LIV. XII. CIIAP
qu'elles gouvernaient : les prêtres qui , dans une situation inférieure , prêtaient leur sanction au despotisme,ne regardaient point comme une chose divine le culte qu'ils professaient, car , pour employer la religion comme un instrument, il faut n'avoir pas de religion.
Que si l'on objectait qu'elle transforme la soumission en devoir , nous répondrions que > ce devoir prétendu peut être un précepte in- ( séré dans une religion particulière, mais n'est | point inhérent à l'esprit religieux en général. Le précepte opposé a été souvent inculqué dans les cultes des peuples libres : le Polytéisme romain inspirait l'amour de la république; et, plus d'une fois, l'Angleterre a vu sa religion s'élever en faveur de cette constitution , recueil des tyrans et l'espoir du monde. Si l'on parlait de la coalition qui a souvent existé entre le sacerdoce et le pouvoir arbitraire , nous dirionrs , et nous le prouverons tout à l'heure , qu'il peut exister entre l'incrédulité et le despotisme une coalition cent fois plus terrible.
Nous l'afTirmerons donc hautement ; l'époque où les idées religieuses disparaissent de l'ânje des hommes est toujours voisine de Ja
perte de la liberté; des peuples religieux ont pu être esclaves, aucun peuple incrédule n'a pu être libre.
Un gouvernement libre a besoin de religion, car il a besoin de désintéressement; et l'incrédulité même , avec les intentions les plus pures, réduit tout et doit tout réduire à l'intérêt bien entendu pour défendre la liberté; il faut savoir immoler sa vie : et qu'y a-t-il de plus que la vie, pour qui ne voit audelà que le néant?
Lorsqu'un peuple a été long-temps religieux, des incrédules peuvent avoir de grandes vertus. Lorsqu'un peuple a souffert long-temps d'une religion fautive en elle même ou déligurée par ses ministres, des incrédules peu^ vent être les hommes les plus distingués parmi ce ])euple ; lorsqu'un gouvernement vexatoire a maintenu par la force la superstition sur laquelle s'appuyaient ses injustices, des incrédules peuvent être des héros et des martyrs : le même élan qui soutient leur courage contre une double tyrannie, les préserve d'ordinaire des calculs honteux et des tcnt.'itions ignobles; mais cet élan lui-même est une tradition d'une autre doctrine; c'est
Liv. xn. CHAP. II. 95
dans leur système une inconséquence, c'est un hévitai-e de la religion : et leur force intérieure s'affaiblit à mesure qu'elle s'éloigne de
sa source.
Le despotisme, qui peut donc être menacé par l'incrédulité naissante, est toujours favorisé par l'incrédulité,, lorsqu'elle domine, et il la favorise à son tour sans le savoir et contre sa volonté même. Car il voudrait bien retenir de là religion ce qui sanctionnerait son empire. Des gouvernans athées avec des sujets supertitieux, sont, nous le savons, le beau idéal de certains hommes d'état; mais cette chimère flatteuse ne peut se réaliser; on compte trop sur notre bonhomie lor3qu'on espère que nous croirons long-temps ce que nos maîtres refusent de croire : chez un peuple éclairé, le despotisme n'est-il pas d'ailleurs l'argument le plus fort contre l'existence des dieux, contre la réalité d'une providence.^ jNous disons chez un peuple éclairé; car or a vu, dans le cours de notre ouvrage, les peuples que les prêtres asservissent dès l'enfance de la civilisation , gémir sous leur empire, sans que leur conviction religieuse en fut diminuée; mais lorsqu'une fois l'esprit humain
94 ^^ POLYTHEISME.
est entré dans la route du raisonnement, et que le raisonnement l'a conduit au doute, ; le spectacle de l'iniquité qui l'environne et iqui le presse doit le plonger plus profondément dans ce doute, que tout semble justifier.
Il disait que les dieux ne veillaient pas sur la destinée des hommes ; et, en effet , sous le despotisme , la destinée des hommes est abandonnée aux caprices ou des plus ineptes , ou des plus féroces, ou des plus vils des humains. Il disait que ces récompenses de la vertu , ces chàtimens du crime , promesses de son ancienne croyance , n'étaient que les illusions vaines d'imaginations faibles et timides. En effet , sous le despotisme , le crime , la bassesse sont récompensés , la vertu est proscrite. Il disait que ce qu'il y avait de mieux à faire durant cette vie d'un jour , durant cette apparition bi/arre, sans passé comme sans avenir, et tellement courte qu'elle paraît à peine réelle, c'était de profiter de chaque moment , d'accueillir chaque jouissance , afin de fermrr les yeux sur l'abîme qui nous attend pour nous engloutir. Le despotisme prêche, par chacun de ses actes, une doctrine pareille. 11 invite
i.iv. XII. ciivp. II. 95
riiomme h la volupté , par rinsccuritc qu'il fait planer sur sa tête. 11 faut s'enivrer de plaisirs aussi long-temps que les plaisirs sont possibles ; il faut s'étourdir sur le sort inévitable ; il faut saisir chaque heure , incertain qu'4)n est de l'heure qui suit. Une foi bien vive serait nécessaire pour espérer encore , sous le règne visible de la cruauté et de la folie , le règne invisible de la sagesse et de la bonté , et pour répéter l'expression connue d'un poète qui écrivait dans un temps semblable , ce n'est que par sa chute qne le despotisme absout les dieux.
Lors donc qu'il essaie de maintenir une forme quelconque de religion , comme il ébranle toutes les bases , les tentatives sont infructueuses.
L'appui qu'elle lui prête n'étant qu'une affaire de calcul , tout ce qui tient au sentiment, à la conviction, au raisonnement, lui reste étranger. Il n'envisage le culte ancien que dans les formes et dans les pratiques. Sous ce point de vue, il les rétablit toutes indistinctement , qu'elles soient absurdes, indécentes ou cruelles. Nous voyons, à Kome, aux époques de l'incrédulité la plus complète ,
l'autorité des empereurs s'exercer en faveur d'usages barbares, et ajouter, par la barbarie de ces usages, au discrédit du Polythéisme. On immole des victimes humaines, on enterre des vestales , sous des princes athées, au milieu de peuples iujpies.
Mais il y a plus : le despotisme ne sait pas respecter ce qu'il protège ; tout ce qui est indépendant l'effarouche , parce que tout ce qui est libre le menace. Les malheuri>ux sur lesquels il pèse pourraient invoquer contre lui la religion; ils pourraient consulter les dieux pour savoir quand doit finir le règne des oppresseurs , peut-être pour apprendre s'il est un moyen d'abréger ce règne. Les Romains, sous Néron, fatiguaient le ciel de questions pareilles, plongeant dans le sein des victimes le fer qui aurait pu les délivrer. Complices présumés des hommes , les dieux alors deviennent suspects ; l'autorité qui les avait fait parier leur impose silence. Le déliant Tibère voulut bannir les oracles du voisinage de Rome ; mais il est plus sur de dégrader un culte que de le proscrire , et la servitude qui surpasse toujours l'attente de la tyrannie la seconde merveilleusement, dans cette entre-