‹ Du principe de populationChapitre 19 sur 120 · I.F. IT.ISCIPK 1)E i'OHI.ATIOS · texte numérisé non relu

I.F. IT.ISCIPK 1)E i'OHI.ATIOS

L’équation de fait entre les subsistances et la population, c’est ce qu’on \oit. — L’action des obstacles qui l’ont produite, c’est ce qu’on ne voit pas.

En fait, il est vrai que, la population est forcément limitée par la quantité de moyens d’existence disponibles. Mais comment? Est-ce parce que la Providence surveille l’action de la fécondité humaine, augmentant ici son énergie, la diminuant plus loin, à l’insu de l’homme, proportionnellement aux moyens d’existence, à la nature des récoltes, à l’activité du travail, à la condition des populations? ou bien estce parce que la nature fauche impitoyablement, par l’ensemble des moyens qui font suite aux agitations et à la misère, le nombre des hommes excédant celui qui peut vivre, si, de son C(Hé, l’espèce, ainsi dûment avertie, ne réagit par la cessation des unions conjugales pour arrêter le mouvement progressif?

Troisième objection. — Action régulatrice de la Providence. — On a répondu à ce dilemme en affirmant l’action régulatrice, pour ainsi dire quotidienne, de la Providence, qui peut être considérée comme une troisième objection à la théorie des obstacles que nous venons d’exposer.

« Le régime sous lequel les êtres naissent; vivent se développent et s’anéantissent, a dit M. Louis Keybaud en répondant à M. Rossi*, doit être soumis à

' Jniiniol (Ifiÿ Aconouiiate^. vol. I, p. 1!H, l'.C» ot 194. 1840.

OBSTAf.l.KS OPPOSÉS PAR l,A NATUIIK OU PAR l.’llOUNK. 55

des calculs plus sûrs que ne le sont ceux de quelques esprits mathématiques. Le grand ordonnateur a tout prévu, et il n’a pu livrer le monde à la famine... De même qu’il procède aujourd’liui par voie d’excédant, il peut procéder par voie d’équilibre. L’eau ne coule que tant qu’elle trouve une pente... L’Économie politique doit rester neutre sur ce terrain... Sur des questions aussi délicates, le plus sûr est de s’abstenir; l’économiste doit se désintéresser comme le prêtre. »

Certes, nous ne voulons pas nier que la Providence calcule mieux que les Économistes ; mais pourquoi ceux-ci ne découvriraient-ils j>as, comme les autres savants, quelques-uns de ses calculs? Dieu, assurément, a tout prévu ; mais il est douteux qu’il se soit réservé d’agir tantôt par voie d’excès, et tantôt par voie d’équilibre. D’un autre côté, il n’a pas livré le monde à la famine, pas plus qu’il ne l’a livré aux crimes ; mais Dieu a fait l’homme libre et lui a imposé le devoir, sous peine de sévères châtiments, d’user de sa liberté, de son intelligence et de sa raison, pour prévenir la misère et l’influence des maux. Rien n’est plus vrai que ce proverbe : Aide-toi, le ciel t’aidera. M. Louis Reybaud‘, qui, d’ailleure, est partisan de la contrainte morale, puisqu’il recommande les mariages tardifs et la prudence dans le

' Passiific <-ilp jdiis li.aiit.

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mariage, voudrait que rÉconoiniste lestât neutre sur cette question ; mais comment omettre un point si important du sujet de la population, en présence des déplorables préjugés qui sont propagés de toutes parts ?

Sans doute la Providence se charge du règlement définitif du nombre des homni(‘s; mais nous avons vu de quels procédés brutaux et cruels elle se sert pour ré- . tablir 1 équilibré; et, s’il en est ainsi, n’est-ce passe livrer à un aveugle fatalisme que de se montrer indifférent dans une affaire (pii nous intéresse à un si haut point et que d’abandonner à la Providence le soin de régler répressivement le mouvement de la population qu’elle nous à chargé de réglei’ préventivement ?

On donne encore une assez sotte raison tirée du rôle qu’on suppose à la Providence. Si les classes pauvres, dit-on, ont plus d'enfants, c’est la nature qui veut contre-balancer les effets^de la prudence, d’autres disent de l’égoïsme, d’autres disent de la débauche des riches. — Mais il est impossible de soutenir victorieusement, en face des assertions de la statistique, que l’action des classes riches, vu leur nombre, soit assez forte pour contre-balancer l’action des classes qu’on a si justement nommées les plus nombreuses et les plus pauvres. Faut-il répéter que les enfants des nécessiteux meurent plus vite et plus souvent, et qu’ils ne comblent aucun déficit (p. 47i? A Mnllionse , la vie probable, pour les

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eiilanlt» des ouviiers, est seulement de deux ans!... Ce serait, en outre, un l)ien singulier moyen que la Providence aurait pris là pour sacrili(*r les uns à la prévoyance des autres, ou pour punir les uns de la faute, d’ailleurs exagérée, des antres.

Quatrième objection. — Action du principe arislocratique et d'intérêt personnel. — Mais, objecte-t-on encore, il y a dans l’homme un élément moral, le Principe aristocratique, disent les uns, l’Intérêt personnel, disent les autres, qui le porte naturellement à tout ce qui peut conserver ou augmenter son bien-être, la considération dont il jouit et son rang dans la société. Malthus, ajoute-t-on, a trop méconnu cet élément, dont l’action éminente rend sa doctrine exagérée et ses conseils inutiles.

Ceux qui formulent cette objection ignorent ou oublient que précisément Malthus base toute sa doctrine et ses conseils sur cet élément moral!

Mais ce mobile, agissant dans quelques classes, est tout à fait inerte dans d’autres. Et cela est si vrai, que, dans des millions de familles, les enfants, répétons-le, ne naissent que pour mourir rapidement, ou pour ne fournir qu’une carrière incomplète. Donc la préoccupation de Malthus et celle des Économistes a sa raison d’être, ainsi que leurs conseils. Ceux-ci sont les premiers à admettre l’existence du principe aristocratique, le mobile de l’intérêt person-

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iiel, (|ui n'est autre que le sentiment de dignité, d’amour intelligent de la famille, suscitant la prévoyance de l’homme et son désir d’acquérir et de conserver son bien-être et son rang dans la société sociale. Ce principe, ce mobile est un bien, quand il est maintenu dans de justes bornes; car il invite l’homme à s’élever dans l’échelle sociale. Iæs uns l’ont exagéré*, d’autres l’ont méconnu*, mais il est une des causes du progrès humain*. Toutefois il est évident, l’histoire et la statistique nous l’apprennent, qu’il est jusqu’ici bien loin d’avoir contre-balancé l’énergie du principe de population. K’est-il pas vrai que, si les classes supérieures sont en général conduites par ce mobile, il n’en est pas de même pour le gros des classes moyennes, et pour les classes pauvres surtout, a qui l’on donne la dénomination de prolétaires *, de faiseurs d’enfants, sur lesquelles le désir de procréation agit plus énergiquement que le besoin de la conservation du bien-être? (P. 4ti.)

Malthus, en conslalant ce fait, qui esl un danger social ; en avertissant les classes plus spécialement e.xposées à en souffrir, a rendu un éminent service.

' Les pailisans de l’arislocnitie.

* Les comiiiuiiisli's.

' Ce principe s'accorde parfaitement avec la tendance démocratique et égalitaire des sociétés modernes.

♦ Du latin proies , enfants, petits. Les llomaiiis disaient déjà proletnrius pour indigent et de basse condition.

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Cinquième objection. Objection de Bastiat tirée de la perfectibilité de l'espèce humaine. — Frédéric Baslial a repris à peu prés la même objection, Jsous une autre lorme; il a dit, de son côté, que Malthus n’a pas assez tenu compte du principe progressif de l’espèce humaine, de la Perfectibilité. En vertu de ce principe, dit-il, l’homme voit s’augmenter devant lui la série des besoins. Les besoins naturels satisfaits, il en nait d’autres que l’habitude rend naturels à leur tour; et cette habitude, qu’on a si bien nommée une seconde nature, faisant les fonctions de valvules de notre dernier système artériel, met obstacle à tout pas rétrograde. Il est donc tout simple que l’action intelligente et morale qu’il exerce sur sa propre multiplication se ressente, s’imprégne, s’inspire de ces efforts et se combine avec ses habitudes progressives*.

De cette manière de voir, Frédéric Bastiat tire pour première conséquence qu’au fur et à mesure que les populations s’habituent à avoir besoin de moyens de subsistance supérieurs ou de plus de moyens d’existence, selon une expression plus large de Tracy et de J. -B. Say, la prévoyance est surexcitée, l’obstacle moral et préventif neutralise de plus en plus l’obstacle brutal et répressif, et que le mieuxêtre et la prévoyance (que Bastiat entend à la manière de Malthus) s’engendrent l’un l’autre. — La

* Unrmonies économiques, 2* édition, 1851, ]). 427,

r.O m; riujicii’K hk l•opl:l,.Mlo.'(.

seconde conséquence est que, dans les temi»s de crise, les populations peuvent sacrifier beaucoup de satisfactions avant d’entreprendre sur les aliments euxmémes, ou bien se rabattre des aliments de première qualité à ceux de qualité inférieure. « 11 n’en est pas ainsi, dit-il, en Chine et en Irlande; quand les hommes n’ont rien au monde qu’un peu de riz ou de pommes de terre; avec quoi achèteront-ils d’autres aliments si ce riz et ces pommes de terre viennent à manquer’.' » — Une troisième conséquence, c’est que rhornme intelligent peut faire de la limitation préventive un usage illimité. « 11 est perfectible, dit llastiat, il aspire au perfectionnement, il répugne à la détérioration, le progrès est son état normal ; le progrès implique un usage de plus en plus éclairé de la limitation préventive : donc les moyens d’existence s’accroissent plus vite que la population. S’il était vrai, comme le ditMalthus, qu’à chaque excédant de moyens d’existence corresponde un excédant supérieur de population, la misère de notre race serait fatalement progressive, la civilisation serait à l’origine et la barbarie à la fin des temps. Le contraire a lieu ; donc la loi de limitation a eu assez de puissance pour contenir les flots de la multiplication des hommes au-dessous de la multiplication des produits. » Notre première remarque, c’est que tout ce que Bastiat dit avant sa conclusion, et qui nous paraît d’une exactitude parfaite, se retrouve çà et là dans le

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livre de Walthus ! Noire seconde j einanjue, c’esl que Rastiat prèle gratiiilement à Mallhns l’idée qu’à chaque exccdanl de moyens d’exislence correspond un cxcédanl supérieur de populalioii. Malllius a dil que celle correspondance avail bien facilement pu naître de la loi de multiplication des hommes, mais que ceux-ci pouvaient l’éviter par la limitation préventive; et il n’a fait son livre que pour signaler le danger de celle correspondance et rulilité pour eux d’user des facultés limitatives, d’autant plus effîcaces qu’ils feront plus souvent appel à leur raison.

Un seul mot maintenant sur les deux conclusions. Bastiat avance que, dans le passé, le flot de la multiplication des hommes a été maintenu par la prévoyance : celte opinion, qu’il contredit plus d’une » fois lui-môme d’ailleurs, serait plus consolante que celle de Malthus, qui a fait la plus large part à l’action des obstacles répressifs et des obstacles préventifs de mauvaise nature ; mais une assertion ne vaut pas une démonstration, et cette démonstration par la voie de l’histoire, de la géographie et de la statistique, se trouve dans le livre de Mallhus. — Bastiat avance encore que les moyens d’existence s’accroissent plus vite que la population ; mais, comme il sous-entend que c’est par l’action de la prévoyance, il escamote pour ainsi dire la difficulté, en résolvant la question par la question. Que s’il avait dit ou s’il a voulu dire que les moyens d’existence pourraient, à l’aide de la

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piévoyance, ou, comme il la noïiime, de lalimiUition piévenlive, s'accroître plus vite que la population, il aurait simplement formulé le desideratum àu problème de la population, but que se sont proposé Malthus et tous ceux qui ont traité la question après lui.

Sixième objection. — Force productive de la densité de la population. — Nous venons d’énoncer des objections tirées de l’ordre moral ; en voici d’un caractère plus spécialement économique.

Une autre objection a été déduite des avantages et des ressources productives que la population trouve dans sa propre densité, et de l’utilité que la civilisation a retirée de l'accroissement des hommes. M. Everett*, de Boston, et M. Carey, de Philadelphie, ont particulièrement reproché à Malthus de n’avoir pas assez tenu compte des avantages de cette densité de la population.

iM, Carey* particiiliérement a avancé que l’accroissement de la population est accompagné d’une augmentation de la quantité des produits, et d’une aug-

* yoiivellcs idées sur la poputalion, traduttion de M. Fei ry, 1826. Malthus écrivait dans un pays alarmé parles cris du paupérisme; ses principaux contradicteurs (Godw in, Everett, Carey), au contraire, ati point de vue d’un pays où il n'y avait et où il n'y a pas encore a sez de population.

■* Voyez son opinion résumée par lui dans le Journal des Economistes, tome XXV'II, page t48, 1851.

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inentation de la part des travailleurs dans cette (juantité augmentée, et finalement que la doctine de -Malthus est fausse et dangereuse, puisqu’elle émet des assertions capables d’inspirer de mauvais sentiments aux masses. Nous dirons d’abord que la doctrine de Malthus ne saurait être responsable des' mauvais sentiments des masses égarées par de fausses assertions; et qu’en tout cas les sentiments des masses ne peuvent être considérés comme le critérium des vérités scientifiques.

Nous dirons ensuite qu’il est vrai, en thèse générale, que l’augmentation de la population amène la facilité d’association, d’échange, de circulation, la division du travail, et celles ci l’augmentation de la l'ichesse ; mais qu’il faudrait, pour que M. Carey eût raison, que le capital nécessaire à la production augmentât forcément comme la population et comme la facilité d’association. Il faudrait encore que la richesse produite fût toujours forcément suffisante pouc la population progressive ; « car^ je me sers ici des expressions deBastiat‘, si, à mesure que la richesse s’accroît, le nombre des hommes entre lesquels elh* se partage s’accroît aussi et plus rapidement, la richesse absolue peut être plus grande et la richesse individuelle moindre. » 11 faudrait enfin que cette richesse comprît une quantité suffisante de moyens

' Harmonii's rronnwûfiies.^î* (Vîitioit, 18.M, i‘27.

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