‹ Du principe de populationChapitre 15 sur 120 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

f^UITE DE L’EXl'OSÉ DU IMÎIXCIPE DE POPULATION ; OBSTACLES PHYSIQUES ET MORAUX OPPOSÉS PAU LA NATURE OU PAR L’HOMME A L’ÉNERGIE DE CE PRINCIPE.

I. Émiméralinn. — Olisliiclcs an développement de la population. — Obstacles préventifs id répressifs indiqués parMaltlius. — L’Emigration. — L’Aisance et le progrès industriel. — Théorie de M. Double day et de Fourier.

II. Objections faites à la théorie des obstacles. — Objections tirées de la réalité de ces obstacles; — des desseins de la Providence; — du principe aristocratique inné dans l’homme; — de la Perfectibilité humaine et du progrc's de sa moralité; — des ressources productives de la Densité de la population, mesure inexacte de la puissance des États; — du progrès des Cultures.

I. — Knamération de» obstaeie» au dévelappement inHiii de la population. — Obstacle» préventif» et répresaifa indiqués par Malthua. — l.'Éniigration. — i/Aisanee et le progrès industriel. — Théorie de M. Uoubleday et de Fourier.

Nous venons de constater la nature du principe de population, son énergie, les avantages et les maux qui peuvent en résulter. Examinons maintenant par

ÔS I.K l'I'.lACIl'K III rul'l 1 AI lü>.

quels obstacles le dévcloiqieincnl de la population a pu et peut être contrarié.

Ces obstacles sont de deux espèces et de nature opposée : les uns préviennent les naissances; les autres amènent la mort des hommes nés dans de mauvaises conditions sociales. Les premiers sont préventifs, et les autres répressifs. Malthus a nommé ces derniers les obstacles positifs; mais cette appellation n’est pas bonne et peut amener de la confusion ; car les obstacles qui préviennent la population sont aussi positifs que ceux qui les font périr.

Au nombre des obstacles à l’accroissement de la population par l’action de son principe se trouvent : l’insalubrité des localités qu’habitent les populations; — la malpropreté ou le dénûment des maisons qui les abritent ; — le manque de vêtements et de soins hygiéniques; — une nourriture malsaine ou insuffisante ; — le déréglement des mœurs ; — l’abus des liqueurs fortes, du tabac ou d'autres irritants; — les disettes et les crises, dont les effets se font sentir à plusieurs années de distance; — la guerre, qui amène après elle la dissipation de capitaux énormes, la dévastation des récoltes, le ralentissement des cultures etc. ; — la diminution du travail, les fausses mesures économiques; — les soucis et les douleurs morales, etc.; — l’avortement, l’infanticide lui-même, affreux moyens, plus pratiqués qu’on ne pense*.

* L’aTortcment, l'infanticide, sont très- fréquents de nos jours;

OBSTACLES OPPOSÉS l’.Ui l.\ >.\n iiE OU l'.Ul l.’ilOB >! E. .'(‘.I

La plupart de ces causes ineurtrières produisent les épidémies ou les rendent plus redoutables, nuisent au développement de 1 enfance, diminuent les facultés de l’âge mûr et causent une mortalité considérable qui vient balancer le principe énergique de la reproduction. Maltliusles a comprises sous sa formule de Vice et 31isére, alternativement causes et effets l’un de l’autre et abrégeant la vie humaine.

Les obstacles préventifs appartiennent à deux catégories bien distinctes : les uns procèdent du Vice, les autres de la Raison.

Ceux qui procèdent du vice sont : la débauche, la promiscuité des sexes, la prostitution, qui détruisent la fécondité; la polygamie, qui agit dans le mémo sens, comme le prouve la statistique des peuples d’Orient ; l’esclavage, cpii agit à la fois comme obstacle répressif par les mauvais traitements infligés à l’esdave, et comme obstacle préventif en foulant aux pieds les sentiments de famille.

Les obstacles préventifs d’une natuie opposée à ceux-là sont toutes les mesures de Prévoyance cpii poussent les hommes à retardei' les mariages ou à proportionner le nombre de leurs enfants aux facultés qu’ils ont de les nourrir et de les élever. Ces obstacles

bien qu'ils soient punis par les lois, on peut dire qu'ils ne sont pas aussi sévèrement poursuivis par les nneurs. Ce qui se passe tous les jours devant les tribunaux en est la preuve. V. cliap. x, § 5 des détails sur l'infanticide.

;.l, IMll.M.II’K Kl. IMtl’U.AIIllS

mil de tout temps plus ou moins conlrilmé à arrêter l’essor de la population; il serait impossible de préciser dans quelle limite ils ont ayi, mais on conçoit (ju’il est possible, selon telle ou telle direction morale des esprits, que leur action s’étende ou se restreigne.

^’ous allons revenir sur ce sujet ; mais auparavant nous voulons combler une lacune qui n’était pas dans l’esprit de Maltims, mais qui est dans son livre et dans son exposé, et ensuite passer en revue une série d’fdijeclions qui ont été faites contre cette théorie des obstacles, et qui s’adressent aussi à la conclusion des deux propositions que nous venons d’exposer et de développer.

Maltims oublie de mentionner, au nombre des obstacles à l’accumulation de la population sur un point donné, TKinigration, qui peut être supérieure à l’immigratioii, cl qui peut en partie, beaucoup moins qu’on ne pense d’ailleurs, neutraliser les effets de l’accroissement des classes nécessiteuses, comme nous le verrons plus loin. (Cbap, viii\ Mais cet oubli n’est qu’apparent , car Maltlius discute cette question en parlant des moyens proposés pour remédier à l’excès de population. Et, en elîet, l’émigration n’a pris un certain essor que dans ces derniers temps, avec le perfectionnement des voies de communication maritimes, et il n’a pour ainsi dire pas agi dans le passé comme obstacle a»i développement des populations continentales. Nous dirons plus loin jusqu’à

.'HISTM.U S Ol’POSKS P\ll I.A >\TI 1;|-; 01 l'Ail 1 ,’hOMMK. il

quel point il peut agir diî nos jours comme remède à l’excès de population.

Deux brillants écrivains, MJI. Louis Reybaud et Blanqui, le premier dans son article du Journal di’tt Économistes, en combattant M. Rossi le second dans son Histoire (le l'Économie politique -, en exposant la doctrine de Maltbus, ont dit avec raison que l’expatriation était providentielle, et que jusipi’à ce jour elle avait rendu d’immenses services à la civilisation et à l’industrie de tous les peuples. Mais, tout en partant d’une idée juste, ils trouvent, à tort selon nous, les craintes de Maltbus chimériques, sa loi suffisamment combattue, et ils comptent sur l’expatriation pour rétablir l’équilibre.

Personne assurément ne peut nier les effets civilisateurs de l’expatriation et l’intervention de la Providence sur les choses d’ici-bas. Mais la question n’est ptas tout à fait là, ce nous semble : il s’agit de savoir si l’expatriation est un obstacle suffisant à l’excès de population, si elle a suffi dans le passé, si elle suffira dans l’avenir. C’est le point que nous examinerons un peu plus loin. En attendant, remarquons que M.L. Reybaud lui-même nous a fait apprécier combien peu l’émigration soulage les populations trop serrées. « Depuis le seizième siècle, dit-il, l’Europe, dans le

' Tome t, 1840, |i. 1!)i.

^ Tonie II.

i.K I'iii.m;ii'i; pk i*0I'UI.\tio.n.

cours de 500 ans, envoie en Amérique 25 millions de blancs, qui chassent devant eux les cuivrés éperdus. » Supposons le chiflre exact, ce n'est guère que 85,000 émigrants par an pour toute l’Europe, et pour mettre un obstacle assez répressif, d’ailleurs, à la reproduction des cuivrés !

On reproche aussi à Malthus d’avoir oublié de tenir compte des heureux effets de l’Aisance et des progrès industriels et économiques qui la produisent. Or, avec l’aisance, dit-on (et la remarque est juste en général), la fécondité des familles diminue. D’où résulterait cette conséquence consolante que la civilisation est à la fois remède et obstacle au mal pouvant résulter du principe de population.

Malthus n’ignorait pas cela.

11 y a longtemps que les effets de l’aisance sur le ralentissement de la population ont été constatés, et qu'on s’est aperçu que les familles riches (sauf cependant des exceptions nombreuses) ont une tendance à se multiplier en proportion moindre que les familles pauvres. 3Iais «luelle est la cause de ce phénomène? L’aisance diminue-t-elle directement la fécondité, ou bien l’aisance est-elle plus propre que le dénùrnent et la misère à for liber la moralité, la prévoyance, la dignité du père de famille, à le rendre plus apte à user de son libre arbitre, plus capable de pnidence dans le mariage? — La réponse n’est pas douteuse: il n’est besoin d’entrer dans aucun détail.

ORSTACI.KS OITOSÉS PAR LA iNATlKI, Of PAT. 1-’ HOMME. 43

Il tombe SOUS le sens que la vie tranquille d'un couple aisé est bien plus favorable à la reproduction, à la grossesse, aux soins que réclame la première enfance. Abstrayez par la pensée la prévoyance, et mettez en parallèle deux couples, l’un misérable, l’autre aisé, de môme santé au point de départ ; pouvez-vous conclure que c’est du côté de la misère que l’accroissement aura plus de probabilité? Assurément non; il pourra y avoir autant de naissances d’un côté que de l’autre, mais c’est du côté de la misère que la mort fauchera le plus souvent. Que si on nous objectait la prospérité des familles très nombreuses à la campagne et à la ville, nous répondrions que ces familles ont été assez heureuses pour trouver des circonstances favorables sur lesquelles d'autres ont en vain compté.

Si maintenant on demande pourquoi la misère est prolifique, nous répondrons, avec Rossi, quelle rend l’homme égoïste, insouciant de l’avenir de ses enfants comme de celui de sa malheureuse compagne et du sien propre, intempérant, incapable de la moindre contrainte, et enlin insensible quelquefois à la perte de ses petits, dont la mort le délivre, et pour lesquels il sait bien qu’un sort pareil au sien n’est pas à regretter. Montesquieu avait déjà dit ; « Les gens qui n’ont absolument rien, comme les mendiants, ont beaucoup d’enfants, qui sont en naissant munis des instruments de cet art ’ . »

' Esprit des Lois, liv. XXIII, chap. xi. Il y a de nobles et tou-

Page 1