à ce que les Romains les eussent forcés à la paix. Aux Indes , les adorateurs de Wishnou et ceux de Schiva se détestent. Ce sont donc plutôt les prêtres que le théisme qu'il faut accuser d'intolérance , puisque le Polythéisme, soumis aux prêtres, n'en est pas exempt.
La tolérance que Ton vante dans le Polythéisme ne reposait point sur le respect que la société doit aux opinions des individus. Les peuples qui professaient le Polythéisme , tolérans qu'ils étaient les uns envers les autres, comme corps de nations, n'en méconnaissaient pas moins ce principe éternel , seule base de toute tolérance éclairée , que chacun a le droit d'adorer son dieu de la manière qui lui semble la meilleure.
Les citoyens étr.ient au contraire tenus de se conformer au culte de la cité. Ils n'avaient pas la liberté d'adopter un culte étranger , bien que ce culte fût autorisé , dans la cité même, pour les étrangers qui le pratiquaient. L'indé()endance de la pensée et celle du sentiment religieux ne gagnaient donc rien à la
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tolérance du Polythéisme. Nul doute néanmoins que cette tolérance ne fût préférable à l'esprit inaplacable et persécuteur qu'on a vu s'introduire dans le théisme quand le sacerdoce s'en était emparé ; cependant cet esprit était inhérent, non pas au théisme, mais au sacerdoce. Affranchissez le théisme de tout ascendant sacerdotal, l'intolérance disparaît aussitôt; le Dieu suprême, toute bonté, tout amour, ne reproche point à ses créatures les efforts qu'elles font pour le servir avec plus de zèle. Leurs erreurs ne peuvent exciter que sa pitié; tous les hommages lui sont également agréables , quand les intentions sont également pures, Ge n'est que dans le théisme , ainsi conçu , que peut exister la vraie tolérance.
L'intolérance qui s'est glissée dans le Polythéisme est un anthropomorphisme grossier, tout-à-fait contraire aux idées sublimes et pures que le théisme nous donne de Dieu. Cet anthropomorphisme prête à l'Etre infini la vanité inquiète , ombrageuse et irritable qui naît en l'homme de sa faiblesse. Dieu paraît alarmé sans cesse sur sa propre gloire, sur sa propre puissance , et cherchant à se
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convaiocre , par une exigence continuelle et minutieuse , que l'homme ne lui dispute pas sa suprématie. L'idée de la tyranpie sur la terre se transporte à Thomme redoutable que Tanthropomorphisme place au haut des cieux. Cet anthropomorphisme a représenté Dieu comme irrité, pour son propre compte, de toute négligence ou déviation dans le culte. C'était rabaisser l'Etre infini au niveau des hommes ; c'était transporter dans le séjour céleste une imitation des coutumes de il terre ; c'était représenter Dieu comme un prince , comme un homme au-dessus des autres , plus puissant, plus redouté , mais de même nature. Nous sommes loin de vouloir rejeter l'établissement d'un culte extérieur. L'homme a besoin qu'une institution imposante lui retrace ses rapports avec la Divinité; mais il ne faut pas perdre de vue que c'est pour l'homme et non pour la Divinité que le culte est nécessaire , et qu'un culte né mérite la préférence qu'autant qu'il est plus propre que les autres à élever l'homme jusqu'à l'auteur de son être, c'est-à-dire à donner au sentiment religieux la plus grande chaleur et le plus grand développement possibles. Mais un culte ne peut