CHAPITRE QUATRIÈME
L'Heure de la Retraite.
Retour de Londres. — Ce qu'on avait souhaité, ce qui fut obtenu. — Talleyrand poursuivra-t-il sa mission, malgré son âge et malgré... Palmerston? — Sur le conseil de M"" de Dino. — Déception à la Cour, en y recevant la lettre de démission du prince. — Les motifs qui l'ont dictée. — Instances pressantes du roi et de sa sœur Madame Adélaïde pour le décider à revenir sur sa détermination. — Persistance de Talleyrand à s'y maintenir. — Une conversation vive sur ce sujet, aux. Tuileries. — Le tête-à-tête du diplomate en désir de repos et de la princesse femme d'État. — Raisons objectées de part et d'autre. — Talleyrand ne retournera pas à Londres. — Comment il emploiera les heures de cette retraite. — La suite de ses l'éceptions parisiennes. — Propos de table et d'intimité. — Rôle officieux de Talleyrand dans la politique du jour. — Visites et promenades. — A l'Institut. — Une séance mémorable. — Dernières mondanités.
On avait obtenu l'essentiel. Le rapprochement si longtemps retardé de la France et de l'Angleterre s'était réalisé, dans les termes que l'ambassadeur de Louis- Philippe avait souhaités et conclus. L'indépendance de la Belgique proclamée en face de l'Europe avait été, en grande partie, son œuvre. Aussi fermement que le lui prescrivaient les instructions reçues des Tuileries, il s'était opposé aux empiétements des influences germanisantes. Afin qu'elle ne pût être enlacée dans ces liens, il avait fait établir que la Belgique serait libre, entièrement libre et perpétuellement neutre. Enfin, par ses soins se trouvait ratifié le traité de la Quadruple Alliance, liguant — en principe, sinon d'une manière effective — les intérêts des puissances occidentales contre la poussée des peuples du Nord.
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La Cour ne lui avait pas ménagé, pour avoir si bien secondé les intentions du roi, ses compliments et ses éloges. Il avait rendu viable une idée, dont Louis- Philippe se ilattait d'être le père en lui laissant l'honneur d'en être le parrain. Le roi le lui répétait à plaisir : il avait fait merveilles pendant son ambassade, et il ajoutait. — ce qui dépassait les désirs de Talle^Tand — qu'il espérait le voir continuer et parachever son œuvre.
En outre, la considération européenne dont le prince était environné, l'audience extraordinaire dont il jouissait dans le monde, avait encore grandi, s'augmentant de tout ce qu'y devait ajouter l'autorité de l'âge. On voyait en lui le doyen et l'arbitre de la diplomatie. Il ne pouvait aller ni plus haut ni plus loin. Et Palmerston n'aurait pas été d'humeur à l'y aider. Ce fut le moment qu'il choisit pour descendre de la scène politique.
Il l'eût retardé, ce moment-là, d'une année ou de deux peut-être, sans les exhortations concordantes de M"'" de Dino, dont les instincts se trompaient rarement, quand il s'agissait de la renommée ou des véritables intérêts de son oncle et qui, tantôt de vive voix, tantôt sous la forme d'une lettre raisonnée, le pressait de ne point laisser passer l'heure de se retirer en plein succès, en pleine gloire. Or, elle en parlait d'un entier désintéressement. Elle avait d'autant plus de mérite à lui communiquer ces réflexions sages qu'elle se plaisait fort à Londres, qu'elle y était l'objet des attentions les plus flatteuses de la haute société, et qu'elle devait en emporter un réel et personnel regret.
Aux approches de l'hiver 1834, comme il se sentait plus las que d'habitude et qu'en surplus il voyait se
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former, du côté de la nouvelle politique anglaise, des causes de gênes et d'embarras qui, les eùt-il écartées avec beaucoup de peine, ne se fussent pas retournées en avantages moraux équivalents pour lui, il prépara son abdication diplomatique. (1)
Dès sa rentrée, à Paris, il avait rouvert ses salons à la haute société française et étrangère; mais ceux qui connaissaient bien Talleyrand s'aperçurent qu'il y avait quelque chose de modifié dans la direction de son esprit.
Quoique parvenu à cette extrême limite des forces humaines, où l'on doit mesurer chacun de ses pas et chacun de ses efforts, il aurait entrevu, dans une époque moins agitée, les moyens de s'occuper encore utilement et sans sortir de France, des intérêts publics; il y eût goûté de suprêmes douceurs. Mais, en des temps aussi troublés, où les luttes des partis revêtaient un caractère aussi âpre (et pour quelles solutions douteuses!) il aurait eu à fournir des réserves d'énergie, qu'il savait ne posséder plus, au physique.
Depuis quelques mois, le fonctionnement de son cœur n'était rien moins que paisible et régulier. Des étouffements le surprenaient, tout à coup, pendant qu'il parlait ou marchait. Il était exposé à des syncopes. Se reprenait-il d'un impatient désir d'être et d'aller, comme autrefois : il considérait l'état décharné de ses jambes et leur dépérissement, qui l'obligeaient aux longues stations dans le fauteuil. Il devrait donc s'y résigner! Ce serait, avant peu, l'assoupissement de la
(1) a Aujourd'hui que l'Angleterre a, peut-être, un besoin égal au nôtre de notre alliance mutuelle, et que la route qu'elle parait vouloir suivre doit lui faire préférer un esprit à traditions moins ancienne que le mien... » {Lettre du prince de Talleijrand au >ninistrc des Affaires ('Irangéres, Yalençay, 13 novembre 1834.}
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vie de château, majestueuse et calme, mais dont la sérénité apparente serait traversée de trop de souvenirs pour n'y pas inspirer de regrets.
Nous le répétons, il n'était pas venu sans hésitation à écrire, le 13 novembre, la lettre datée de Valençay, réfléchie longuement, suspendue, retenue à plusieurs fois, avant d'être envoyée et enfin adressée au ministre des affaires étrangères, pour le prier de faire agréer au roi sa démission d'ambassadeur.
Cet acte de renonciation politique, on l'avait pensé, rédigé entre soi, dans l'intime. La duchesse de Dino tenait la plume; Ro^'er-Collard y avait introduit quelques mots d'une impression profonde; et Talleyrand, après avoir rappelé ses derniers services rendus, l'avait clOïC sur un « adieu définitif » imposé par le devoir et la nécessité.
Tel, au mois de juillet de la même année, lord Grey avait prononcé solennellement, devant la Chambre haute, son renoncement à la politique active.
Talleyrand avait l'art de résumer les cas et les situations où il était engagé, de façon à ne se donner jamais le mauvais rôle. En quittant les affaires, il tint pour agréable de se persuader à lui-môme qu'il n'y avait plus d'affaires, que la paix étant réalisée, l'alliance avec l'Anglelerre accomplie, le continent tranquille, il n'aurait plus à pratiquer que la politique des bras croisés, et que mieux valait-il en abandonner à d'autres le profit sans éclat. Il l'exprimait, à ne pas s'y méprendre, dans une lettre qu'il avait envoyée des bords de la Loire aux bords du Mein, à son vieux complice en diplomatie, le baron de Gagern (1). Il continuait sur ce ton avec la
(1) « Ne croyez pas, lui disail-il, — t'-tant en veine (i'épain'hement, — que si j'ai quitté les affaires ce suit par caprice. Je ne les ni quittées que
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sincérité du diable devenant ermite, on sait quand et pourquoi. Ah! combien regrettait-il que son contemporain d'âge eût planté sa lente si loin de la sienne! Ensemble, ils eussent remonté le cours des ans révolus, en plein abandon et toute confiance; ils auraient conversé, philosophé, voire sentimentalisé. Tant de souvenirs leur étaient communs! Seulement, il était là-bas, et trop large était la distance qui les séparait l'un de l'autre.
Bealus illo, qui procul negoliis! ... Il s'efforçait en conscience d'en imprimer la conviction dans son cœur, mais pas si complètement qu'il n'y gardât au doute une petite place, pour des retours éventuels, pour des acceptations possibles, comme d'une ambassade à Vienne, par exemple. Car, il en aura des velléités sérieuses, pendant cette année 1834 et la suivante.
Dernières indécisions, derniers tressaillements de la fibre ambitieuse, qui n'est pas encore tout à fait amortie, ïournerait-il, une seule dernière fois, ses vues vers le mouvement actif! Ou se confinerait-il immédiatement dans la monotonie d'une existence de campagne? Anxieux d'en décider, il ne se croyait pas mûr pour tant d'abnégation, quoiqu'il eut franchi le pas de sa quatrevingtième année. Enfin, tous comptes faits, il s'était démis de ses charges — en ne retenant que les pensions.
lorsqu'il n'i/ en avait phtsf. J'avais voulu prévenir la guerre, je croyais que la France liée à l'Angleterre la rendrait impossible; j'avais voulu, de plus, obtenir pour la révolution française du mois de juillet 1830 le droit de bourgeoisie en Europe et tranquilliser le monde sur l'esprit de propagandisme que Ton supposait à notre gouvernement. Tout cela était effectué : que me restait-il à faire sinon de ne pas attendre qu'avec le solve senes- (.entem d'Horace, quelqu'un vînt me dii'e que j'avais trop tardé? La difficulté est d'en sortir heureusement et à propos. Vous devez donc me féliciter d'y avoir réussi; et non pas m'en faire une sorte de reproche, quelque obligeance qu'il y ait dans les reproches que vous savez faire. »
Sa démission n'avait pas été acceptée aussi simplement qu'il l'avait donnée. Déjà fort peiné d'en apprendre la nouvelle, le roi s'était refusé à rompre les cachets de sa lettre, parce qu'il espérait bien qu'elle n'aurait pas de suites. Madame Adélaïde ne voulait pas en entendre parler; elle se plaignait d'une retraite qui, dans les conditions où elle était annoncée, ressemblait à une défection. En de fréquentes missives, elle le pria de revenir sur une détermination fâcheuse pour tous. Avec beaucoup de force et d'insistance, elle l'exhortait, au nom de son souverain, pour son pays, d'oublier ce qu'il appelait le mauvais état de ses jambes et à faire taire ses antipathies de personnes. Elle le lui avait redit, maintes fois, depuis l'année précédente. Il connaissait les sentiments du cher roi, son frère. Elle ne lui dissimulait point qu'on attendait encore beaucoup de lui, dès que sa santé et ses affaires lui permettraient de reprendre un poste, où il lui restait à rendre de derniers et éminents services, l'allejrand n'en persévérait pas moins à demander qu'on le laissât se retirer d'une combinaison, qui ne convenait plus à son âge ni à ses dispositions d'esprit. Répondant à la princesse sans ambiguïté, clairement, poliment, lui parlant à la troisième personne en courtisan respectueux du cérémonial, il résistait et fournissait ses raisons. Les conditions de cette santé, à laquelle Mademoiselle daignait s'intéresser, la faiblesse de ses jambes, dont il était obligé de l'entretenir, les réflexions prévo3^antes de M"'*" de Dino et la mort de son amie, la princesse Tjskiewicz, qui l'avait profondément impressionné, tant de causes réunies l'obligeaient à maintenir sa démission.
« Non, je ne retournerai pas à Londres. J'y ai fait ce que je voulais, ce que je croyais utile, à l'époque où j'y ni été. A présent
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que cela est fait, non, (Ircidcincnt, il ne me convient plus d'y retourner. «
Ses projets d'avenir étaient bien arrêtés. La vie de Paris y entrerait pour une faible part II resterait beaucoup de temps à Valençay, un peu aussi à Rochecotle et très peu aux eaux. Il mènerait la vie ordonnée, sans secousse, qu'exigeait sa constitution délabrée.
Désespérant de lui faire entendre raison par lettre, Madame Adélaïde le manda aux Tuileries, une aprèsmidi de 1834, comptant bien sur l'éloquence persuasive qu'elle pensait avoir, pour triompher enfin de ses craintes et de ses résistances. L'entrevue fut longue et agitée.
Il nous semble les voir, les entendre l'une et l'autre, attaquant et se défendant, éveillant en sens contraires les arguments, qu'ils se sont opposés, un mois durant, sur le même sujet.
Madame Adélaïde est d'esprit grave. On la sent passionnée pour la chose publique. Sa parole va droit au fort de la question. Elle a des côtés d'homme d'Etat et en fait montre. Elle a commencé par chapitrer Talleyrand sur l'obstination de son refus. Le roi lui a écrit en personne, deux et trois fois, pendant que le prince était à Valençay, lui répétant qu'il attendait son retour à Paris, pour annuler, en sa présence, sa lettre de démission encore cachetée. Qui pourrait, en effet, le remplacer dignement, à Londres? N'était-ce point là sa véritable mission et le couronnement de sa vaste carrière?
« En vérité, j'avais plus de confiance en voire affection pour le meilleur, le plus honnête des hommes et des rois. .Mon IVèrc nie disait, il y a peu de jours, que de toutes choses votre démission était ce qui lui faisait le plus de peine, ce qui pourrait lui faire le plus de mal. Mais vous aggravez, pour un squci personnel, les déboires qui Tenvahissent dans un moment où chacun l'abandonne,
OÙ rintriguc. l'ambition cl j'ajoulerai le manque de courage se liguent pour l'isoler. »
Le diplomate se dérobe, en ses explications :
« Je serais, en effet, inconsolé, répond-il avec une sorte d'effacement modeste, que ma retraite put être nuisible aux intérêts du roi; mais, sous ce rapport, quoique Mademoiselle veuille bien en dire, je suis sans crainte. Si un malheureux concours de circonstances a paralysé le peu de bien que j'aurais pu faire, j'ai une opinion trop haute de son habileté et de ses lumières j)our ne pas croire qu'il saui-a bientôt y jwrter remède. »
Madame Adélaïde n'accepte pas cette feinte. Il jure de sa sincérité, proteste de son dévouement à la cause du roi, de son attachement à la personne de Mademoiselle et prie seulement qu'on se contente des preuves qu'il en a données sans en exiger de nouvelles, qui ne seraient plus dans la mesure de ses forces.
« Il y a nécessité pour moi, nécessité ajjsoluc de me reposer, avant de finir. >>
Et il expose une autre raison dont M""" de Dino pourrait indiquer la source : sa préoccupation très légitime de ne pas nuire à sa considération personnelle en prolongeant une action, désormais, sans objet.
« Quelle nécessité Mademoiselle a oit-elle donc à ce que je me rende, une dernière fois, à Lon(h-cs?.Je suis bien vieux. Quiconque aui'areçu de Sa Majesté dés instructions précises s'y tiendra autant que moi-même. Mon amour-propre a peine à se persuader que je sois seul indispensable aux aflaires actuelles un peu confuses, embarrassées à un certain point, mais qui se débrouilleront en détail, pourvu qu'on y ajiporte de la suite et de la méthode. »
D'ailleurs, est-on si persuadé à la Cour qu'il soit l'homme irremplaçable? Lors de son dernier séjour à Valençay, il lui semblait bien que le duc d'Orléans lui aurait plutôt laissé entendre qu'il ne pourrait plus être utile, à Londres.
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« Son Altesse iuait raison, dn reste, si telle était sa pensée, quoique ses paroles ne l'exprimassent point. Le poids de l'âge m'accable. Je suis infirme, et je m'attriste de la rapidité avec laquelle je vois ma propre génération disparaître. Homme d'un autre temps, je me sens devenir étranger à celui-ci. »
Cependant, la princesse s'est étonnée de la précédente allégation; elle la relève avec une certaine vivacité :
« Le témoignage de Chartres est-il celui que vous supposez a\oir pressenti? S'il a reconnu, avec vous, que nous avons, depuis quatre années, tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle |»ouvait nous donner d'utile, cela veut-il dire qu'on en ait conclu que 'sous ne soyez pas en mesure d'en maintenir les résultats et d'en écarter des éventualités préjudiciables? Hier, vous déclariez qu'entre lord Palmerston et vous les rapports étaient malaisés, que vous ne vous plaisiez guère l'un à l'autre, et que le service du roi souffi-irait de cette mésintelligence. Mais les intrigues et l'esprit de di\ision de Palmerston ne sont plus à craindi-e, pour l'instant. Ce ministère est dissous. Le roi a rappelé le duc de Wellington. Vous devez vous souvenir que j'ai été la première à vous en avertir, quand personne ne le savait encore. H me semble qu'un tel et si radical changement aurait (h'i vous faii-e revenir de votre mauvaise idée. »
Surprise et fâchée de son peu de succès, Madame Adélaïde en arrivait aux reproches. Le débat s'échauffait; il en vint à prendre un caractère acerbe et opiniâtre. Des paroles regrettables s'étaient échappées des lèvres de la princesse, tournant sa plainte, — comme l'exprime une lettre inédite de Cousen, que nous avons sous les yeux — « en prévision de traîtrise. » Qu'avait-elle insinué? Où tendait la fin de cette mercuriale? Talleyrand voulut se lever et gagner la porte. Les jambes lui manquèrent; il n'avait plus la force de faire un pas. On dut le ramener chez lui et le mettre au lit. L'excès d'une colère contenue lui avait donné la fièvre.
Heureusement, cette émotion vive devait être de courte durée. La brouille entre Talleyrand et la sojur
du roi fut suivie d'un prompt raccommodement. Avec sa franchise habituelle, Madame Adélaïde reconnut qu'une partie, au moins, des empêchements objectés par le prince était fondée. Elle lui rendit son amitié sans condition. On ne lui parla plus d'aller à Londres, ni dans la cité impériale chère à M. de Metternich. Vienne aurait plu à M""' de Dino, que sa raison seule avait pu consoler de quitter Londres, où elle était environnée de tant d'égards et d'estime. Mais l'heure était passée d'y songer. Une telle perspective était, maintenant, hors de question.
A travers ces conjonctures, Talle} rand n'avait pas suspendu ses réceptions parisiennes. Comme auparavant, ses soirées se signalaient, au premier titre, par l'excellence du goût et par une abondance vraiment magnifique. Qui n'envierait la faveur de pénétrer dans les salons de cet entresol historique où, tout à l'heure, se préparaient les partages de l'Europe? Les personnages de distinction s'}" empressent, à l'envi. Lui-même s'en détache et s'impose aux regards, se tournant tous vers lui. La belle parvenue du temps passé, qui s'est appelée la princesse de Bénévent, n'est plus à sa place accoutumée, les pieds sur le coussin brodé de ses armes et recevant avec un air de grandeur nouvellement acquis, les hommages qui s'adressaient, par-dessus sa tête, à son illustre époux. Mais une autre la remplace, que nous connaissons bien, une véritable grande dame celle-là, distribuant et nuançant, selon l'âge ou la qualité des personnes, ses grâces prévenantes.
Les propos, qui s'échangent en ces lieux, vont, de prédilection, à des sujets sans frivolité. On converse
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avec feu, dans le coin des hommes politiques. Là doit se nouer plus d'une intrigue pour ou contre telle combinaison ministérielle. Et le comte Mole le sait bien, lui qui s'en plaindra, après en avoir été l'observateur intéressé. A surprendre des mots qui volent, des espérances qui se lèvent, des retours imprévus de Talleyrand, que la chaleur de la discussion galvanise, à considérer ce spectacle et ces personnages, il ne semblerait pas, vraiment, que le principal d'entre ceux-là se soit, la veille, retiré du grand théâtre.
D'une santé trébuchante, le prince avait gardé intacte la fermeté de son esprit. Il observait avec une attention non exempte d'inquiétude les troubles de la situation intérieure, les mouvements criminels tentés contre la vie du roi, l'état d'esprit qui les avait suscités, et les premiers symptômes d'événements, qui comporteraient des menaces prochaines contre la stabilité du trône.
A quels soubresauts imprévus, à quels attentats répétés et sans raison se voyait exposé l'accord intervenu, depuis les barricades de juillet 1830, entre le trône et la rue! Parmi ces « honnêtes gens », que leur sort conduisit aux Tuileries, en ce temps, de la monarchie constitutionnelle, qui fut vraiment un temps de liberté, n'était-on pas en droit de se demander d'oi'i venaient tant de colères et de haines contre eux ameu tées? Ils n'avaient que le souci du bon et du juste et, cependant ils avaient à se garder comme des tyrans (1 ). L'autre jour encore, n'avait-on pas tiré sur les ducs de Chartres et de Nemours, si populaires, pendant une promenade qu'ils faisaient, au centre de la ville? Des
(1) Expressions de Madame Adélaïde.
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armes sont dirigées, des détonations éclatent, visant la poitrine du plus tranquille des monarques. Après l'attentat de Fieschi, Talle^'rand n'avait pas négligé de se rendre, accompagné de M"''' de Dino, chez la reine. Une profonde tristesse habitait les cœurs de la famille royale. L'impression était lugubre, au Château, et contrastait avec l'animation des rues. Ils abrégèrent leur visite autant que le permettaient les convenances.
Cependant, on parlait toujours de l'influence conseillèredeM.deTalleyrand. Dans ses déplacements entre Paris, Piochecotte, V^alençay, ne faisait-il que traverser le champ de bataille des partis, on bâtissait des ima.uinations, aussitôt, sur le seul fait de sa présence. Lors de la constitution du ministère de 183G, Thiers en tête, tous les journaux le désigneront comme l'auteur de la combinaison; et, conséquence logique, mais, pour lui, fort désobligeante, le public lui en renverra toutes les responsabilités.
Sa mauvaise humeur s'en accroissait contre Paris, contre les publicistes parisiens et un^ peu aussi contre les inconvénients de son grand âge, et plus encore contre la position douteuse, que lui infligeaient des gens mal informés.
Néanmoins, il continuait à recevoir, plusieurs fois la semaine, pendant l'hiver, dans les salons en enfilade, dont les fenêtres donnaient sur la rue de Rivoli. Depuis qu'il avait signifié sa retraite, l'aspect de ses dîners n'avait guère changé, quant au choix des convives et à l'esprit général de la conversation. Comme ai^trefois, la politique y détenait la place prépondérante, animée de ton, prompte à se passionner sous le couvert des mots polis. C'est ainsi qu'à l'une de ces réunions dînatoires, le 20 avril 183G, s'étaient pris de paroles
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deux adversaires déterminés : Armand Berlin et Thiers. La discussion avait monté de ton rapidement, entre ces jouteurs. Oubliant et les vins vieux et la chair exquise, ils se croyaient sur la brèche; l'un à l'autre ils se renvoyaient de fiers défis. Par un malin plaisir Talleyrand ne faisait rien pour ralentir leur humeur combative. M°'^ de Dino, qui ne savait plus quelle contenance garder, dut s'interposer, tout d'un trait, pour rompre le combat.
Aux heures tranquilles du jour, le prince lisait dictait, ou simplement s'entretenait avec M"'^ de Dino sur ce qui vivait et passait.
Les sujets ne manquent point à leurs intimes causeries.
Que font les Flahaut? C'est une des questions qu'ils se posent, entre temps. Naguère la maladie est entrée chez ceux-là. Leur seconde fille est au plus mal (1), ce qui n'empêche M™*" de Flahaut de recevoir une infinité de monde et de s'affairer plus que jamais dans les coulisses de la politique. M'""" de Liéven, une amie de Talleyrand, s'en étonne devant lui; elle en exprime tout haut sa surprise, accompagnée d'une moue de réprobation, comme si vraiment cette entreprenante personne ne se connaissait pas elle-même. D'ailleurs qu'il s'agisse de la femme ou du mari. M'"'' de Dino n'en échauffe ni plus ni moins le froid de ses sentiments, à leur endroit (2). En voudrait-elle au général de
Il Clémentine de Flahaut. Elle alliiit mourir n"a\ant que seize ans.
(2) Le duc d'Orléans était en visite chez M™' de Dino. Légèrement indiscret, il lui rapportait un commérage de .M""' de Flahaut. Et la duchesse de répondre, fure et mesurée : « Les propos de M"" de Flahaut sur moi ne sauraient m"atteindre, je n'y regarde pas; il n'y a pas chance que des personnes de mondes, d'habitudes et de situations si différents qu'elle et
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Flahaut, lils supposé de Tallejrand (au temps où le diplomate était évêque d'Autun), d'être rapproché par les liens secrets du sang, c'est-à-dire plus qu'ellemême, de celui dont elle avait fait l'idole, sinon de son cœur, du moins de son intelligence et de sa raison? Le certain est qu'elle ne l'aime pas, qu'elle souligne de préférence ses côtés faibles et note avec plus de satisfaction ses échecs que ses succès. Il lui aura été particulièrement agréable d'apprendre, coup sur coup, que ni le ministère des Affaires étrangères ni l'ambassade de Londres n'étaient allés entre ses mains, quoiqu'il eût convoité l'un et l'autre.
Mais combien d'autres réflexions à échanger sur le spectacle contemporain, les rivalités de salons, ou les aigreurs de polémiques divisant les groupes ministériels en autant de fractions ennemies, sous les bannières de leurs chefs : les Mole, les de Broglie, les Thiers, les Dupin môme! De divergences profondes, il n'en existe point, à proprement dire; des nuances légères les séparent, quant aux doctrines; mais, que les intérêts personnels élargissent le fossé! Gomme ils se haïssent, comme ils se jalousent et se déchirent!
A la Cour, on n'a jamais témoigné tant de considération au prince que depuis qu'il a cessé d'3^ venir, sous une désignation officielle. Le roi ne sait quelles attentions lui prodiguer. Il a commandé, naguère, pour embellir sa demeure de Valençay, un portrait en pied de François P"", sous le règne duquel Jacques d'Estampes édifia le château; il a voulu aussi qu'on y fît
moi puissions jamais nous combattre, ni moi être heurtée par elle. Je ne lui en veux que du tort qu'elle vous lait à vous, Monseigneur. — IMais,ma principale raison pour Taimer est qu'elle ne l'est par personne. — Ah! si c'est comme calcul de proportion, Monseigneur, vous devez l'adorer! »