CRITIQUES COI^RB LA DOCTRINE DE HALTBUS
exagérations , il se livre à des exagérations contraires : à des vérités utiles se mêlent des aperçus qui ne sont que spéciaux, et, pour vouloir en tirer des applications absolues, il en fausse les conséquences*. »
Personne n'a été moins exagéré, moins tranchant, moins absolu que Malthus. Cela ne se démontre pas ; cela se lit dam tous ses livres.
M. de Gérando oppose, autre part*, à la théorie de Malthus ce fait : que la population de la Bohême a triplé en soixantedix ans, qu'elle s'est élevée de 1 ,361 ,000 âmes à 4,040,000 dans rintei'valle del762 àl835, et que jamais ses habitants n'auraient joui d'une plus grande aisance.
Admettons que les habit^uits de la Bohême n'aient jamais joui d'uue plus grande aisance que depuis qu^ils sont trois fois plus nombreux ; que cela soit vrai en moyenne nationale (v. p. 53), et même que cda soit vrai dans chaque classe de la population en paiticuUer : peut-on en conclvire, de ce fait que la population d'un pays a doublé en 46 ans sans inconvénient, qu'elle pourrait doubler de nouveau plusieurs fois , et en moitié moins de temps, toujours, avec le même avantage? peut-on en conclure que la fécondité de son sol ou ses importations en subsistances suivent la même proportion? 11 peut se faire qu'à un instant donné ia population fasse défaut dans un pays donné : peut-on en conclure qu'elle fera encore défaut après une forte augmentation, et ainsi de suite?
M. Mac Gulloch est un des défenseurs de la doctrine de Malthus; mais je trouve aussi qu'il a dirigé contre elle, dans une de ses préfaces, une critique imméritée, que je relève dans l'intérêt de la vérité scientifique.
* De Gérando, de la Bienfaisance publique, iotrod., p. 25^ « Ibid., 1. 1, p. 204.
252 WI PRIHCIMI DK POPULATION,
(( Le principe de Taecroissement de la population, tel qu'il a été développé par M. Malthus, et plus récemment par le docteur Chaîmers, semblait former un insurmontable obstacle à toute amélioration durable dans la condition de k société, et condamner la majorité de Feqpèce humaine à un état voisin de la misère. Hais de nouvelles recherches ont montré que les déductions tirées de ce principe, par les autorités que nous venons de citer et d'autres encore, sont contredites par la phis ample expérience ; que Faocroissement trop rapide de la population est presque toujours prévenu par Finfluence des principes que cet accroissement met en activité; ^e d'immenses progrès se sont accomplis dans la condition du peupk de presque tous les pays, particulièrement de ceux daîis lesquels la population s'est accrue, le plus rapidement, et quenonseulement le principe de Faccroissement de la population n'est pas ^memi de l'amélioration sociale, mais encore que nous lui devons la plus gr^e partie de notre bien-être et de nos jouissances, et le progrès continu des arts et de l'industrie*. »
Ce passage est un peu en eonti*adiclion avec cdui que nous avons cité plus haut (p, 244 ).
Nous avons déjà fait observer (p. 244) que,, si MâlBius ne fait pas ressortir le rôle du principe de population comme stimulant du progrès, il ne Fa pas combattu. Nous venons de remarquer, après avoir cité M. Blanqui, que Malthus n'a pas dit que le principe de Faccroissement de la population forme un obstacle inabordable à toute amélioration durable dans la condition de la société, et condamne la majorité de l'espèce à la misère. Il a dit tout le contraire ! — Au reste, il est à remarquer que M. Mac CuUoch n'affirme pas positivement.
Contrairement à Fassertion de M . Mac CuUoch, il nous parait
» Mac Culloch, Principes d'éc, poL^ préface de la 5' édition.
CRITIQUKS GOiNTKK LA DOCTKIiNE DE MALTHUS. 255
que rexpérience de tous les pays et de tous les temps montre raction des obstacles répressifs pour une large [)art conmie effet deraccroissement trop rapide de la population. D ailleui^, si cet accrwssement trop rapide était presque toujours prévenu par l'influence des principes que cette accroissement met en activité, la question serait presque résolue; l'énergie du principe de population seserail toujours servie et se servirait presque de remède à elle-même. Tout conseil de prudence serait inutile, et Malthus ne nous aurait rien appris de nouveau. Évidemment M, Mac Culloch, discutant ici avec M. Senior sur l'abus qu'on peut faire des principes généraux, dépasse le but, au point de se contredire avec ce qui précède (p . 244) . Sans doute d'énormes progrès se sont accomplis ; sans doute l'augmentation de la population a été un des éléments de ce progrès ; mais ce n'est pas le seul, et cela ne s'est pas passé particulièrement dans les |iays où la populaliou s'est accrue le plus rapidement, mais dans ceux où elle s'est accrue le plus en proportion des moyens do subsistance du sol et du capital disponible.
M. Mac Culloch, nous le répétons, nous semUe avoir ajouté quelque chose d'important à l'exposé du principe de population, en faisant ressortir Faction de ce principe comme stimulant ; mais cette addition ne contredit en rien les idées de Malthus^ qui, nous le répétons, n'a jamais dit ni cru que le principe de population fût un obstacle insurmontable à tout progrès. Le sentiment contraire se retrouve maintes fois dans son livre.
« C'est méconnaître entièrement mes principes que de m'envisager comme un ennemi de la population. Les ennemis que je combats sont le vice et la misère. C'est pour diminuer l'influence de ces redoutables adversaires que je propose d'établir entre la population et la nourriture un rapport qui lui
donne moins de prises Un fermier doit désirer que le
nombre de ses moutons s^accroisse; mais on ne pourrait pas envisager, comme un ennemi de Taccroissement des troupeaux celui qui fait sentir aux fermiers que c'est une entreprise vaine et contraire à leurs intérêts que de prétendre augmenter le nombre de leurs bestiaux avant d'avoir mis leurs terres en état de les nourrir.
n Mes raisonnements sont précisément de même nature. Je crois que l'intention du Créateur est que la terre se peuple, mais qu'il veut qu'elle se peuple d'une race saine, valeureuse et heureuse, non d'une race souffrante, vicieuse et misérable* »
Il y a donc évidemment inadvertance entre les deux citations que nous faisons de M. Mac CuUoch. Dans l'une, il montre la nécessité de développer les moyens préventifs; dans l'autre, il semble dire qu'il est inutile de s'en préoccuper.
M. Mac Culloch, comme le font Bastiat (p. 61), M. Guillard (p. 53), M. Passy (p. 258 ), argumente comme si Malthus if avait pas assez apprécié la présence de l'obstacle que la prudence humaine a apporté dès le passé et apporte effectivement à une multiplication excessive de population^ C'est une question d'apprécialion du plus au moins, qui me paraît très-contestable d'après les faits que nous fournissent l'histoire et la statistique, mais qui n'attaque pas la doctrine au fond. Malthus n'aurait-il pas vu en ce point tout à fait exactement (ce que je ne voudrais pas concéder) que ses conseils et ceux de la science n'en pourraient être que plus efficaces?
Deux écrivains plus récents, que l'économie poUtique revendique à des titres différents, se sont mis en opposition avec
* Essai SU7' le principe de population^ Appendice ou liv. V, di. 1, p. 382 de réd. française dans la ColL des Princip. Ecot'C^ mistes, et liv. IV, ch. i, p. 475.
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Halthus, plus dans la forme que dans le £Dnd ; nous vQukyns parler de M. Carey et de M. Bastiat.
Nous avOTis reproduit l'observation principale de H. Carey, tirée de l'augmentation -de richesse, résultant de l'accroissement de population (p. 62^), qui n'infirme en rien le principe de population et ses conséquences. Nous avons également reproduit les apfn-éciations de Bastiat venant fortifier la démonstration de Malthus ; elles sont en désaccord avec sa prétention de le combattre. ( P. 79. )
Comme remarque générale se rapportant à ces deux écrivains, nous dirons qu'ils ont eu le grave tort de s'amioncer comme des adversaires de la doctrine générale de Halthus, qaapà ils n'avaient à faire que des objections (selon nous mal fondées) sur des points importants, mais partiels.
Bastut, par exemple, est d'accord avec Malthus, sauf eu deux points. D'abord, en ce qui touche la Contrainte morale, il ne diffère de Malthus que parœ qu'il attribue à cette force (à la fois obstacle et remède au principe de population) une action dans le passé, que Malthus désire voir s'accroître dans l'avenir. H est vrai qu'il croit avoir découvert un principe plus consolant, celui de la Perfectibihté; mais quand on y regarde de près, on trouve que ce prétendu principe nouveau n'est pas autre que la Prévoyance de Malthus. La seule différence, c'est que Bastiat a peut-être mieux dit que ce dernier.
En second lieu, il a avancé que les moyens d'existence ont tendance à s'accroître plus vite que la population* Si on cherche à se rendre compte comment il est arrivé à cette conclusion, on voit qu'il sous-entend la prévoyance des familles (la contrainte morale de Malthus), qu'il appelle la per* fectibiUté ; et qu'il a simplement retourné la proposition de Malthus sans démontration. Au reste, en Usante dans ses Har-^
i56 DU PRISCIPE DE POPCLATiaîl.
monieSy .ce chapitre évidemment incomplet, on ne se rend pas bien compte si Bastiat a voulu ailirmer positivement le contraire de Halthus, ou bien dire simplement que les moyens d'existence pourraient, à Taide de la prévoyance, ou, comme il la nomme encore , de la limitation préventive, s'accroître plus vite que la population : cas auquel il n'aurait fait que répéter l'assertion de Malthus et de tous ceux qui ont traité la question après lui ' .
Nous avons eu occasion de rapporter, dans le courant de cet écrit, diverses autres critiques dirigées contre certains points de la doctrine de Malthus; par MM. L. Reybaud et Blanqui (p. 41), Bastiat (p. 52), Guillard (p. 53), Carey (p. 62), Villeneuve-Bargemont (p. 88), Proudhon (p. 99), Thiers (p. 105), î.amennais (p. 174), J. S. Mill (p. 177).
Voyez encore, dans la note suivante, la discussion à l'Académie des sciences morales et politique à laqudle a donné lieu notre lecture sur la population , dont ce volume est le développement.
* Le chapitre Popuution, des Harmonies économiqueSf 2* édition, a été composé avec deux ou trois morceaux séparés et des notes éparses de Bastiat, reliées par quelques phrases de M. de Fontenay, Tundeses éditeurs, et que celui-ci aurait dû désigner. La seconde partie, réfutée par la première, n'est pas toujours trèsintelligihle. Le premier des morceaux qui ont servi k former ce chapitre a été publié en 1846, dans le Journal des Économistes^ tome XV, p. 217.
Dans rintroduction des Harmonies , Bastiat s'exprime ainsi : « Disciples de Malthus, philanthropes sincères et calomniés dont le seul tort est de prémunir Thumanité contre une loi fatale , la croyant fatale, j'aurais à vous soumettre une loi plus consolante : toutes choses égales d'ailleurs, la densité croissante de population équivaut à une facilité croissante de production. »
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Nous n'avons pas cru nécessaire de nous arrêter à d'autres opinions et à d'autres critiques. La quantité en est pour ainsi dire innombrable. Elles ont toutes pour cause première rignorance du sujet, des données de la science sur la question et des idées que Malthus a défendues. Un critique littérateur, d'ailleurs homme d'esprit et de raison, ne disait-il pas, il y a peu de jours, dans Y Illustration , en rendant compte du livre de M. Guillard, dont il est parlé p. 53 , que cet auteur mettait à néant « les lois antidivines et antihumaines de Malthus? )> Il ne nous est pas démontré que cet écrivain ne pense au fond comme Halt^us, et que, de plus, il ne pratique la docirine de la prévoyance.
En résiuné, on peut affirmer que les critiques dirigées de nos jours contre Malthus n'ont en rien ébranlé le principe de population, doctrine de sens commun, reconnue par la plupart de ceux qui ont écrit sur l'Économie politique avant Malthus. confirmée par les savantes recherches de ce dernier, éclairée etsoutenue sous diversaspects par J.B. Say, Sismondi, Destutt deTracy, Dunoyer, Rossi, Mill, et généralement adoptée par la plupart des économistes contemporains.
En second lieu, l'expérience n*a cessé de confirmer la justesse des observations de Malthus sur les dangers de la charité légale et de ses conseils sur la pratique de la charité privée.
Troisièmement, enfin, la récente et solennelle discussion soulevée en France sur les prétendus droits à l'assistance et au travail a fait ressortir la grande raison avec laquelle Malthus discutait, il y a cinquante ans, ce grave sujet. (F. plus loin note XII.)
OBSERVATIONS SUR LE PRINQPE DE POPULATION AU SEÎN DE I/AGADÉfiQE BES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
FAR MM. PASST, fiONOTER, YILLERMÉ, QVOOT, LÉON FAUCHËB ET LORD BMOD> GHAM, A PROPOS o'UNE 1 ECTURE DE M. JOSEPH GARKIER. — REMARQUES DE CE DERNIER.
M. Joseph Garnier ayant été admis à lire à F Académie des sciences morales et politiques plusieurs extraits de l'article Population, destiné au Dictionnaire de V économie politique, il s'ensuivit au sein de ce corps savant une discussion à laquelle prirent successivement part MH. Dunoyer, ViUermé, Guizot, Ijéon Faucher et lord Brougham.
Voici ces observations, à^BJ^hsle Compte rendu officiel des séances et travaux de V Académie, rédigé par M. Ch. Vergé.
M. Passy:
Je demande à l'Académie la permission de lui soumettre quelques observations à l'occasion du mémoire important dont elle vient d'entendre la lecture. Tout ne me semble pas également vrai dans les opinions que Halthus et l'auteur du mémoire ont adoptées en ce qui touche le principe de popu. lation.