OBSERVATIONS SUR LE PRINCIPE DE POPULATION
pour en indirpier. Puis, je parle là des choses laissées à leur impulsion naturelle, et les proportions vont bien autrement changer sitôt que la réflexion, l'activité, l'industrie, la prudence humaine, interviendront. La volonté de Thomme intervenant, les choses destinées à le nourrir tendront à se multiplier phis rapidement encore, et il pourra arriver que, par réflexion et de dessein prémédité, lui-même se multiplie, au contraire, moins rapidement. Il y aura des variétés infinies dans les proportions suivant lesquelles s'accroîtront la population et les subsistances, et je ne sais s'il arrivera jamais qu'elles s'accroissent précisément suivant la loi prétendue observée par Malthus.
Je regretterais donc, dans l'intérêt de l'illustre économiste, qu'on fît de la démonstration de cette loi l'objet fondamental de son travail. Elle y figure, sans doute, et y tient une assez grande place; mais je ne crois pas qu'elle en soit r^ément essentiel. Ce qui constitue la doctrine de Halthus et les progrès qu'il a fait faire à la science économique dans la question si capitale qu'il a traitée, ce sont plutôt ses remarques générales sur les erreurs accréditées en cette matière, sur les vices de la législation destinée à l'accroître, sur les maux qui résultent d'une multiplication de l'espèce trop précipitée, sur la nécessité d'en soumettre l'accroissement à des règles, sur les devoirs que l'homme à cet égard doit nécessairement observer. Voilà les choses vraiment neuves, vraiment essentidles de son livre, et celles qui lui ont donné des droits incontestables à la gratitude de ses contemporains et de la postérité.
M. Passy :
Cet hommage, je le rends aussi pleinement à l'auteur de V Essai sur le principe de population. Personne, plus que moi, ne rend justice au mérite de son, livre ; il a
éteint bien des préjugés anciens et jeté les plus précieuses lumières sur une des jjuestions qu'il importe le plus de bien connaître.
Malthus a eu raison de montrer que Thumanité, si elle ne résistait pas à rentraînement des propensions dont elle est douée, ne pourrait s*élever à un plus haut rang et échapper aux souflrances de Tindigence ; il a eu raison d'avertir les familles pauvres que le trop giand nombre des enfants à qui elles donnent naissance est pour chacune d'entre elles une cause de dénûment et empêche la classe ouvrière d'obtenir les salaires dont le taux croissant pr<>pagcrait dans ses rangs le bien-être qu^dle désire. Sur ces points, pas de dissentiment
Mais ce que je regrette, c est que Malthus ait été jusqu'à donner la progression dont il parle comme l'expression d'une loi du monde social. Vainement cherche-t-on daos son livre la preuve qu'il ne Ta présentée qu'à litre d'explication de la manière dont les choses pourraient se passer s'il n'existait pas d'obstacles à l'usage que les hommes pourraient faire de leurs facultés natives, il y a plus que cela dans son argumentation. Il y a chez lui penchant à croire qu'en effet l'espèce humaine multiplie plus rapidement qu'elle n'augmente ses moyens de nutrition, et que sur sa destinée pèse une sorte de fatalité qui la condamne à vivre éternellement sous le poids de misères ou stationnaircs ou croissantes.
LoHD Brougham fait remarquer que Malthus, en se servant des piogressions arithmétique et géométrique, n'a \-oulu exprimer qu'une tendance.
H. YlLLERMÉ:
Les deux progressions de Malthus n'élaient, à ses yeux, qu'une manière de s'oxpliquor et de traduire plus intelliiji-
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Uement sa pensée; mais au fond il n'a voulu constater qu*une tendance de la population à dépasser les moyens d'existence. Ajoutez que cette tendance peut être combattue par tous les moyens que la prudence et la prévoyance inspi* rent à l'homme, et, en fait, elle est combattue par les progrès de la culture et de Tindustrie.
Je dois ajouter, dit encore M. Villermé, qu'il se produit chaque jour dans le domaine de l'industrie des faits qui, tout en admettant le statu qiw dans le chiffre de la production des fruits de la terre et des animaux destinés à la nourriture de l'homme, en accroissent singuUèrttiient le rendement. Ainsi, par exemple, la meunerie a fait depuis un certain nombre d'amiées des progrès tels, qu'avec la même quantité de grains on obtient aujourd'hui une quantité bien supérieure de substance alimentaire. L'augmentation de la farine, produite par les perfectionnements de la meunerie, est du quart et même du tiers. On comprend les ressources nouvelles qui en résultent pour les populations.
M. Passy :
C'est effectivement dans les progrès de l'intelligence humaine que se rencontre le contre-poids des inconvénients attachés à l'accumulation des populations. Ces progrès déterminent des applications du travail de plus en plus fécondes, et les fruits qu'ils produisent se multiplient suffisamment pour cpie, malgré letu* accroissement en nombre, les hommes en obtiennent des quantités de plus en plus fortes. M. Villermé a cité les perfectionnements delà meunerie ; il serait facile d'en citer bien d'autres qui s'accomplissent successivement. Faire et apphquer des découvertes nouvelles, tirer, grâce à l'extension de ses lumières, un parti sans cesse plus efficace de ses forces et de ses facultés, c'est la destinée de l'homme , et c'est parce que sa constitution
intellectuelle le force à s'éclairer graduellement qu'il avance et surmonte peu à peu tous les obstacles qui s'opposent aux progrès du bien-être qu'il lui est donné de recueillir. Ces obstacles, les ims sont dans les ré^stances que le monde matériel fait à ses œuvres, les autres dans les imperfections mènes de sa nature ; mais les uns et les autres cèdent également à la puissance supérieure qu'il tient de sa raison, et vainement a-t-il multiplié, jusqu'ici les richesses qu'il a créées sont devenues plus abondantes à mesure que les générations successives ont eu à se verser sur le sol occupé. C'est là l'histoire même de la civilisation.
Lord Brougham :
Je ne veux ajouter qu'un mot à ces cxplicatioils, c'est c[ue les idées de Halthus avaient été, en partie du moinâ, exposées avant lui. On demandait un jour à Townsend, qui a écrit au siècle dernier un voyage en Espagne, dont parle souvent Malthus, son opinion sur les idées de ce dernier, relatives à la population : a Je ne puis que les approuver, dit-il ; je les ai écrites avant lui. »
M. Guizot:
Je n'ai aucune objection à élever contre les observations de M. Passy, je les crois en général fondées. Je veux seulement rappeler la place qu'occupe le livre de Malthus dans l'histoire de l'économie pohtique. Son ouvrage a été inspiré, surtout, par la nécessité de combattre une erreur qui avait crédit dans l'opinion publique et même auprès des gouvernements, à savoir, que la population fait la force des États; d'où il résultait qu'on devait encourager indistinctement son accroissanent. C'est contre cette erreur que Malthus a écrit son livre. Il l'a mise en évidence et détruite. Il a été conduit, dans le cours de son travail, à d'autres idées contestables; mais son point de départ a été la lutte contre une idée