‹ Du polythéisme romainChapitre 119 sur 134 · LIV. Vil. CHAP, III · texte numérisé non relu

LIV. Vil. CHAP, III

u était pas, aiais qu'il %a pa$ été plus heureux que d'autres , lorsqu'il a voulu conjecturer ce que Dieu était. La seconde de nos réflexions, c'est que, tout en luttant contre Tantropomorphisme, Aristote n'a pu lui échap« per. Ceci demande quelque at|ention^ la vie et les écrits de ce philosophe prouvent qu'il plaçait dans la spéculation le bonheur suprême. Les facultés intellectuelles , les plus vastes peut- être qu'aucun homme ait jamais possédées, paraissent n'avoir existé qu'aux dé<^ pens de toute sensibilité, de toute imagination* Si , dans la lecture de ses ouvrages ,^ nous ne nous apercevons pas sans cesse de cette lacune^ c'est que son esprit immense suppléait à tout* Il ne parle qu'à notre pensée, mais il parle avec une t^lle autorité, il parle de si haut qu'il nous subjugue. Cette disposition particulière a une existence uniquement spéculative , le dirige ^ a son insu , dans ses conceptions sur l'Être suprême. Le bonheur, dit-il , est dans la spéculation , plus un être s'y livre , plus il est heureux, non par les résultats qu'il découvre » mais par la spéculation elle-même ; elle a une valeur absolue ( i) ^ indépendante ^ qui met en

(i) Eihie. ad NicoiB. X. 8. ' '

234 POLYTHEISME.

elle:Sa^ propre jouissance , et son propre but. Quoi de plus simple, d'après ce principe, que déplacer la félicité du souverain Etre dans une spéculation éternelle , infinie , sans interruption et sans limites ? Aristote ne remarquait pas que ^ans cette définition du bonheur divin , il faisait , comme tout le monde, Dieu à son image. Nous ne pouvons nous empêcher d'abando^mer ici , pour quelques instans , la régularité chronologique , afin de montrer la même tendance dans Epicure.

Les homnles, suivant ce dernier, ne faisaient rien quetffiar intérêt , ils ne se mettaient en peine que des choses qui leur procuraient du bien, ou qui leur évitaient des maux. Il déclarait en conséquence que les dieux , n'ayant rien à espérer , rien à craindre des hommes , n'avaient aucun soin de la race humaine. Le méditatif Aristote faisait les dieux méditatifs. L'égoïste Épicure faisait les dieux égoïstes.

L'immortalité de l'âme , cette opinion qui n'occupe que le second rang parmi les dogtnes quie les religions enseignent à l'homme , mais qui néanmoins est le plus puissant des motifs de l'homme, pour le livrer aux enscîgnemens de la religion, est présentée par Aristote d'une

Liv. Vil. CHAI*, m. a55

tnanière tellemei^t* métaphysique , tellemeiit abstraite, qu'elle en devient tout-à-fait stérile, tout-4->fait impropre au parti que les croyances populaires veulent en tiret. Les idées de ce philosophe sur la nature et Ton* gine de Tàme ne sont pas d'une précision complète. Il semble quelquefois la regarder comme un produit immédiat de la substance divine, comme une émanation de la divi*nité (i) ; mais i\ déclare ailleurs la substance divine nécessairement et rigoureusement in^ divisible^ ce qui rend impossible de pensef que l'âme en soit émanée ; alors il lui sup»^ pose une nature particulière, différente à lai fois de Dieu et de tous le6 élémens. Quand il veut définir cette nature , les exprès* sions la placent de pair avec la nature divine. C'est la cinquième essence commune aux astres (li), et aux, êtres humains, immuable^ inaltérable ; elle est simple , indissoluble , in* née ; rien ne peut lui porter atteinte , elle n'est • susceptible d'aucun changement. L'on ne' peut démêler , enfin , s'il ne fait pas de cette

(0 De Anim. m. 5.

(2) DeCœlo.La. 3.

:i36 POLYTHEISME.

cinquième essence une substance indivisible^ de manièce à ne supposer , dans tous les hom-'. mes, qu'une seule et même âme raisonnable, en la distinguant de Tâme végétale et sensitire. Cette conjecture , favorisée par quelques passages de ses écrits , est détruite par d'au^ très passages; nous ne reprocherons pas à Aristote des contradictions si manifestes. Il est possible , en premier lieu , que Tobscui^lé des questions qu'il traitait se soit renforcée chez lui d'une obscurité volontaire* Il avait ses motifs pour n'être pas clair. Mes leçons se-^ crêtes sont publiées, écrivait*il à son élève Alexandre (i) ; mais elles sont loin d'être publiques : ceux qui ne m'auront p$s entendu , n'en pourront comprendre le sens. Nous verrons plus loin que, malgré ses précautions,, h persécution atteignit le philosophe à la fin ^e sa carrière. De plus, ses ouvrages ne nous sont parvenus que mutilés par le temps , et défigurés par les copistes, dont les additions, surtout , leur ont été funestes; enfin, seul il ne peut éviter de se contredire sur des sujets que nul ne peut concevoir. Il nous suffit que

(i) Aulugeire. X.

Liv. VU. CHAP. m. 257

l'opinion d'Arîstote , flottante et diverse sur la nature de l'âme , ait été positive sur le genre de son immortalité. Il distingue l'âme sensitive de l'âme pensante. La première lui paraît mortelle comme le corps ; la seconde est immortelle ^ mais elle n'est immortelle que comme entéléchie pure , comme pensée ab^ soluc; elle n'a ni mémoire , ni connaissance des choses individuelles , ni sentiment d'individualité; elle existe après la mort, sans aucune conscience d'une existence antérieure.

Dans le systèoie d'Âristote s'évanouissent simultanément , et tous les avantages directs qui peuvent résulter pour la morale de la croyance d'une autre vie , et toutes les espérances dont le cœur^ séparé pour jamais de ce qu'il aime , éprouve l'impérieux besoin.

Plus de châtimens , plus de récompense, plus de vengeances pour la vertu, plus de réparation assurée contre l'injustice et la force 9 de même plus de souvenirs , plus de réunions au-delà du tombeau ; plus de ces reconnaissances tardives y mais désirées « que l'âme au désespoir croit , dans sou trouble , pressentir quelquefois stir cette terre ^ et sans lesquelles nous la verrions reculer , déçue et mécon-

a58 POLYTHÉISME.

teote , devant la félicité des deux. Le sjs^ tème d'Âristote n'accorde rien à la faiblesse, rien au sentiment, rien à Tamour. Son im-^ mortalité de i âme n'est qu'une conséquence sèche et rigoureuse d'un principe abstrait; elle est sans rapport avec tout ce que nous connaissons ; elle transporta une âme qui n'est plus la nôtre dans un monde qui nous est complètement étranger. Tout ce qui cons-^ tituait cette âme se trouve anéanti : toute identité disparaît. Que Tàme soit mortelle , 0u qu'elle soit immortelle , à 1^ manière d'Â-* ristote , cela est d'une indifférence absolue pour l'individu.

D'après ce que nous venons de dire , on voit^ ce me semble , à n'en pouvoir douter , qu'Aristote avait coupé tous les fils qui liaient encore , sous Platon , la philosophie avec la religion populaire. Les idées de Platon sur l'autre vie ne sont guère que des idées prises dans k Polythéisme , et rendues plus spirituelles et plus épurées^ L'opinion d'Aristote sur le même sujet n'est susceptible d'être mis en œuvre par aucun système religieux. Yairnement on la retourne, on la soulèvje , on l'agite en tous sens ; elle ne présente aucune

Liv, VII. CMAP. III. a59

prise* Uesprit découragé se rebute, et la laisse retomber. Le théisme de Platon, bien qu'interrompant toute communication entre les hommes et l'Etre suprême , les dédommage au moins par la supposition des dieux ou gé«*nies intermédiaires , qui veillent sur eux et s'intéressent à leur destinée. Aristote , s'i^ parle fréquemment des dieux au pluriel, parait n'avoir employé cette expression que par habitude ou par prudence. Il ne s'expliqua point sur cette pluralité des dieux , lors même qu'il semble l'admettre; il ne la combine point^ comme Platon, avec une providence particu*- Hère ; il ne reconnaît de dieux subalternes que les astres qu'il suppose animés par des intelligences de même nature que l'âme des hommes (i j ; il ne donne à ces dieux aucune fonction qui se rapporte aux actions humaines. Son Dieu suprême, tout spéculatif , et dont les spéculations ne sont plus dirigées vers ce n^onde , auquel il se contente d'avoir imprimé un mouvement général , qu'il maintient et qu'il conserve , ne peut être le Dieu d'aucune religion , mais seulement la clef

■ii^-44

(i) DeCgelo. I][. ta.

d'un système. C'est le mot de la grande énigme: mais ce mot ue peut trouver place que dans la langue philosophique, non dans celle des passions , ou de la morale ou de l'espérance.

Âristote cependant ne rejeta point les formes extérieures de la religion ; il consacra même l'établissement du culte public, en proposant, dans sa politique, divers réglemens qui s'y rapportaient. Ces réglemens sont, il est vrai, d'assez peu d'importance, et ne tiennent nullement aux grandes idées qui rendent la religion chère au cœur de l'homme. Il veut que les biens des criminels soient réservés aux dépenses des cérémonies sacrées, de peur que si ces biens étaient confisqués au profit de de l'état ^ les dépositaires du pouvoir ne multipliassent le nombre des crimes pour multiplier les confiscations. Aristote parait n'avoir pas senti qu'en désintéressant les magistrats, il intéressait les prêtres, et que l'inconvénient pouvait être égal ou même plus redoutable.

Il conseille aux rois le respect pour la religion, comme moyen d'imposer au peuple.

Mais, d'après ses principes, n'était-ce pas les inviter à Thypocrisie ; et comment n'a-t-il pas

Liv. VII. cHAP. m. ^4'

pas réfléchi que iieo n'est plus dangereux qu'un homme puissant, feignant d'honoret une religion qui, n'étant pour lui qu'uq objet de mépris, détient, entre ses mains, rins* trament tetrible de sa volonté? Enfin ^ descendant jusqu'aux plus petits détails ^ il rè^ commande aux femmes grosses , comme un exercice salutaire, d'allet chaque jour prier dans les temples.

La difféi'ence que nous avons établie entre Aristote et Platon se retnarque encore ici.

Dans tous les préceptes du prem^, il n'y a rien pour le cœur , rien pour le setitiinnent religieux. La religion descend du rang qu'elle occupait; elle devient, d'une chose enthousiaste et toute divine , une institution factice et subalterne , qu'oti fait servir, en la dégra* dant, à quelques usages d'une application circonscrite et d'une utilité secondaire ; les hommes d'une piété sincère sont beaucoup plus blesâé&par les imperfections des croyances religieuses que ceux qui , repoussant ces croyances, les considèrent sans intérêt. On \iàu% améliorer ce qu'on aime ; on abandonne facilement à son sort ce que Ton n'aime pas.

Aristote parle avec bien plus de prudence, que Tome !•'• i6

242 DU POLYTHBISMB.

Platon des dieux et des fables ^e^ la mythologie grecque ; celui-ci. revient sans cesse sur un sujet qui le pénétrait d'une douleur véritable. L'autre n'insinue qu'une seule fois, avec assez d'indifférence , que la religion populaire avait été corrompue par des fictions postérieurement à son origine (i).

Cependant les prêtres du Polythéisme , inalgré la réserve et les ambiguïtés d'Aristote, démêlèrent dans ses écrits un dangereux adversaire. Ils le firent dénoncer, ils le poursuivirent. Ajàtote, sexagénaire, soi'tit d'Athènes pour épargner , dit-il, à la philosophie un second outrage. Ses disciples, pour la plupart, restèrent fidèles à son système. Le seul Stra-^ ton de Lampsaque (2) , trouvant que son premier moteur était une supposition superflue , prétendit expliquer l'origine et l'ordonnance de l'univers par des causes purement physiques. Ik'ou ne peut nier qu'il n'eut quelque raison en parlant des principes d'Aristote.

'{i) MéUph. IX. 7.

(«)Çicer. Aead. QuœH. IV. ZB.-^DêNui.Ikor.l, i5.

Page 1