LIV. XII. CIIA.P. i
superficielle, parce qu'il n'a point, comme eux, son éloquence à déployer. 11 ne plaisante pas comme eux, avec plus ou moins de grâce, parce qu'il est étranger à cet amusement de l'esprit, mais il nie, comme eux , avec des formes plus directes et moins nuancées. 11 saisit au vol les paroles qui échappent à ses supérieurs, et il les traduit sans examen da«s une langue plus grossière. Il faut, s'écriet-on de toutes parts , il faut une religion au peuple : mais quand on dit qu'il faut une religion au peuple , ce peuple est bien près d'avoir abjuré toute religiort.
Les antiques usages. les vieil les formules subsistent encore, mais se pratiquent mécaniquement : aucun sens n'y est attaché. On brûle sur les bûchers des vêtemens précieux, et l'on ne croit plus à un monde futur où ces vêtemens servent aux mânes ( i ) . Les citoyens prêtent des sermens , et ils les violent. Les généraux immolent des victimes , et ils dépouillent les autels. Prusias offre à Pergame un sacrifice pompeux dans le temple d'Escuhipe ; le jour suivant il fait piller le temple et charge luJ-
(t) Lucien. Ni-grinwi c\ le MmlcKr.
même sur ses épaules la statue du dieu qu'il a honoré la veille ( i ). Ainsi le sacrilège succède à l'hommage : celui-ci n'empêche pas l'autre et personne n'en est surpris. Quelquefois on voit reparaître une superstition populaire , parce que, dans un moment donné, les chefs des peuples en ont besoin. Archagate, pour rassurer son armée , rassemble des hiboux, qu'on met en liberté durant la bataille. A l'apparition de l'oiseau de Minerve, les soldats se croient protégés parla déesse et remportent lavictoire (2).
Mais ce sont des commotions passagères, qui ne laissent aucune trace, et dont se moquent, après le succès, et ceux qui en ont été les dupes, et ceux qui en ont été les auteurs.
Les grandes calamités reportent aussi, pour quelques instans, les nations vers les anciens rites, parce que le malheur confond les époques et sort l'homme de sa route habituelle ; mais la cause passée, l'effet cesse ; l'on a eu peur, l'on a invoqué les dieux ; on n'a plus peur . on les oublie.
(1) Polyb. in excerpla. Yalesio éd. p. 1G9 art. Pergame.
(2) Diod. Sicul.
LÏV. XII. CHAP. I. 87
Les ministres de ce culte ainsi déchu sont quelquefois embarrassés de leur rôle , mais plus souvent flattés de paraître au-dessus de leurs fonctions. Ils sourient quand ils se rencontrent, et ne sont pas fâchés quand des profanes les voient sourire. Ils continuent à jouir , comme prêtres , des privilèges de leur état; et, quand ils peuvent abjurer confidentiellement la doctrine dont ils profitent encore , ils croient réunir tous les avantages.
Plus bas encore , la populace sacerdotale achève de dégrader le Polythéisme ; par des efforts ignobles et maladroits , elle promène les simulacres des divinités dans les bourgs et dans les villages. Les cheveux épars ou la tête rasée , le corps déchiré, la poitrine sanglante , privés de leur sexe qu'ils ont abjuré , de leur raison qu'ils ont étourdie , danseurs indécens , prophètes fanatiques , mendians importuns j ces prêtres vagabonds remplissent l'air de leurs hurlemens ; puis, faisant le tour de l'assemblée qu'ils ont divertie ou révoltée, ils recueillent des oboles, des dragmes, du vin, des alimens, des haillons, qu'on leur jette
avec mépris (i) ; on dirait une irruption de jongleurs sauvages au milieu de peuples civilisés.