‹ Du Pret a la Grosse Chez les AtheniensChapitre 10 sur 11 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

Est -il vrai, juges, que l’acte les autorise à prêter notre argent, et cela à un homme que noas ne connaissons pas, que nous n'avons môme jamais vu? Ne porte-t-il pas, au contraire, qu'ils l’emploieront à acquérir du fret de retour, qu’ils rapporteront ce fret à Athènes, qu’ils nous le représenteront et le tiendront intact à notre di.sposition? Le contrat porte que rien ne doit prévaloir sur la lettre do l’acte, et qu’il ne sera permis d'alléguer ni loi, ni décret, ni quoi que ce soit (mntre la convention. Mais eux, dès le début, ils n’ont eu aucun souci de cette convention, et se sont servis de nos fonds comme s’ils leur appartenaient. Tant ces gcns-là sont habiles à employer le dol et la fraude ! Certes, j'en jure par le grand Jupiter et par tous les Dieux, je n’ai jamais blâmé ni condamné, juges, le désir qui porte à étudier l'art de la parole et à payer les leçons d’Isocrate. Je serais bien peu raisonnable si ce spectacle ne me laissait pas indiiïéront. Mais, par Jupiter, je ne veux pas que ces gcns-là, parce qu’ils méprisent les autres et se croient habiles, se croient on droit de convoiter le bien d’autrui et de s’en emparer, comptant sur l’elTel de leur parole. C’est là le fait d’un sophiste qui n’a aucun souci do l’honnête, et qui aura un jourà s’en repentir. Ce Lacrile, juges, ne se présente pas ici fort de son droit ; non, il sait parfaitement tout ce dont ils se sont rendus coupables à l’occasion de ce prêt; il se dit qu'il est habile, qu’il trouvera facilement de belles paroles pour couvrir dos actes malhonnêtes, et pense qu’il vous conduira où il voudra. C’est un art dans lequel il se vante d'êlre maître, il se fait payer et réunit des di.sciplcs pour l’enseigner. Et pour commencer, il a dressé scs frères à cette manœuvre que vous voyez, malhonnête ot illicite, juges, qui consiste àemprun-

1er à la grosse des fonds sur notre place, à les détourner et à ne pas les rendre. Où trouver des gens plus malhonnêtes que celui qui enseigne de pareilles choses, ou que ceux qui reçoivent ces leçons ? Puisqu’il est si habile, si fort de sa parole et des mille drachmes qu’il a données à son maître, forcez-le de vous prouver qu’ils n’ont pas reçu do nous les fonds, ou qu’après les avoir reçus ils les ont rendus, ou que le contrat de pré( à la grosse ne doit pas être exécuté, ou que les fonds doivent être employés à une autre destination que celle pour laquelle ils les onl reçus d’après le contrat. Qu’il vous prouve une seule do ces choses, celle qu'il voudra, et moi tout le premier je .suis prêt à le tenir pour très-habile s’il parvient à vous convaincre, vous qui jugez les affaires commerciales. Mais Je .sais bien qu’il ne parviendra jamais ni à vous proposer cette preuve, ni à porter la conviction dans vos esprits.

Mais laissons cela et, au nom des dieux, juges, écoutez encore ceci. Si c’était le contraire qui fût arrivé; si, au lieu d’avoir pour débiteur son frère qui est mort, je devais à ce frère un talent ou quatre-vingts mines, plus ou moins, croyez-vous que Lacrite tiendrait encore le langage dont il se sert aujourd’hui 1 Dirait-il qu’il n’est pas héritier et qu’il a renoncé à la succession do son frère ? Ne raè poursuivrait-il pas durement comme il a poursuivi les autres débiteurs du défunt, à Phasélis et ailleurs ? Et si quelqu’un d’entre nous, assigné par lui, osait opposer un déclinatoire et soutenir que l’action n’est pas recevable, certes il no ménagerait ni son indignation ni ses plaintes. 11 s’écrierait quo son droit serait violé, les lois méconnues si l’un d’entre nous votait pour que l’action, qui est bien commerciale, fdt déclarée non recevable. Eh bien, Lacrite, si cela le parait juste pour toi, pourquoi ne le serait- ce pas aussi pour moi-même? Est-ce que la loi n’est pas la même pour nous tous 7 le droit qui régit les actions commerciales n’est-il pas le môme? Mais son effronterie n’a plus do bornes, et il n’a pas son pareil pour l'improbité. Il entreprend de vous faire voter contre la recevabilité de celle action commerciale, au moment même où vous siégez pour juger les actions de ce genre. Et que demandes-tu, Lacrite? Ce n’est pas assez que nous ayons perdu ce que nous vous avons prêté, tu veux encore que uous soyons conduits en prison par vous, si nous ne pouvons payer l’amende. Ne serait-ce pas, juges, une

50 nu l-HÙT A I,A GROSSK

chose trislo, déplorable, honteuse pour vous, si ceux qui ont prôtéà la grosse sur voire place, et qui ont été dépouillés, étaient Iraiiiés en prison par ceux-là uiêiues qui Inur ont emprunté et qui les dépouillent? C’est là pourtant, Lacrile, c« que tu demandes à ceux qui nous écoutent. Mais à qui donc, juges, faut-il demander justice au sujet d’affaires commerciales ? A quels magistrats ? en quel moment ? Est-ce aux onze? mais les onze connaissent do l'cllraction, du vol, et de tous les méfaits que la loi punit de mort. Sera-ce à l’archonte? mais l’archonte est chargé de veiller aux intérêts des filles héritières, des orphelins, des parents outragés. Ce soradonc à l’archonte-roi? mais nous ne sommes pas des gymnasiarques, et nous n'accusons personne d'impiété. Eh bien, losjugos seroiitsaisis par le polémarque! Oui, s’il s’agitd'affranchis ingrats envers leurs anciens maîtres, ou d’étrangers domiciliés, accusés pour ne pas avoir de patrons. Uestent enfin les stratèges. Mais ils désignent les triérarquos, et ne défèrent aux juges aucune action commerciale. Or je suis commerçant, et toi tu os frère et héritier d’un commerçant, do celui-là même à qui nous avons prêté suivant l’usage du commerce. Ou faut-il donc porter cette action? Parle, Lacrite, pourvu que ta réponse ne méconnaisse ni le droit ni les lois. Mais bien habile serait celui qui pourrait répondre en droit à une question ainsi posée.

Ce n’est pas tout, juges, et j’ai encore d’autres sujets de plainte contre Eamte. Je n'ai pas seulement été dépouillé do mou argent ; je me verrais en outre exposé par son fait aux plus terribles dangers, si le contrat même que j’ai passé avec mes adversaires ne venait à mon secours, et no témoignait que j’ai prêté les fonds pour un voyage au Pont, et retour à Athènes. Vous connaissez en effet la loi, juges, vous savez combien elle est rigoureuse pour le cas où un Athénien envoie du blé ailleurs qu’à Athènes, ou prête de l’argent à destination d’une autre place que celle d’Athènes ; vous savez quelles sont les peines en pareil cas, combien grandes et terribles. Mais plutôt lis-leur la loi, pour la leur faire plus exactement connaître.

lU>i.

( 1 11 est interdit à tout Athénien et à tout étranger domicilié à Athènes, et à toutes personnes eu leur puissance, de prêter de

CHKZ LES ATHEMBNS.

l’arsîcnt .sur un navire qui no serait pas destiné à porter du blé à Athènes. —Suivent les dispositions particulières pour chaque cas. — Si un prêt est fait contrairement à la loi, la dénonciation sera reçue, et la confiscation do l'argent poursuivie devant les commissaires de rapprovisionnement, dans les mêmes formes que pour le navire et le blé. Le prêteur n’aura pas d’action pour l'argent qu'il aura prêté à une autre destination que celle d'Athènes, et aucun magistrat n’en pourra saisir les juges. »

Telles sont, juges, les rigueurs de la loi; mais eux, les plus infâmes de tous les hommes, quand le contrat porto expressément qu’il y aura retour à Athènes, ont transféré à un tiers, pour être porté à Chio.s, ce qu’ils avaient emprunté do nous à Athènes. En effet le capitaine phasélite voulait contracter un nouvel emprunt, étant au Pont, chez un marchand do Chios. Le Chiote ne voulait pas prêter, à moins que le capitaine n’aifectàt à la garantie du prêt tout le chargement do son navire, et que les créanciers antérieurs ne lui transférassent leurs droits ; en conséquence ils lui ont transféré on garantie tout ce chargement qui était à nous, et ont mis le tout entièrement à sa disposition. C'est ainsi qu’ils sont partis du Pont avec le capitaine phasélite et arec le prêteur de Chios, et qu'ils ont abordé au port des Voleurs au lieu de se rendre à votre marché. Et maintenant, juge.s, les fonds prêtés à Athènes pour un voyage au Pont avec retour à Athènes ont été portés par eux à Chios. Rappelez-vous ce que je vous disais en commençant ce discours ; ou no vous a pas fait moins de tort à vous qu’à nous autres qui avons prêté les fonds ; et voici, juges, on quoi le dommage vous touche, c'est qu’un homme prétende se mettre au-dessus de vos lois, qu’il refuse d’exécuter un contrat maritime et le frappe d’impuissance, qu’il détourne enfin sur Chios les fonds qu'il a reçus de nous. Agir ainsi n’est-ce pas vous faire tort à vous-mêmes ?

Pour moi, juges, j’ai bien le droit de in’en prendre à eux, car c’est à oux que j’ai remis les fonds. Ils auront ensuite leur recours contre ce capitaine phasélite, leur concitoyen, à qui ils prétendent avoir prêté l’argent à notre insu, contrairement au contrat. Aussi bien nous ne savons pas co qui s’est passé entre oux et leur concitoyen, mais eux doivent le savoir. Voilà ce qui nous parait juste, et maintenant, juges, nous vous supplions de nous venir en aide pour le maintien de nos droits, et de punir les manœuvres

DU PRÊT A LA GROSSK

et la fraude dont ces gens donnenirexemple. Si vous faites cela, vous vous rendrez parce vote un service à vous-mêmés, et vous ferez disparaître en mCmo temps tous ces actes d'itnprobité, toutes ces fraudes que commettent certaines gens à l’occasion des contrats maritimes.

Page 1