CHAPITRE PREMIER
De lœ Magie.
Bien que la înagie soit l'une des causes ïe»
plus décisives de la décadence de la religion , son origine est fort antérieure au commencement de cette décadence. Elle est aussi ancienne que cette religion elle-même.
Dans l'origine , il y a peu de différence entre la religion et la magie (i). Ûéjà, sous le fétichisme , une grande analogie se fait remarquer entre ce que font les sorciers , et ce que font les prêtres. Les voyageurs désignent indifféremment de l'une ou de l'autre de ces appellations les jongleurs et les schammans des sauvages. Les princes des Caffres et des Hottentots , lorsqu'ils sont attaaués dç maladies^'
(i) y. Sur l'analogie des fonctions de prêtre et de sorcier j Roberts, ?iist of Amène* IV.
LIT. m. chAp. h gi
graves , font souvent mettre les jongleurs à mort (i). Les Patagons résolurent une fois d'en extirper la race entière , parce que la petite vérole avait fait parmi eux de grands ravages (a). Ce n'est donc point $ cette époque par les fonctions , mais par le succès que les prêtres se distinguent des sorciers. On leur donne la première de ces qualifications, quand on suppose qu'ils font du bien , la seconde , lorsqu'on les soupçonne de faire du mal.
Cette même ressemblance subsiste chez des nations plus avancées dans la civilisation. Les Mages évoquaient des spectres. Les Druides se servaient de charmes pour se rendre invulnérables , pour arrêter les progrès du feu , pour exciter les tempêtes , pour gagner des procès » pour troubler la raison de leurs ennemis. Les Drottes des Scandinaves , au moyen de certaines paroles mystérieuses, ressuscitaient les morts, voyageaient dans les airs, inspiraient l'amour ou la haine, guérissaient les mala-
(i) Sparmann.
(2) Faelhner, Desc, of Pat 117. Barrère , descrîp.de la Guyane. 157.
dies ( 1 ) . Savez-Yovs , dit Odin , dans THav»maal, comment on doit écrire les runes, les expliquer , éprouver leurs vertus ? Je sais des paroles (}ue nul enfant des hommes ne sait :
des paroles qui chassent la plainte , les souffrances et le chagrin. J en sais qui émoussent le tranchant des armes, qui brisent les chaînes, appaisent Forage, ferment des blessures , j'enchante les vents qui agitent les nuages , et d'un regard je les cahne. Quand je trace des caractères sacrés , les habitans des tombeaux viennent à moi. Si* je répands de Feau sur l'enfant nouveau-né , le fer ne peut plus rien contre lui. Je dévoile la nature des Dieux , des hommes et des génies , j'éveille le désir dans le cœur de la Vierge la plus chaste , je sais me faire aimer pour toujours de celle que j*aime , je possède un secret que je n'apprendrai qu'à ma sœur ou à la femme qui me tiendra dans ses bras. » Les augures de l'aftcien Latium prétendaient , par des chants consacrés , attirer et diriger la foudre, dépouiller les serpens de \mr venin , et faire descendre la lune du haut des cieux. Il est remarquable que Virgile parle tantôt avec respect de ces attri-
(i) Edda ch. Riin. Mallct , hist. de Danem. p. 287,
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butions des prêtres* du pays des Marses ( 1 ) , tantôt avec horreur , comme Horace et comme Ovide , des magiciennes du même pays. C'est que dans Un endroit il écrivait d'après une tradition antique , et dans l'autre d'après un préjugé populaire.
Tout ce qui constitue la magie , proprement dite , fait donc originairement partie des fonc-^ tions* sacerdotales : aussi plusieurs auteurs , anciens et modernes , la placent-ils au nombre de ces fonctions ( 1 ).
Il y a dans le polythéisme un principe qui favorise ce que Ton entend d'ordinaire sous la dénonliination de magie. Ce principe , 2'e^t que les hommes peuvent faire violence aux Dieux.
C'est une modification de l'idée reçue dans le
(i) Marrabia de génie saurdos forUssimus uathro , Vipères generi y et gravUer spirantibus fyiris^ Spargereque somno cantu manugue solehal , MuUsbat que iras , et morsus arie levahai,
Œn. VJI. 750-755.
(a) V. Sur les Thraces. Pellout , p. i32. Sur les Druides , suivant Pomp. Mêla. III. 6. Columell. X. /Ëliac. II. Ad. XVJI. 10, Pour les Scand,, Mallet, iatrod. laS-ia;.
Vf
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fétichisme , que TadorateEir peut châtier Hdole qui refuse de 1 exaucer.
Ce principe est admis également dans lés deux espèces de polythéisme. Lei Dieux des Grecs étaient forcés de suivre leurs simulacres, même quand on les enlevait de force. Lorsque les sacrifices étaient d'un funeste augure , les Grecs les reconfbiençaient plusieurs fois de suite, comme pour contraindre les immortels.
Les prétendus Orphiques , que l^laton réfute, se vantaient, non-seulement dobtenir du cid le pardon de tous les crimes dans ce monde et dans l'autre , mais d'obliger les Dieux à se plier à leurs ifolontés. Certaines paroles avaient, au rapport de Pline ( i ) , la même efficacité dans l'opinion des Romains. Tite-Live (2) et Denys d'Halicarnasse (3) nous transmettent plusieurs anecdotes qui prouvent que les décrets éternels pouvaient être changés , et les oracles éludés , ou détournés d'un peuple sur l'autre , par lartifice des prêtres. Une génisse , d'une grandeur et d'une forme admirables, étant née
(i) Pline , hist. nat, XXVIIL 2.
(2) Tit.-IJv. I. 45.
(3) Den. d'Ha!. lY. i3.
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dans la fermé d'un» Sabin , les Devins annoncèrent que Teinpire appartiendrait à la cité dont un habitant immolerait à Diane laDimal miraculeux. La prophétie était connue des ministres de la Déesse. Le Sabin , aussitôt qu'il crut le moment propre au sacrifice , conduisit à Rome , devant les autels , la victime future ; le prêtre Romain, qui là reconnut à sa taille pft>digieuse , et qui se souvenait dé Toracle, adressa la parole à Félranger : « Que prétendstu, lui dit-il? offrir un sacrifice illicite, en oiHettant les rites prescrits ? purifie-toi , d'à* bord , dans une eau courante. Le Tibre coule au Xond de cette vallée. Frappé d'une terreur religieuse , le Sabin , qui ne voulait négliger aucune cérémonie , quitta le temple pour descendre jusqu'au fleuve. Durant son absence, le pontife Romain se hâta d'îmiribler la victime, et son adresse fut Tobjet de la reconnaissance du prince et de la cité. Lorsqu'en creusant les fondemens du Capitole , les Romains déterrèrent une tête d'homme , qui présageait la grandeur à venir de la ville qu'ils avaient bâtie, un devin étrusque entreprit d'enlevejr , au .peuple naissant , la glorieuse destinée qui l'attendait , en embarrassant , par
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des questions captieuses , • les ambassadeurs envoyés pour le consulter. Il traça- sur la terre avec son bâton le plan du Mont-Tarpeîcn , et leur demanda dans quel endroit cette tôte avait éti déterrée , si , dans leur réponse , Us eussent désigné cet endroit sur le lieu même , les triomphes de Rome eussent été transférés 9 rÉtrurie (i). Ainsi la ruse d'un augure aurarit eu plus de force que la volonté des Diei^ Ovide dans ses fastes (2) , et Pline dans son histoire naturelle (3) , représentent Jupiter comme contraint par les conjurations puissan-*tes de Picus et de Faune à quitter le séjour des deux, pour enseignera Numa l'art d'opérer de» ^ prodiges. Dans Lucain (4) 9 et dans Staçe (5) , on trouve des menaces adressées aux Maçes »
(i) Pline, %a rapportant ce fait, n'en relève pouit l'absurdité : satis sint extmpUs , dî^-il , ut appareat osUnia^ mm vires et m nostra poiestate esse , ac prout quœque acc^tUf sinitat valere, XXVIII, 2.
* (2) Jupiter hue verdei , valida deductus abarte.., Elickaii cœlo te Jupiter. Fast. III . De là le surnom de Jupkér Elîcius Am. Adv. Gent. V. In init.
(4) Phars. V.
(5) Thebaïd. IV, 5 16.