‹ Du principe de population: egergie de ce principeChapitre 48 sur 68 · OBSERVATIONS SUR LE PRINCIPE DE POPULATION · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LE PRINCIPE DE POPULATION

Si Malthus a rendu à la société aussi bien qu'à la science un service réel en montrant quels obstacles la tendance des populations à multiplier met à l'amélioration de leur destinée, et combien il est essentiel qu'elles ne croissent pas aussi rapidement en quantité que les ressources à leur disposition, il ne m'en paraît pas moins évident qu'il a donné à ses propositions un caractère absolu qu elles ne sauraient comporter. A les prendre telles qu'il les a énoncées, elles conduisent à eondure que les subsistances n'augmentent pas en même proportiiHi que les familles appelées à se les partager, et c'est là, en effet, la pensée qui ressort des deux progressions, l'une arithmétique, l'autre géométrique, qu'il met en regard afin d'indiquer plus clairement la marche des choses. Eh bien c'est cette partie du système de Malthus que je tiens pour erronée et qui , à mon avis , fait tache dans son livre. Je n'ignore pas que bon nombre de passages du livre de Malthus autorisent à penser qu'il n'a voulu parler que de simples tendances et non de faits constamment réalisés; mais c'est là encore un tort, et voici pourquoi. L'humanité apporte avec elle ici-bas des penchants divers, opposés même, et ces penchants, c'est à l'histoire de l'humanité même qu'il faut demander quelle est leur puissance respective. Avec les facultés qui la portent à multiplier, l'humanité possède des facultés intellectuelles et morales qui servent de contre-poids aux premières , qui en contiennent l'activité dans certaines bornes, et tout, dans les questions relatives à la population, consiste à savoir lesquelles de ces facultés l'emportent dans le cours habituel et régulier des faits. Or, sur ce point, nul doute fondé ne saurait s'élever. A partir de l'état sauvage, les sociétés n'ont cessé de croître en nombre, et en même temps d'arracher au sol qui les nourrit des moyens de subsistance d'une abondance assez progressive

260 DU PRIMCIfE DE POPULATION.

pour que les parts individuelles augmentassent de plus en phis. Prenez l'Angleterre ou la France, par exemple : vous recotuiaîtrez que leurs habitants, bien que beaucoup plus nombreux aujourd'hui qu'à aucune des époques antérieures, ne sont pas seulement mieux vêtus ou mieux logés qu'autrefois, mais aussi mieux et plus amplement nourris ; et ce fait, qui se retrouve dans tous les pays où la civilisation a marché, siHTit pour décider la question.

On dit, pour justifier l'opinion de Malthus, que la progression géométrique qu'il a signalée se réalise dans l'Amérique du Nord. Sans doute, au point de vue de la possibilité physique, il suffirait de moins d'im quart de siècle pour qu'une population donnée vînt à doubler ; mais ce qui se passe aux États-Unis, comparé à ce qui se passe ailleurs, fournit au contraire la preuve que les sociétés humaines savent subordonner leur accroissement numérique à la diversité des circonstances au milieu desquelles elles vivent, et qu'elles ne cèdent aux penchants qui les portent à multiplier qu'autant qu'il n'en résulte pas pour elles diminution de bien-être. Aux États-Unis, les familles ne se développent avec tant de rapidité que parce que les subsistances dont elles ont besoin et les capitaux qui font mouvoir le travail s'amassent plus promptement encore. Du jour où les ressources nationales ne pourront plus croître dans la proportion actuelle, elles cesseront d'elles-mêmes, comme l'ont fait les sociétés de TEurope , de multiplier autant, et un temps viendra, fort éloigné sans doute, où la population américaine arrivera à ne pas augmenter plus vite que les autreo. C'est que, quelle que soit la possibilité en fait de multiplication sociale, cette possibilité ne se manifeste que contenue par les conseils de la raison, et de manière à laisser les moyens de subsistance égaler ou devancer dans leur progression le mouvement

OfiSERVATIOSS ëtIR LE PRINCIPE DE POPULATION. 261

même de la population. S'il n'en avait pas été ainsi dès Forigine, jamais la richesse et la civilisation n'eussent fait un pas, et rhûmanilé tout entière serait demeurée sôus le poids des misères primitives. Hais, loin de là, Taisance générale, fruit des progrès de la raison, s'est accrue graduellement; le nombre des copartageants ne s'est pas élevé dans la même mesure que les ressources à leur disposition, et tout atteste que l'avenir, à cet égard, ne diOérera nullement du

Ces observations n'ont pas pour but de contester ce qu'il y a de bon et de vrai dans le fond des idées de Malthus. Il est certain^ au contraire, que, bien que les populations aient assez de sagesse pour ne pas multiplier de façon à rencontrer les f;ourments graduellemeat accrus de la faim, il serait fort à désirer que les classes les moins éclairées surtout consultassent davantage les conseils de la raison, et ne missent au monde que des ^antsdont le sort fiit mieux assuré. Ce n'est qu'à cette condition que leur destinée deviendra meilleure et qu'elles obtiendront plus ample part des ridiesses qu'elles contribuent à créer ; mais encore le défaut de prévoyance, si regrettable, qu'on est en droit de leur -reprocher, n'agit-il que comme obstacle au n^eux, et non, dans l'ordre général des choses, comme cause d'atlénuation des avantages acquis.

L'Académie voit sous quelles réserves j'accepte les idées cont^ues dans le mémoire si digne d'atlention dont nous avons entendu la lecture.

L'auteur a déployé beaucoup de savoir à l'appui des doctrines qu'il admet ; les recherches auxquelles il s'est livré ont infkiiment de prix, et je n'ai voulu insister que sur un point qui me semble capital, regrettant, au reste, en cette occasion, que noire règlement n'autorise pas l'auteur à répondre verbalement aux objections que j'ai cru devoir élever.

M. DUMOTER :

Je n*ai que quelques mots à dire sur les observations de M. Passy. Je les trouve, en général, fort justes, et je ne voudrais pas risquer de les affaiblir en y insistant.

Il est seulement un point sur lequd je ne suis pas tout à fait d'accord avec mon savant confrère, et j*arimi quelque peine, je Tavoue, à m'associer à la partie de ses remarques qui semble faire consister Touvrage presque entier de Malthus dans ce qu'il a dit de la différence de rapidité sui* vaut laquelle tendraient naturellement à s'accroître la population et les subsistances ; différence telle, que la population s'accroîtrait suivant une progression géométrique^ tandis que les subsistances croîtraient dans une progression arithmétique seulement. Quoique Hàlthus ait beaucoup insisté sur cette observation, eUô n'est ni la seule, ni la plus fondamentale, ni surtout la meilleure de son livre, et ce serait, je crois, mal servir sa mémoire que de faire consister surtout son ouvrage dans ce qu'il a dit à ce sujet, d'autant que, pour mon compte, je trouve, sm* ce point, sa doctrine essentiellement erronée.

D n'est nullement vrai, selon moi, que, naturellement et abstraction faite de toute intervention de l'activité et de la prudence humaines, la population tende à aroître géométriquement, tandis que les subsistances ne tendraient à se multifJier que suivant une progression arithmétique. L'homme n'est certainement pas , des êtres vivants, celui qui tend naturellement à s'accroître avec le plus de rapidité. Il est, au contraire, une multitude d'animaux et de végétaux, surtout dans le nombre de ceux qui sont destinés à l'alimentation, qui, naturellement, tendent à multiplier et à croître beaucoup plus facilement et plus rapidement que lui. J'en pourrais citer mille exemples ; la moindre réflexion suffit

Page 1