PICOT (JULIENNE
La première en date des « amies « de Talleyrand. Maurice de Périgord, alors au séminaire, était destiné aux grandeurs de l'Eglise; elle n'était
que la fille d'un rôtisseur. Mais elle avait quinze ans, peut-être seulement quatorze et lui seize; et, lorsqu'il tenait sa main entre les siennes, pendant des heures entières, il se sentait plus heureux de cette faveur qu'il ne le fut jamais — du moins, à ce qu'il prétendit — des croix, des clefs d'or, des cordons et des principautés.
PORTALIS (J(3SEPIi-MARlE, COMTE)
Conseiller d'Etat, pair de France, président à la Cour de cassation, ministre, il servit tour à tour, sans perdre au change, l'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet. Dépourvu de préjugés, il ne s'embarrassait pas davantage d'inutiles soucis, en matière de sentiment. Il le montra bien, dans une occasion plaisante, où se découvre toute l'àme du courtisan. Ministre des cultes, il entrait, un matin, chez l'empereur, la figure défaite et les yeux remplis de larmes. « — Qu'avez-vous donc, Portails? lui demanda Napoléon. Êtes-vous malade? — Non, Sire, mais je suis bien malheureux, ce pauvre Boisgelin, mon camarade et mon ami d'enfance... — Eh bien, que lui est-il arrivé? — Hélas! Sire, il vient de mourir. — Cela m'est égal, il ne m' était plus bon à rien. — Puisque l'empereur le prend de la sorte, me voilà tout consolé. « Et, comme par l'effet du rayon de soleil, qui sèche aussitôt le sol humecté d"une pluie légère, le sourire reparut sur les lèvres de Portalis, dont la douleur s'était envolée, en moins de rien. 11 en fut ri, pendant plusieurs jours, au Conseil d'Etat de 1807.
J'UTJER (CHAULES)
Le patriotique « incendieur » Rostopchine, en arrivant à Paris, où les salons lui firent fête, disait que plusieurs raisons l'avaient amené en France, mais que l'une des principales était bien sa curiosité de voir les deux plus grands comédiens du moment : a Potier et Talleyrand. » Charles Potier n'était qu'un comédien, au sens réel du mot. Il eut des traits, à la Richelieu. Une femme lui reprochait de s'être vanté d'avoir eu ses faveurs. D'emblée notre homme lui répliqua : « Madame, je l'ai dit, mais je ne m'ensuis pas vanté. » Talleyrand auquel on lui faisait l'honneur inattendu de le comparer tout à l'heure n'aurait pas mieux ni plusimpcrtinemment répondu.
GALERli: ANECDOTIQUr; KT CRITIQUE 34'
POZZO DI BOUGO
Général d'infanterie au service de la Russie, ambassadeur du tsar, à Paris, à Vienne et à Londres. Ennemi de Napoléon, avec la profondeur et l'acharnement d'une haine corse, et juge peu clément de Talleyrand (1), l'équivoque de son rôle, à l'étranger, ne l'empêcha point d'avancer rapidement sur le chemin de la fortune, aussi bien dans la voie des armes que dans celle des fonctions publiques. Il avait de l'esprit naturel et se piquait de connaissances; son instruction n'était ni profonde, ni variée, comme on s'en apercevait à sa manie de répéter, d'une maison à l'autre, des citations trop de fois entendues.
On garda mémoire d'un mot de lui prononcé, pendant le Congrès de Vienne, et dont le sens prouvait assez qu'il n'avait point l'àme hospitalière aux idées novatrices, venant du pays de révolution, qui était le sien : <' La France, disait-il, est une marmite bouillante; il faut y rejeter tout ce f/ui en S07't. »
PRADÏ (DOMINIQUE DUFOUK DE)
Député aux Ktats-Généraux, aumônier du dieu Mars, — nous voulons dire de Bonaparte, — archevêque de Malines, baron de l'Empire, et, sous Louis XVIII, grand chancelier, de la Légion d'honneur. Avec la versatilité bien connue de ses opinions, il eut, quand même, la chance ou l'esprit de se faire délivrer, tout le long de sa carrière protéiforme, des honneurs solides. Il avait l'humeur brouillonne, en affaires, et s'agitait beaucoup plus qu'il n'agissait. Suivant une ingénieuse comparaison de Sainte-Beuve, il élait le marmiton d'une jyolitique dont Talleijrand étail le maître d'hôtel habile et consomme.
(1) « J'ai gémi souvent sur la conduite de Talleyrand; c'est un homme qui ne ressemble à aucun autre; il gâte, il arrange, il intrigue, il gouverne de cent manières diiVérentes par jour... Nous avons toujours été assez bien et je m'étais un peu laissé aller à compter sur ses sentiments, mais, dès que j'ai vu qu'il n'en a pas plus que le marbre, je me suis tenu avec lui dans une mesure parfaite. Il est jaloux de tout, même d'un mot pour rire qui vous échappe et qui fait faire la grimace à son vieux sérail. Ceci bien entre nous; au reste, vous connaissez l'animal mieux que moi. » (Pozzo di Borgo, Lettre à Nesselrode, Paris, 14/26 sept. 1814.)
RAPLXAT
Agent du Directoire, Ijeau-frère de Rewbell et descendant par bâtardise d'un fieffé maraudeur, qui, pendant la guerre de la succession d'Espagne, avait commis de tels dégâts, que le sobriquet en resta pour lui servir de nom. Ambitieux de n'en point démériter, le nouveau personnage opéra de telle sorte en Helvélie, où l'avait envoyé le Directoire, qu'on fit courir ce quatrain dans la presse :
La pauvre Suisse, qu'on ruine.
Voudrait bien que l'on décidùt Si Rapinat vient de rapine Ou rapine de Rapinat.