ENTRAVES AU 11AIIIA6E ET A LA POPULATION
vers se dépeupler; il n'y a qu'à voir ce qu'étaient l'Italie et la Grèce avant et après les victoires des Romains*, n
Mmitesquieu cite à l'appui de son assertion les témoignages de Strabon et de Plutarque, cités par Tite-Iive *.
Voici comment s'exprime Aristote ' :
« C'est aussi un grand tort^ quand on va jusqu'à diviser les biens en parties égales, de ne rien statuer sur le nombre des citoyens, et de les laisser procréer sans limites, s'en re*> mettant au hasard pour que le nombre des unions stériles €K»mpense celui des naissances, quel qu'il soit, sous prétexte que, dans l'état actuel des choses, cette balance sem))Ie s'établir tout naturellement. Il s'en faut que le rapprochement soit le moins du monde exact. Dans nos cités, personne n'est dans le dénûment, parce que les propriétés se partagent entre les enfants, quel qu'en soit le nombre. En admettant, au contraire, qu'elles seront indivises, tous les enfants en surnombre, peu ou beaucoup, ne posséderont absolument rien.
a Le parti le plus sage serait de limiter la population et non la propriété, et d'assigner un maximum qu'on ne dépasserait pas, en ayant à la fois égard, pour le Gxer, et à la proportion éventuelle des enfants qui meurent, et à la stérilité des mariages.
« S'en rapporter aulîasard, comme dans la plupart des États serait une cause inévitable de misère dans la république de Socrate; et la misère engendre les discordes civiles et les crimes.
« C'est dans la vue de prévenir ces maux que l'un des plus anciens législateurs, Phidon de Corinthe, voulait que le nombre des familles et des citoyens restât immuable, quand
* Esprit des lois, liv. XXIII, eh. xix.
* Tite-Live, mort en Tan 18 ou 19. Plutarque et Strabon vivaient 50 ans avant J. G.
* Politique, 1. H, ch. ni, g 6.
S20 mi PRINCIPE DE P0PCH.ATI01C.
bien même les lots primitifs auraient été tous in^aux. Dans les lois on a fait précisément le contraire *, »
Platon prescrit expressément que le nombre des maisons et des lots de terre ne dépasse jamais cinq mille quarante, comme celui des familles de guerriers. Quant au nombre des enfants, il ne le limite pas; mais il dit qu'en cas de surabondance 0:1 peut interdire la génération ou envoyer l'excédant s'établir en quelque autre lieu qu'on aura jugé convenable *.
Âristote, analysant la constitution Cretoise ', dit : Les n vues du législateur sont excellentes sur les avantages de la sobriété et sur l'isolement des femmes, dont il redoute la fécondité; mais il a établi le commerce des hommes entre eux, règlement dont nous examinerons plus tard la valeur bonne o\i mauvaise. »
M. Barthélémy Saint-Hilaire , son traducteur, ajoute : a Ainsi ce vice, si répandu dans la Grèce, avait été sanctionné par des lois. C'était une opinion vulgaire, au temps d'Aristote, que les Cretois s'y étaient livrés les premiers. . . Grégoire, dans son Traité de la Domesticité, a réuni sur ce sujet des faits assez curieux.. . Dans l'antiquité ce goût fut réservé aux hommes libres*... Platon a, dans une foulé de passages, proscrit avec une très-grande énergie ce vice odieux. On peut surtout consulter les Lois, liv. VIII, p. 110, trad. de M. Cousin. F. Xénophon, République de Sparte , chap, ii. »
* Phidon, dont parle Aristote , vivait vers la fin du neuvième siècle avant J. G.
* Lois, i. V.
' Politique, 1. II, eh. vii, § 5.
* On ne craignait pas la multiplicité des serfs contribuables, mais celle des guerriers et des hommes libres à entretenir.
ENTRATES AIT MARIAGE ET A U P(»ULATIOM. S2{
En parlant de l'éducation dçs enfants, Aristote* détermine comme épocpie la plus favorable au mariage : 18 ans pour les femmes et 57 ans, ou un peu moins, pour les hommes. Platon* fixe pour les femmes l'âge de 20 à 40 ans, et pour les hommes de 50 à 45.
M. Barthélémy Saint-Hikire ajoute : « Sous le climat de la Grèce, c'était certainement retarder beaucoup le mariage pour les femmes. En ceci, les deux philosophes grecs ont été plus sages que nous ne le sommes aujourd'hui, où dans un climat comme le nôtre, c'est.à-dire beaucoup plus frcnd, les femmes sont mariées aussi, en général, de 18 à 20 ans. Ocdhis Lucanus, ou l'auteur qui a pris son nom, expose les mêmes principes qu'Aristote sur le mariage, dans le petit traité intitulé : De la nature de V univers. »
Plus loin (§11) Aristote prescrit l'époque où la génération deirra cesser (quatre ou cinq ans après la cinquantaine) et les époques les plus favorables pour la m^er à bonne fin.
I>ans ce même chapitre (§ 10) Aristote permet l'abandon et l'avortement: «... 11 conviendrait de défendre par une loi de prendre jamais soin de ceux qui naîtront difformes; et, quant ani nombre des enfants, si les mœurs répugnent à l'abandon complet, et qu'au delà du terme formellement imposé à la population quelques mariages deviennent féconds, il faudra provoquer l'avortement avant que l'embryon ait reçu le sentiment et la vie. Le crime ou l'innocence de ce ikit ne dépend absolument que de cette circonstance de sensibilité ou de vie.
Les anciennes lois de Rome cherchèrent, en général, à dé-
* Politique, Uv. IV, ch. xiv, g 6,
• République, p. 276, Irad. de M. Cousin.
332 WJ PRIUCIPE DE POHJLJinOS.
terminer les citoyens au mariage; plus tard, les censeurs engagèrent par le Code et par les peines, selon les besoins (v, p. SU). Mais à diverses époques les naoeurs contribuèrent beaucoup à dégoûter les citoyens des unions légitimes. C*est contre cette tendance qu'Auguste voulut réagir par les lois Julia et Papia Poppeà. Il disait dans une harangue aux chevaliers : « Pendant que les maladies et les guerres vous enlèvent tant de citoyens, que deviendra la ville si on ne contracte plus de mariages. . .? Ce n'est pas pour vivre seuls que vous restez dans le célibat, chacun de vous a des compagnes de sa table et de son lit, et vous ne cherchez que la paix dans vos dérèglements *. »
Le christianisme vint réagir, comme nous venons de le dire, contre les encouragements au mariage, en partant d'un principe morsA et religieux, mab en ddiors de toute préoocu- [tation économique.
Depuis, rÉglise catholicpie a toujours recommandé Fabsti-* nence*; et la pratique de cette mortification, jointe à d'autres causes, a produit le célibat des prêtres, et d'innombrables institutions conventuelles destinées aux deux sexes.
Le céiibiit était recommandé par saint Paul, qui disait aux chrétiens « qu'il est avantageux pour l'homme de ne point
* Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXUI, c. xxi.
* Le célibat est aussi en honneur dans le bouddhisme. On rencontre dans le Tibet et à Geylan de nombreuses lamaseries habitées par des religieux vivant dans le célibat comme moyen d^arriver à un degré de nulMcation conduisant à Tabsorption dans le Grand Tout.
ENTRATES AU IIAIUAGfi ET A LA POPULATION. SJS
chercher du tout le phisir des sens, et que^ si celui qui marie ^ fille fait bien, celui qui ne la marie pas tàïi mieux ^ »
Et ailleurs : c Les personnes qui se marient imprudemment souffriront dans leur chair des afflictions et des maux que je Toudrais vous épargner*. )»
Une loi de Tempereur Majorien (mort en 461) imposait aux pères de constituer une dot à leurs fils ou à leurs filles ayant de les marier; et, plus tard, le concile d Arles (534) défendait le mariage sans dot : Nullum sine dote fiât conjugmn.
Dans sa vingt-quatrième session, le concile de Trente (das en 1565)^ frappe d'anathème l'opinion que c Tétat conjugal doit être préféré à Tétai de virginité ou de célibat, et qu'il n'est pas meilleur et jJus saint de demeurer dans la virginijté et le célibat que de contracter mariage. Si pour vaincre les volontés de la chair la sagesse naturelle est trop faible, en revanche la grâce y suffit*. »
Nous trouvons ces citations dans un remarquable article publié dans le Correspondant, recueil religieux, par M. de Metz-Noblat, appartenant à l'école, malheureusement si res^ Ireinte, des économistes catholiques et malthusiens, que nous voudrions voir s'étendre. Ainsi que M. de Villeneuve-Barge-
* Paul, IIConnr/t.,xii, 9.
» Citation de M. de Villeneuve-Bargemont. HisL de VÉcon* poL 2- vol., p. 278.
* Dernier concile œcuménique, convoqué en 1 542, ouvert en 1 545 et clos en 1565. Les protestants furent entendus et condamnés dans ce concile, que ne reconnaît d'ailleurs pas TÉglise gallicane.
* Population et misère, extrait du Correspondant, iSbà,
* Si quis dixerit, statum conjugalem anteponendum esse statut virginitatis vel cœlibatus, et non esse melius ac beatius manere in TÎrginitate vel cœlibatu, quam jungi matrimooio, anthema sit. » (Gonc. Trident, séss. xuv, cao. 10.)
3t4 DO rRUClPB M POPOLAfflON.
mcmt, H. de Iletz-N<d)lat revendique la doetrkie et la contrainte morde par le catboHcisme, plus capable de donnar à ce frein TeiBcacité nécessaire pour contenir préventiveniait Fessor possible de la population, parallèlement ou au-dessous de l'essor possible de la production, et éviter la loi cruelle de la nature, qui fonctionne sans pitié sur la p(qpulation, ne seproportiomiant pas au capital, en inspirant aux hommes une prè* voyance instinctive ou réfléchie qui leur conseille de ne pas user de toute la plénitude des facultés génératrices dont ib sont doués; en portant les uns à se maintenir dans le célibat, ]es autres à retarder le mariage ; en conseillant à ceux-K» de n'en user qu'avec modération , à ceux4à de n'en pas usor d*|me façon réprouvée par la morale (p. 19).
S'appuyant sur les citations que nous venons de rapporter et d'autres^ relatives à la consécration de la virginité et de l'abstinence, l'auteur que nous citons condut en ces termes :
« Ainsi c'est dans le cathdicisme, et dans le cathoUcisme seul, que les sociétés européennes peuv^t trouver un frein à la fois moral, sérieux et efficace contre la puissance génératrice de l'homme; c'est à lui seul qu'on peut demander utilement de tenir en échec cet excès de force proc^éâftrice que ne suffit point à contenir la pnidence purement humaine; c'est lui seul qui vient renforcer cette sorte de prévopnce, et plus souvent encpi^e la suppléer, pour épargner à notre vaine pitié le spectacle cruel d une population exubérante moissonnée par la misère; seul il poit maintenir d'ime manière durable et permanente, sans secousses, sans souffrances, par une simple action préventive, l'équilibre entre la population et le cq>ital.
* Tirées d'un autre écrivain catholique et malthusien, M. Guerrier d» Dumast, Origine de tous nos périls»
EiNTR.\VES AV MARIAGE ET A LA PaPULATlOiN'. 3^5
« HU y réussit de deux foçoiis : d'abord en honorant et en faisant pratiquer la continence, ainsi que nous venons de le Toir; ensuite en préchant la simplicité des mœurs, en condamnant le luxe , en conseillant Tabstinence et la mortification, d
L'auteur explique comment cette doctrine n'exdut pas une raisonnable satisfaction des besoins de la civilisation et le culte des arts.
Les choses ainsi entendues, nous lui donnerons raison sur ce point. Nous accordons encore que la foi catholique peut 4pspirer et faire pratiquer la continence absdue. Hais il en est de même de toutes les fois, et nous ne saurions conclure d'une manière aussi exclusive que lui. Ce qu'il dit du catholicisme -peut être dit de tout le christianisme, et encore de la philosophie et de la morale, c'est-à-dire de la rajson.
En fait, et sauf un bien petit nombre d'exceptions, les catholiques (les hommes rehgieux) « croient presque offenser Dieu en pensant que les unions, même légitimes, puissent jamais être trop nombreuses ou trop fécondes, et que le Créateur fasse sortir de grands maux de la satisfaction des penchants naturels, qjii, par leur côté noble comme par leur côté matériel, jouent un rôle si important dans la vie humaine. » Nous citons les paroles de l'auteur (p. 15).
En fait, si l'Église, en général, recommande la continence avant le mariage, si elle impose le célibat aux prêtres, si elle ne provoque pas aux mariages, elle pousse aussi de toutes ses forces à la fécondité des mariages riches ou pauvres , contrairement à la recommandation d'abstinence absolue peu praticable de Lactance, et à l'exemple des premiers chrétiens, qui n'étaient pas dans une condition et une situation d'esprit normales. Combien, en effet, parmi les trente-six millions de Français, par exemple, en ks admettant tous bons catholiques, compterait-on de saints couples comme ceux de saint Hatri
526 DCT rRJKCIPE DE POPULATION.
et sainte Cunégonde, d'Injuriosus et sainte Scohstiqiie*. Eh résumé, si M. de Villèneuve-Bargemont et M. deMelz- NoUai ont raison, ainsi que nous Tavons déjà reconnu, de revendiquer, non pour le catholicisme exclusivement, mais pour le christianisme, la priorité de la doctrine de la eontramte morale absolue préchée par saint Paul et Lactance
» r Que ceux Ique leur indigence empêche de nourrir leurs enfants s'abstiennent de leurs épouses. » (Paroles de Lactance citéet pir G. Dupuynode dans ses Éludes sur la pop\ et la charité', J»ur7UiL des économistes, 185i, d855.)
< Dès lors on vit apparaître ces eunuques spirituels qu'avsût signalés dans Tavenir le prophète Isaïe (cap. lvi, 4 et 5). Des âmes d'éUte commencèrent k vivre de la vie des anges; Tarmée en devint innombrable; et désormais, sans profaner leur corps par des mutilations ignobles, une foule d'êtres énergiques, armés de leur résolution seule, oublièrent qu'ils avaient un sexe. Ils y renoncèrent volontairement pour mieux gagner le royaume éternel.
f Les uns dans le sein même du mariage, au lieu d'user des droits qu'il conférait, s'en abstinrent, soit totalement, comme parexemple on' le sait de Julien et de Basilissa, d'injuriosus et de Scolastique, de saint Henri et de sainte Gunégonde, ou de saint Ëlzéar et sainte Delphine; soit en partie, comme avaient coutume de le faire la plupart des chrétiens des premiers siècles, lesquels, au rapport de Tertullien, dès qu'ils avaient assuré la perpétuité de la famille, réduisaient communément l'alliance conjugale à la simple union des âmes.
i Les autres ne consentirent même pas à contracter des liens dont la nature, dont Tapparcnce au moins, était en désaccord avec leur sublime désir. Voulant pousser la chasteté jusqu'à la virginité, ils embrassèrent franchement celle-ci, de droit aussi bien que de fait. » (Origine de tous nos périls, par M. P. Guerrier de Damast«)
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et pratiquée, nous dit-on , par les premiers chrétiens, et qui s'est traduite par le célibat des prêtres et là multiplication des couvents, il faut reconnaître que ces conseils d'abstinence ascétique sont peu praticables par le plus grand nombre, qu'ils n'ont pas eu pouf but de proportionner la population aux moyens d'existence, et que leur action limitative a été neutralisée et bien au delà par la re^ commandation faite aux époux de multiplier autant que possible, autant que le permettent les forces procréatrices, en vertu d'une fausse interprétation du crescite et multiplica' mmi (V. Tp. 87), interprétation tout à fait en désaccord avec les lois de la nature et des besoins de l'homme, que le Christ ne voulait assurément pas méconnaître.
Cette funeste et regrettable impulsion a été donnée et continue à être donnée à Taccroissement de la population par la presque totalité des écrivains cathofiquès, par les casuistes, et au moyen de la confession ^ Mais tout porte à croire que, si les lumières du clergé catholique, portant leur attention sur cette grave question, étudiaient les lois et les conditions de la vie sociale, elles repousseraient les doctrines étroites des casuistes, ainsi que F inintelligente jurisprudence de la congrégation de l'Index (F. plus loin, p. 338), et que le clergé userait de sa grande influence pour conseiller, non plus la procréation incessante et homicide, mais la prévoyance , sauvegarde de la dignité et de la moralité des familles. (Voir à ce sujet l'ensemble du chap. x.)
Ces réflexions s'adressent au clergé anglican que M. J. S. Mill* blâme vivement de donner aux pauvres le mauvais exemple de Tincontinence et de l'imprévoyance.
• Voir Fouvrage intitulé Mœchialogiey cit(5 p. 98, et destiné à servir de guide aux prêtres pour la confession.
* V. Principles of poliUcal economy, eh. xni, § 15.
328 DO PRUiClPE DE POPCL.'ITIOK.
Voici maintenant quelques renseignements recueillis par la commission de pauvres en Angleterre touchant divei*ses prescriptions légales actuellement en vigueur relativement au mariage ^
Dans le Hecklembourg, les mariages sont retardés par la conscription jusqu'à la 22* année, et par le service militaire pendant six ans de plus ; en outre, les futurs époux doivent avoir un domicile, sans quoi le prêtre n'a pas le droit de les marier. Les hommes se marient de 25 à 30 ans, et les fenmies presque au même âge, parce que les uns et les autres doivent gagner d'abord de quoi s'établir.
En Saxe, Thomme ne peut se marier avant ^i ans, s'il est propre au service militaire. A Dresde, les artisans ne peuvent se marier qu'après être passés maîtres.
Dans le Wurtenberg, l'homme assujetti au service mililaire ne peut se marier avant 25 ans, que par une permission i^péciale obtenue ou achetée, et en prouvant que lui et sa future possèdent ensemble de quoi s'établir et élever une famille. Dans les grandes villes, il faut posséder de 800 à 1,000 florins ; dans les petites, de 400 à 500, et 200 florins dans les villages.
En Bavière, les futurs doivent également faire la preuve qu'ils ont des moyens suffisants d'existence.
Il en est de même à Francfort. A Lubeck, Thonmie doit prouver qu'il a une profession capable de subvenir aux besoins d'un ménage, avoir été reçu bourgeois et acquis l'uniforme de garde bourgeoise, qui coûte une centaine de francs.
* F. J. S. Mill, Principes d'économie politique, cbap. xi, § 4.