M. MICHELET ET LE SIMPLE BON SENS
J'ai vu dans le palais une rcbc mal mise Gagner gros : les gens l'avaient prise Pour maître tel, ([ui traînait après soi Force écoutants rdeniandez-moi pourquoi.
La Fontaine.
Pourquoi sou libelle ? ■ — De quelle idée s'est inspire l'auleur. — Pourquoi mie réfulalioii.
Apres avoir lu , moyennant patience , le dernier libelle Je M. Micbelet , je n^ songeais plus guère.
A quoi bon ce bbcUe? Quelle est son im porlance? Qui peut se flatter tic Tavoir
compris? Et s'il ii"'exprime réellemeiil aucune idée saisissable , quels fruits produira-t-il? quels dangereux effets sur Tesprit public ? Pourquoi le réfuter ? Pourquoi donc y songer?
Les frivolités amusent quelquefois, lorsqu'on a le temps de s'amuser. Le temps coûte cher ; j'en ai beaucoup trop dépensé pour M. Miclielet , et pour ses fantaisies qui ne sont point amusantes.
Il y a des dévergondages superbes qui font vibrer étrangement toutes les fibres de Pâme, et la balancent, pour ainsi dire, en de profondes oscillations d'enthousiasme et d'horreur.
La folie elle-même présente un intérêt, car elle éveille et féconde la pitié, ce sentiment divin; elle glorifie la raison, en montrant à riiomme ce qu'est l'homme sans elle.
Point de bonheur , point de misère qui n'ait ses enseignements et ses émotions durables.
Voici une chose pourtant :
Froissé par des contradictions puissantes
et légitimes , un écrivain sHirite et jaunit clans l'ombre.
Il a une conscience , mais encore fautil se venger, — et, à ces fins, démentir son savoir , son bon sens , son passé , sa foi.
Difficilement Fhonneur accepte des transactions pareilles.
L'orgueil intervient , et aussi le sophisme empoisonneur.
C'est un grand philosophe que le bon Homère , et les compagnons d'Ulysse n'ont pas bu jusqu'au fond la coupe de Circé, fille du Soleil et de la nymphe Persa.
L'écrivain rumine et digère amoureusement un si doux breuvage. Les yeux fermés , la tête appesantie , le coeur immobile et comme abîmé , il a subi du haut en bas la métamorphose cruelle, sans unedernière lueur d'intelligence qui lui fasse du moins sentir sa chute.
Ne parlez pas du ciel et des aspirations supérieures, et de la belle patrie, et des traditions maternelles , et du charme irrésistible qui attire les peuples dans la conversation des sages. H demande aux cloa-
qucs rélômciU de la vie ; î'/r impius fbdi'i jiinlum, dit rEcriUire '.
L^iustinct l)rutal, ou rcsprit chagrin , comme dil Bossuet en son prodigieux langage , a remplacé le discernement et le goût ; sa voix n"'est plus qu''un grognement raiiqiie et sauvage; il s*'isole , et, pour peu qu'on rapproche, il s\darme effroyablement ou il mord. Parmi les êtres subalternes de la nature animée, il est le seul dont la misanthropie et la tristesse ne s\apaisenl jamais.
En présence de tant de honte , Tobservaleur peut-il rester impassible? Non certes.
Mais alors la pitié , contre son habitude et son essence môme , engendre le dégoût, sinon le mépris qui Polfusque et la dévore ; mortel sentiment, hideuse et insupportable émotion , monstrueux privilège d'un mal qui n'apprend rien , quand t<3us les autres maux contiennent du moins une leçon quelconque.
Je me trompe, ce mal fait voir jusqu'où
' L'Iioinnic ini|iii' foiiillo lo mal /'rnr. xvi, 27
descendent dans la dégradation ics esprits perdus d'orgueil ; et c'est pourquoi Thomme probe et sensible, quelque répugnance qu'il éprouve d'ailleurs , ne doit ni l'oublier ni le négliger entièrement.
Sur des motifs aussi plausibles , mes dispositions se modifièrent , M. Michelet me parut digne de considération, et, cédant aux instances de mes amis , j'ai pris la plume.
Je ne fais point un livre. C'est chose impossible. Le sujet s'y oppose. Il fiiut suivre l'auteur, c'est-à-dire divaguer nécessairement. Je jette au hasard quel([ues notes sur le papier. Si j'avais su que X And de la religion dut publier -les excellents articles de M. Journès', et XUnivers une lettre de M. l'évêque de Chartres sur la même matière^, ces notes seraient restées
1 Numéros 4034 et 4037.
2 Voir le numéro du O.mars 1843.
dans mon portefeuille. Un seul mol de M. Clausel vaut mille fois mieux que tous les volumes dont je pourrais grossir la discussion.
Comqe quoi H. Hichelet De peut se prévaloir des trois éditioDS plus ou moins aulhentiques de son libelle, — Elat des esprits.
Le nouveau libelle de M. Michelet jouit d'une certaine vogue , et M. Michelet dira ou fera dire qu^il est impossible d'en contester le mérite sans outrager le jugement public. A ce sujet, quelques explications me paraissent nécessaires.
Vogue et succès ne sont point synonymes. La vogue peut naître d\m préjugé. « Le préjugé, dit Voltaire, est une opinion sans jugement. » Je le prouve. — S'il en résulte quelques longueurs, tant pis. L'importance de la matière fait mon excuse. Encore une fois, je n'écris point un livre, je publie des notes.
En quel siècle vivons -nous ?
Jamais l'activité ne fut plus gi'ande.
Le France surtout, la France domine le mouvement général , et s'appelle à juste titre la reine de la civilisation. Elle a remué , sur toute sa surface , le domaine des sciences , donné la vie et Tintelligence à tous les éléments , popularisé le génie par la liberté; M. Miclielet l'a dit avant moi. Pour lui plaire, j'admets que ces différentes assertions ne sont susceptibles d'aucune réserve. J'aime aussi la France et mes contemporains, ce me semble.
Donc, nous vivons en un siècle miraculeux.
Mais c'est un fait d'observation, et probablement une loi de nature, qu'ici-bas aucune faiblesse n'égale celle de la force.
Dans les corps athlétiques, la souplesse manque , et la rapidité du geste , et la précision du maintien , et la résolution soudaine.
La liberté produit d'abord la curiosité ou l'insatiable envie d'explorer et de conquérir un monde d^idées précédemment inconnu.
De la curiosité naît le mouvement , c'està-dire la précipitation , la distraction , la
variclé des opinions paiiiclles , la liimullucuse conlroversc, et, avec l)caucoup tle ténèbres , beaucoup de lumière et de précieuses découvertes.
Qu'une alFection violente excite chez l'homme le principal et le plus délicat des organes, le sang reflue de toutes parts sur un seul point, la vie surabonde au cerveau. Cette insohte richesse doit af)pauvrir d'ailleurs l'économie animale.
Le môme phénomène se révèle ici. Toute la puissance que donne occasionnellement la passion à l'une des facultés supérieures de l'esprit, les autres facultés la perdent. La source tarit les émanations. L'être tout entier se recueille et siège dans la préoccupation dominante ; à peine s'il reste aux agents secondaires de la pensée la consistance sufïisante pour reprendre leur fonctionnement normal, lorsque la crise est Unie.
Etrange révolution , que subissent les masses comme les individus , et dont une expérience de soixante siècles démontre les elïets permanents.
Laissons les gcnéralilés : — les peuples primitifs, magnifiquement éblouis par le spectacle inopiné de la cr-éation matérielle, et divinisant Timage aux dépens du principe ; la brillante et sereine patrie d''Homère, qui épuisa des trésors de génie et de langage, pour donner aux plus abominables excès les charmes de la vertu ; les Romains, si sublimes à la guerre et si honteusement nuls sous le rapport des choses morales et religieuses; le Bas-Empire, législateur intrépide et désordonné, admirable et funeste, qui crut agrandir la justice en accumulant des définitions, et ne fît que la rendre impossible, etc., etc
Journellement , les gens du peuple , voyant passer sur la voie publique un philosophe illustre, se heurtent du coude Pun Tautre et disent: Quel air stupide^\ Cette épithète, dès qu"'elle est réduite à sa valeur, signifie tout juste que le philosophe, étranger du reste aux agitations environnantes et à toutes choses , trahit extérieurement
* Slolidum captit ! Voir ci-dessous les vers d'Horarc.
Polisession cVune idée fixe , souveraine , unique. Et en eOet, les apparences ne mentent point. Mettez sous ses yeux une idée, une doctrine, un système, un objet quelconque, dont les cléments ou le fond ne peuvent coïncider avec cette opiniâtre disposition, le pliilosophe entend à peine et comprend moins encore; il a tressailli comme à rapproche d\m poignard. Rassuré cependant par un sourire, il se détourne en grimaçant d'impatience et continue sa route; si vous le poursuivez, et qu'il s'en aperçoive, il criera machinalement, mais sans s'arrêter, que vous avez raison ; il le croira; peu lui importe. Je trouve dans les épîlres d'Horace les jolis vers que voici :
Ingenium sibi quod vacuas desumpsit Athcnas, Et sliidiis annos scptcm dcdit , inscnuitque Libris et curis, statua (acilurnius exit Plcrumque, et risu popiilum qualit*.
Voilà le résultat définitif et capital de
1 Un sage qu'ont vieilli ses veilles et ses peines, Qui consuma sept ans en immenses travaux, Se montre, quand il sort des ruines d'Alliènes, Aussi muet qu'un marbre, et donne à rire aux sols. Dvnu. — Kp. 2, liv. II.
— M — la concentration des forces, de la curiosité, du mouvement que nous examinions tout à Pheure : le dédain^ qui à son tour enfante la négligence et fapathie; la foi exclusive en une idée, qui épuise la sève de toutes les autres idées ; la brusque adhésion qu^obtiennent toujours, par insistance et fatigue, les premiers obstacles venus , et d'autant mieux qu'il répugne davantage de les discuter et de les croire ; l'impossibilité de croire, qui fait croire sans réserve; l'incrédulité, qui constitue, dans toute l'acception du mot, la crédulité.
On peut admirer, sans nul doute, le siècle présent et ses héroïques efforts et ses laTges conquêtes; mais aussi faut-il reconnaître qu'il éprouve la destinée commune. Pour tracer des chemins de fer et préparer généreusement le bien-être industriel des populations, il n'en témoigne pas moins, à l'égard du fait moral et rehgieux, une désolante insouciance. Comme ce philosophe , dans sa marche rapide , il est assailli par des
voix imporUuics, cl la crajiile de dissiper en vaines réfutations IV'iiergie interne qui le travaille, la curiosité, Timpatience, Vempressemcnt font qu^il accepte au hasard mille et mille opinions contradictoires. Il croit, lui aussi, pour éviter la peine de ne pas croire.
C'est une immense calamité. Le plus étourdissant raisonneur doit remporter sur les autres, par cela môme qu'il provoque plus vite l'ennui et la lassitude... Et tout éloigné que je suis d'insulter au jugement du public, il advient en cette sorte que la vogue du libelle me préoccupe fort peu. — Ordinairement, la vérité n'est pas si fatigante.
Convient-il donc à ceux qui la soutiennent de persister alors dans leurs tempéramen-ts habituels?
lùiil (Il la discussiuii.
Nous sommes de vieux adversaires.
M. Michelot publiait une brochure contre les jésuites, j'écrivis pour cu\.
Il tire le siècle par un pan de son habit, j'essaye de saisir Tautre.
Suivant lui , le prêtre catholique exerce une dangereuse influence sur la famille; il le dit et ne peut le penser. S'il ne s'abuse, il ment , selon moi. — Je dis et je pense à l'unisson.
Dans une première lutte, le sort des armes semblait fort indécis. Les positions n'étaient pas égales.
L'attaque parlait d'un lieu élevé. La renommée, capricieuse on non, militait sur ce point; de même, il faut l'avouer, les passions vulgaires du moment, nourries par l'incessante turbulence du parti qui s'appelle assez improprement libéral et par la silencieuse longanimité des victimes. A tant d'avantages , le nouveau venu joignait une allure d'esprit singulière , mais précieuse pour la circonstance. N'ayant ni la volonté ni le temps de réfléchir, des auditeurs et des lecteurs confondront tout naïvement ïivec l'originalité l'incohérence et la bizarrerie, avec Tinvention l'hypothèse audacieuse , et avec le style un monstrueux
accouplement de mois dépaysés et perdus. — On saura chez les races futures que M. Michelet sVst acquis parmi nous un certain nom d'écrivain, j^illais dire un grand nom !
La défense u^ivait pour elle qu'elle-même et le bon droit; nulle chaire au Collège de France; modestes antécédents, pauvre petite plume, espoir unique d'aigrir les préjugés en les froissant, et de s'y briser dès l'abord.
Ce qui advint, d'autres l'ont dit. Dieu compte les morts, et lui seul voit d'un œil sûr oii demeure la victoire. Un écrivain n'est qu'un soldat. Quand il a sufîisamraent usé de son fusil et suivi la manœuvre, qu'il rentre au camp , sa mission cesse; il apprendra plus tard les résultats essentiellement douteux de Paction générale ; en tous cas, il lui reste un triomphe certain , qui est la satisfaction du devoir.
Les caractères de modération et de loyauté que l'homme honnête exige dans un ouvrage polémique , je crois les avoir montrés ; je ne veux pas nVen départir.
Mais la loyauté répudie la mauvaise foi , les balles mâchées , et même les dures vérités qui sont inutiles ; la modération ne consiste pas à réclamer insolemment d^autrui tels ou tels procédés généreux qu'on lui refuse, et pour en abuser à Taise.
En m'imposant des obligations de ce genre, souvent difficiles et onéreuses, j'aurais droit d'espérer une conduite analogue de la part démon rival, et, par exemple, qu'il ne fera pas àw jésuitisme contre les jésuites.
Réfuter n'est pas injurier, au contraire. Celui qui dénonce un livre , l'exalte et l'honore ; il lui donne une célébrité, ou du moins une publicité que souvent il n'aurait pas. Au lieu de s'emporter, M. Michelet nous doit des remercîments. — Mais le jour lui fait mal aux yeux et va le noircir... Est-ce ma faute?
Si tout homme qui peut lire pouvait également comprendre , il suffirait assurément de rééditer à plusieurs milliers d'exem-
plaircs ces pédante sques inepties en soulignant les moindres.
Les joLunaux , malheureusement , leur viennent en aide, exploités qu^ils sont par la complaisance ou la vénalité. Avant la publication du libelle, avant que Tauteur ne pense à récrire, ils en préconisent la forme et Tesprit. Lorsqu"'il a paru, Tadmiration coule à pleins bords, non qu'ils jugent du mérite et de Futilité par leurs propres yeux : les journaux ne lisent jamais rien. Des éloges communiqués forment seuls leur critique consciencieuse. Personne n'ignore que, par une étrange inconséquence des liommes et des choses , la liberté de la presse , poussée à sa dernière expression , se ment à elle-même , exerce sur les esprits un despotisme sans limites, et tue la discussion chez le grand nombre au profit d'une minorité audacieuse et toujours envaliissanle. Les abonnés d'un journal font chaque matin leur acte de foi sur chacune des paroles que renferme la feuille à venir. Ils le choisissent d'abord dans une couleur
qui leur convienne approximativement , et une fois choisi, c^est lui qui les absorbe à son tour. On pourrait, en dressant un catalogue de ces publications quotidiennes, obtenir le chiffre exact des opinions qui se partagent la pensée publique.
Les journaux ont adopté M. Michelet, jVntends ceux qui s'annoncent comme les organes du progrès social, et jouissent, par conséquent, d^uie immense popularité ; c'est plutôt leur influence aveugle et leur fatal dogmatisme que je veux dévoiler aujourd'hui.
Ce que veut en définitive M, Michelet.
Quand M. Michelel,dans son libelle intitulé les Jésuites^ mettait soigneusement à part l'Eglise catholique et le clergé séculier de France, il fit preuve d'habileté, mais il n'abusa que lui-même.
Si politique qu'elle fût , cette réserve n'était visiblement qu'une réserve et n'eut
point cl\'mlrc portée. Il fut adroit avec une maladresse insigne.
Ses deux libelles ne diffèrent que par Tépoque de leur apparition.
Il y a une chose remarquable et néanmoins qu'on a observée depuis longtemps , à savoir que la compagnie de Jésus, par un privilège inouï, trouva toujours ses advei'saires sur le terrain de Thérésie et de Timpiété; soit qu'yen effet la haine de ses institutions amène essentiellement le désordre de Tesprit et du coeur, ou qu'elle en résulte aux termes d'une logique rigoureuse.
Ce fait incontestable, M.Michelet ne Padmettait pas, il semblait le méconnaître. Nos avertissements Tindignaient. Lui hérétique ! lui, ce rêveur cT esprit et de vie(\\x\. avait refait V Eglise!. . . Lui qui parlait à Dieu comme à son vieux camarade, en disant : Venez.^ oh ! qic vous serez bien reçu!... Qui donc oserait l'appeler impie ?
Lui-même.
Ouvrez cette informe compilation : Du Prêtre^ de la Femme et de la Famille. Les jésuites ont disparu presque totalement ; à
— d9 — peine s'il est possible cle deviner, sous le voile épais qui les couvre, je ne sais quelle action lointaine et déliée de leurs doctrines. Les prêtres sont en cause désormais, et le catholicisme tout entier.
Point du tout, M. Michelet n*a pas dit son dernier mot sur les jésuites. Ecoutez.
Cette compagnie imbécile , qui , durant un espace de trois siècles , n''a pas produit un seul homme, gouverne pourtant et manie des royaumes ainsi qu'une boule de cire. Elle pousse la nullité jusqu*'au génie, et riiypocrisie jusqu'au comble de la vertu ! Comment cela se fait-il? Elle est partout, dans les confessionnaux pour débaucher toutes les femmes, dans les tribunes sacrées où éclatent les foudres de son éloquence , et à plus forte raison sur les tours de Notre-Dame,,, où nul ne l'a vue .'Puisqu'elle vole sans merci les opulents héritages, s'engraisse de la substance des familles, et bâtit des palais somptueux a son usage , à quoi bon cette pauvre cellule toute nue , ce malheureux grabat , ce luxe effréné d'indigence?....
Ine visilp.
Pour vérifier enfin des impulations qui prennent à Theure qu'il est un caractère proverbial, j^ù visité les jésuites.
Les quartiers qu'ils habitent dans nos villes ne sont pas ceux des rois et de Taristocratie , croyez-le bien. Mon guide se dirigea d'abord vers le faubourg de Paris que les gens du peuple , avec une lamentable justesse, ont nommé Xa faubourg souffrant.
Là, au milieu d'une rue étroite et presque déserte , des mendiants nous indiquèrent une maison d'apparence sévère et conforme de tous points à celles qui l'en vironnent. — Car il y a des mendiants et des mendiantes devant leur porte. Et l'on n'en trouve point aux environs du Collège de France , parce qu'il faut obéir à la loi qui proscrit la mendicité, certainement, ou encore parce qu'en prévenant les besoins, l'Université ferme charitablement la bouche aux prières, comme le prouve la
félicité du voisinage. — Il semble pourtant à ceux qui ont faim que la fréquentation des jésuites suppose un penchant naturel à Faumône et un coeur plus facile à émouvoir.
Le portier nous accueillit avec une urbanité non commune. J'en conviens.
Après quelques instants, un Père vint à nous. C'était un homme.
C'était un prctre. Soutane longue et d'étoffe grossière, tcte droite et découverte, bon visage d'hôte, affabilité charmante; j'eus peine à distinguer autre chose.
Il se servait de sa langue pour parler, et de ses pieds pour faire des pas. Il souriait en souriant. Sa simphcité n'était point celle du chat qui étouffe la souris d'une griffe enfantine, ou la niaiserie du papillon qui brûle dans une bluette ses ailes diaphanes et vagabondes; c'était l'extrême bon sens d'une conscience libre et pure , l'effusion d'une âme qui n'a rien à cacher, la vive et franche allure d'une vie sans peur et sans reproche, la politesse évangélique.
Nous eûmes au parloir une conversation de vingt minutes. Une foule de personnes
circulait autour de nous, personnes de toutes conditions. Ces monstres cruels et Icnchreux afTronlent la lumière du jour. Ennemis et amis peuvent pénétrer à Paise dans la maison , en toucher et anatomiser les mystères, y fixer même leur demeure, sous prétexte d'une retraite, etc., etc. A peine demanderont-ils qui vous êtes.
Le Père nous conduisit à sa cellule. En y entrant , je fus pris d\in fou rire , et comme il s'étonnait : Mille pardons , lui dis-je, Révérend Père, j'admirais vos coquetteries et vos magnificences
Voltaire disait : « Pendant les sept années que j'ai vécu dans les maisons des jésuites, qu'ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient, et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés comme moi. C'est sur quoi je ne cesse de ni^ étonner qu'on puisse les accuser d'enseigner une morale corruptrice. Ils ont eu, comme les autres religieux, dans des temps de ténèbres, des
casuistes qui ont traité le pour et le contre des questions aujourd'huî celalrcies ou mises en oubli; mais, de bonne foi, est-ce par la satire des Lettres provinciales qu'ion doit juger de leur morale ?.... J'ose le dire, il n^ a l'ien de plus contradictoire, de plus inique, de plus honteux pour riiumanité que d'accuser de morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie la plus dure et qui vont chercher la mort au bout de l'Asie et de l'Amérique. )){Corresp.)
Mais les jésuites ne sont plus ce qui occupe directement M. Michelet. Désormais, comme on l'a vu tout à l'heure, il en veut aux prêtres , par la raison que ceux-ci obéissent à l'influence des jésuites.
Il aime pourtant les prêtres , s'il faut ajouter foi aux grimaçantes protestations qui terminent son libelle, mais sous la condition de les diffamer d'abord.
Point d'enfant plus fidèle de l'Eglise catholique, moyennant qu'on lui permette de préconiser le calvinisme , de maudire le célibat ecclésiastique, la confession, l'Eu-
charislic, elc, et (Vappeler à grands cris une religion nationale.
11 donnerait sa vie pour la France , et il sVpuise à salir ses gloires les plus réelles et les plus incontestables, saint François de Sales, Bossuet, Fcnelon... que sais-je?
Il porte riiumanité dans son cœur^ et afin de mieux montrer le haut prix qu^il en fait et Tamour immense qui Pagite, il invoque sur elleTexécration, supposant chez riiommc des appétits et des monstruosités que n^imaginerait pas Tenfcr en délire.
Le nom dont on nomme une disposition pareille, je le dirais bien. L'orgueil mène là; encore une fois, Torgueil et... la coupe de Circé.
Par quel chemin? Autant d^individus , autant de directions. Les circonstances décident, comme la trempe diverse des caractères et le vent qui souffle.
llispnsilioii d'osiirit, valeur scieiitili(iue, historique et littéraire (le M. Michelel.
Doué d\me amc chaleureuse c( imj)a-
tienlc, M. Michelet possède en fort petite José ce don précieux du jugement qui rapproclie et compare les notions acquises pour en former un tout harmonieux.
Son ardeur, infiniment louable du reste, fait son mérite et sa perte,
S^il savait se contenir dans la sphère
exceptionnelle que lui assigne la nature , il
eût marché droit.
Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile; Il estiine un bois qui lui nuit.
Parce qu^il est im iravaiUeiir, il veut avoir créé; il confond le manoeuvre avec l'architecte , les matériaux avec l'édifice.
Les hommes universels , s'il y en eut jamais , se raréfient de jour en jour. On cite Voltaire , soit à raison , soit autrement. Le grand travers de M. Michelet, c'est d'affecter la succession de ce]ui-ci. Des pieds à la tête, la taille lui manque. Voltaire faisait peur quelquefois , M. Michelet nous cause une impression très-différente. Je ne dirai pas qu'il fait pitié, bien que ma conviction l'exige.
Dans la comédie italienne, Arlequin joue à Tarchevêque, il porle les habits pontificaux tellement quellement, et les niais pourraient s'y tromper; mais, à la manière dont il donne la bénédiction , chacun reconnaît Arlequin. La bénédiction, pour M. Michelet, c'est son langage et son style<
Il n^écrit pas, il aligne des lettres.
Lorsqu'il réussit à rapprocher insolitement deux expressions hélérochtes , il se trouve ingénieux , sa finesse le ravit. — Telle est, au reste , la méprise commune de notre époque. La phrase antique , jusqu'au dixneuvième siècle, constituait l'esprit par son union substantielle avec la pensée , de même que l'àme et le corps constituent l'homme. Les modernes procèdent clifTéreramenl; si, dans leurs principes, l'intelligence et ses sublimes facultés ne sont réellement qu'un jeu fortuit et une combinaison temporaire des organes physiques , par voie de conséquence ils réduisent la pensée à l'arrangement mécanique des termes qui la révèlent , et en cette soilc ils maté-
rialisent Tesprit lui-même. — Ce travers , M. Michelet ne le partage pas seulement, il Va. exagéré.
On connaît sa valeur, comme historien ; Depuis les ravissantes chroniques de Jean Froissard et de Monstrelet , la grande épopée française avait exercé beaucoup de plunies bien ou mal taillées. Personne encore ne s'était avisé d^en faire un texte démesurément élastique pour les plus burlesques visions , et un roman fiévreux dont rougiraient des Scandinaves ou nos dramaturges des boulevards du Temple.
Alors du moins, c'est-à-dire quand il inventait son Histoire de France^ les récits mentionnaient des événements lointains et inabordables pour le plus grand nombre.
Sur la foi d'un savant^ car je suis loin de contester à M. Michelet le savoir à défaut de vraie science, les faits énoncés et affirmés prennent vile racine dans la mémoire, — avec les magistrales interprétations qui les enveloppent , comme l'exige \^ plùlosophie de l'hùfoire.
Ici, )a condition do M. Michclcl nVst plus égale. Toulefois, son audace augmente. Ce qui se passe sous nos yeux , les hommes qui vivent autour de nous et sous le même toit , toutes choses de ce monde essuieront Toutrage de ses odieux travestissements.
<( Je vous ferai voir ce que c''est qu\in prêtre, » disait jadis M. de La Mennais. 11
sVst lu M. Miclielet tient à remplir la
promesse, et, dans ce but, il fait voir une fantasmagorie dégoûtante et absurde.
Il présente pour ce qui est, ce qui pourrait être ; il signale des abus hypothétiques comme effets nécessaires et principes. Des médecins, par inadvertance ou autrement, peuvent tuer leurs malades, des juges flétrir un homme pur, des notaires gagner les bagnes , des filles éhontées ou légères effeuiller en se jouant sur l'onde infecte des égouts leur couronne virginale; donc la médecine tue , la justice prévarique , plus de garantie pour les transactions sociales et la fortune des familles , toute femme est mie prostituée.
Et encore, où M. Michelet prendra-t-il
SCS exemples? Quels prêtres va-t-il nous oiFrir comme types du Piètre? J\'ù dit leurs noms : saint François de Sales, Fénelon, Bossuet... Il oublie saint Vincent de Paul ; il s'en souviendra probablement.
Nouveau genre de diplomatie , et qui décèle bien ses prétentions ultérieures.
Car s'il est vrai que les plus belles existences, dès qu'elles flem'issent au soleil du sanctuaire, doivent se. ternir inévitablement et se flétrir, que penserons-nous des existences communes ?
En effet, ces prémisses m'épouvantent.
Mais l'inflexible logique pousse au delà ses exigences. Il faut prouver la mineure , comme dit l'Ecole, ou, en d'autres termes, démontrer par des raisonnements lumineux et des faits précis cette influence pernicieuse du génie sacerdotal dans Bossuet, etc., etc.
S'abstenir , c'est assumer une lourde responsabilité , c'est provoquer et justifier d'avance tous les démentis. Ei incumbit onus prohandi qui dicit.