‹ Du polythéisme romain (volume 2)Chapitre 54 sur 188 · LIV. XII. CHAP. IV. 10l · texte numérisé non relu

LIV. XII. CHAP. IV. 10l

tôt dans le même silence éternel. L'hoaime promène ses tristes regards sur cet univers sans vie; ses invocations ne sont plus écoutées; les prières restent sans réponse ; ce qu'il prenait autrefois pour une réponse n'était que l'écho du rocher qui lui répétait ses propres paroles. Il a repoussé tous les appuis dont ses prédécesseurs s'étaient entourés. Il a répudié l'héritage de ses pères, il s'est réduit à ses propres forces ; c'est avec elles qu'il doit lutter contre la satiété , contre le malheur , contre la vieillesse , contre le remords', contre la foule innombrable de maux qui l'assiègent; il sent maintenant combien ses forces sont insuffisantes. Frappé dans l'objet de ses affections , le sceptique gémit sur le doute dont il s'enorgueillissait jadis ; il accuse avec amertume, bien qu'avec une sorte de pudeur philosophique, les importunes lumières qui l'entourent sans cesse et qui le gênent dans sa douleur. Que je voudrais, écrit Cicéron , pleurant sur la cendre de ïullie , que je voudrais éviter tout ce qui ressemble à un tombeau ; que je voudrais lui décerner une apothéose ; que j'aurais besoin de lui ériger un temple ! Ah i au moins autant que le per-

106 DU POLYTHÉISMK.

mettra ce siècle si éclairé, j'éterniserai sa mémoire par tous les genres de monuaiens (i).

L'ami de la liberté, trompé dans ses espérances, et se voyant trahi par les homiiics, regrette l'alliance des dieux. Cassius , nourri des maximes d'Enicure et rejetant avec lui toute existence après cette vie, invoque, en levant le bras sur César, les mânes du grand Pompée. Dans ses derniers entretiens avec Brutus : Ami, secria-t-il . il serait beau qu'il y eût des génies qui prennent intérêt aux choses humaines ; il serait beau que nous fussions forts , non seulement de nos fantassins et de notre flotte, mais aussi de l'appui des immortels, dans une entreprise si noble et si sainte. Le crime lui-même , quand l'adversité l'entraîne à son tour, cherche à saisir dans son angoisse la branche qu'il dédaignait du haut du rivage, et le fds parricide d'Agrippinc, au moment qui précède sa mort, redemande le bracelet que lui avait donné sa mère.

C'est en vain que l'homme veut suppléer par des jouissances passagères aux eonsot

(i) Ciccr. adyîllic. Xll. 35. 3G. 4j>

LiV. XII. CJIAP. IV. 107

lations qu'il a rcpoussées. Ces jouissances lui échappent. On dirait que son âme, à laquelle il dispute une vie future, méprise les ignobles dédominngemens qu'il lui offre dans cette vie. Tout sentiment s'éteint. Il n'y a plus' de poésie, plus d'éloquence, plus de beaux-arts ; les artistes , depuis qu'ils ne croient plus aux dieux, ne savent plus embellir la figure humaine, les poètes ne savent plus chanter labeauté, Théroïsme ou la vertu. On est incapable même d'admirer les monumens des siècles passés. Lisez ce froid Pausanias, lorsque, promenant dans la Grèce sa minutieuse curiosité , il décrit les chefsd'œuvre de Phidias. Vous le voyez mesurer la hauteur et la largeur des statues, évaluer l'or qui brille sur leurs vêtemens , analyser les emblèmes qui prêtent à ses explications érudites; mais tout ce qu'il y a de grand, tout ce qu'il y a de sublin)e , cette majesté du Jupiter-Olympien , cette empreinte céleste d'un génie élevé par la religion au-dessus des bornes mortelles, et qui fait passer dans l'âme du spectateur un rayon de la divinité qui l'anime , il ne paraît pas s'en douter.

io8

DU POLYTHEISMIÎ.

Page 1