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LA PRÉVOYANCE, CONTRAINTE MORALE, ETC

ce qu’ont pensé tous ceux qui ont écrit pour recommander la prévoyance aux pères de famille; et que nous ne sommes pas non plus le premier ni le seul à nous prononcer si nettement dans ce sens.

Nous tenions un semblahle langage dans la première édition de nos Éléments de l’économie politique (184j); quelques années après, M. Mill s’exprimait, sur ce sujet fondamental, avec supérierité et bien plus de franchise que nous, et voici l’excellente raison qu’il en donnait : « Le peuple ne se doute guère de tout ce que coûte cette prudei ie de langage. On ne peut pas plus prévenir et guérir les maladies sociales que les maladies du corps sans en parler clairement. »

Les écrivains catholiques, partisans de la morale des casuistes, concluent en dernière analyse à l’al> stinence continue, au célibat perpétuel d’une partie de l’espèce humaine, et, d’autre part, au devoir d’une procréation incessante pour ceux qui se marient; c’est-à-dire à la mortification par l’abstinence absolue et parla misère. Ces deux conditions sont contraires à la nature et à la destinée de l’homme. Le célibat absolu et perpétuel, l’abstinence continue, ne peuvent être, nous le répétons, qu’une exception, par cela fort inefficace; d’où résultent la nécessité des unions conjugales et la nécessité de la prudence dans ces unions, et ici nous laissons la parole à un de nos maîtres

'.)4 DU l'IilNUIl'K DI. r-Ol’I'I.ATIOiN.

Voici eu quels lenucsM. Cli. Duuoyer, ineinbre de riuslilul (section de morale), nous écrivait, à propos d’uue discussion sur ce sujel grave et délicat, au sein (1<; la Société d’économie }»olitique, en notre qualité (le secrétaire perpétuel de cette société :

« Voici, mon cher monsieur Garnier, sous une l'orme à la fois plus précise et plus complète, les observations, un peu trop écourtées peut-être, que j’ai cru devoir faire à notre dernière réunion, au momeiil même où j’allais quitter la séance, sur le point délicat (juc venait de toucher M. Louis Leclerc, dans la grave question de la population. >’otre ami convenait volontiers de la nécessité qu’il y a, ])our les pauvres gens surtout, de ne s’engager (ju’avec circonspection dans les liens du mariage; mais il exprimait des doutes sur le point de savoir si, le mariage une fois contracté et en prenant convenablement conseil des lois de la morale et des prescriptions de l’bygiène, il était nécessaire aussi de n’user des droits que le mariage donne qu’avec un certain degré de réflexion et de retenue. Je me suis p(;rmis de trouver ces doutes de notre ami peu raisonnables.

a J’ai dit que toutes les actions luunaines avaient besoin d’être réglées, celle-ci peut-être plus qu’une autre, et j’en ai déduit brièvement les raisons. Ce sont ces raisons que je demande à reproduire, non pas précisément telles que je les ai dites, mais telles

I,A I’l!lîyOïAi\tE, COMllAI.ATH NOUAI, K, ETC. U5

que je les ai formulées, il y a dix-liiiiL ans, dans un ouvrage dont l’édition est depuis longteinjis éjmisée.

« Il serait étrange, écrivais-je, qu’une telle remarque (la remarque qu’une certaine action, l’aclion la plus sérieuse de ce monde, ne pouvait, même dans les liens du mariage, se passer de toute règle), il serait étrange qu’une telle rcmar(|ue pût jamais di;venif un objet de blâme ou de raillerie. On ne voit pas trop, en effet, par où elle pourrait donner prise à la critique, et ce qu’on en voudrait blâmer dans la forme ou dans le fond, il suffit de la comparer à certains articles du Décalogue, et, par exemple, à ces sixième et neuvième commandements, que doivent répéter deux fois par jour les lèvres les plus pudiques, et qui parlent en termes si crus de l’œuvre de la chair, pour la trouver, quant à la forme, parfaitement modeste; et, quant au fond, je ne sais quelle mo* raie pourrait s’offenser de cette observation que le mariage n’affranchit pas de toute contrainte, et qu’alors même qu’ils ont été unis par le prêtre, des époux ont encore quelque frein à s’imposer.

« Il est incroyable que l’action d’appeler des hommes à la vie, celle sans contredit des actions humaines qui tire le plus à conséquence, soit précisément celle qu’on a le moins senti le besoin de régler ou qu’on a réglé le plus rnal. On y a mis, il est vrai, la façon de l’acte civil et du sacrement; mais, te mariage une fois contracté, on a voulu que ses suites fussent laissées,

DU IMIINUII’E DE |■OI'L DATION .

pour ainsi dire, à la volonté de Dieu. La seule règle prescrite a été qu’il fallait ou s’abstenir de tout rapprochement, ou ne rien omettre de ce qui pourrait rendre l’union féconde. Tant que des époux peuvent croire qu’ils ne font pas une œuvre vaine, la morale des casuiles ne trouve rien à leur reprocher; qu’ils se manquent à eux-mêmes, qu’ils abusent l'un de l’autre, qu’ils se dispensent surtout de songer au tiei-s absent et peut-être infortuné qu’ils vont appeler à la vie sans s’inquiéter du sort qui l’attend, peu importe: l’essentiel n’est pas qu’ils s’abstiennent d’un acte triplement nuisible, l’essentiel est qu’ils évitent de faire un acte vain. Telle est la morale des casuistes, morale à rebours de toute morale et de tout bon sens; car ce que veulent le bon sens et la morale, ce n’est sûrement pas tant qu’on s’abstienne de faire des actes vains que de faire des actes nuisibles.

« Aussi la vérité, en dépit de ces graves sottises, est-elle que, si des époux ne doivent pas regarder comme blâmable tout rapprochement qui ne tendrait pas à accroître leur postérité, ils ont pourtant, même dans les rapprochements les plus autorisés et au sein de l’union la plus légitime, des ménagements à garder, soit envers eux-mêmes, soit l’un envers l’autre, soit l’iin et l’autre surtout envei's les tiers qui peuvent . être le fruit de leur union. Il va sans dire que le mariage n’affranchit pas de toute règle la chose du monde qui voudrait être le plus l églée, le mouvement des

LA niÉVOÏAKCE, COMIIAIME MOllAl.K, ETC. 97

naissances et de la’ population. Le mariage, sans doute, a pour objet l’accroissement de l’espèce, mais son accroissement judicieux, son accroissement pi oportionné aux moyens que l’espèce a de vivre. Est-ce obéir, je le demande, aux préceptes de l’Ecriture que de multiplier le nombre des malheureux? Est-ce accroître l’espèce que de procréer des myriades d’êtres destinés à une prochaine et inévitable destruction? Des époux ne sont pas pardonnables qui, avant d’appeler un enfant à la vie, ne prennent pas la peine d’examiner s’ils vont l’appeler à une vie heureuse ou misérable’... »

« Je borne là cette citation, monsieur; j’aurais pu l’étendre encore, et peut-être avec quelque fruit; mais je tiens à me renfermer dans ce qui a le plus directement trait à la matière délicate qu’a abordée M. Louis Leclerc. Notre ami reconnaîtra, j’espère, que si un peu de prévoyance est nécessaire avant le mariage, il n’est pas superilu d’en avoir aussi pendant, et que la responsabilité, que notre sottise voudrait faire peser sur la Providence, ne pèse, en réalité, que sur nous; que Dieu ne nous a dispensés, sous aucun rappoil, de songer aux conséquences de nos actes.

« Agréez, etc., etc.

« Ch. Dlnoyeh. »

* Mémoire à consuUer stir quelques-unes des principales questions que la Révolution de juillet a fait naître, j». 170 et suiv., in-8°. A Paris, clicz Delaunay. 1835.

98 Dli l‘lil.M;i!>li ut l'üH LATIO.X .

C’csl pour être restes étrangers aux recherches et aux études sur la population qui sont venues éclairer et reelilier la morale des casuistes que les docteurs ^moilcrnes de l’Église répandent encore, surtout au confessionnal, des conseils opposés au bon sens des familles et à l’intérêt de la population. Nous pourrions renvoyer le lecteur choqué de notre assertion à une foule d’ouvrages; nous nous bornons à lui signaler celui que nous indiquons ici en note'.

11 y aurait une grande utilité à ce que l’on fît approfondir aux jeunes ecclésiastiques la question de population et les notions fondamentales de l’économie politique; le premier évêque qui introduira cet enseignement dans les séminaires rendra un sen ice signalé à la morale et à la société.

.\vant d’abandonner cette partie de notre sujet, nous avons encore à nous arrêter sur le dire d'un écrivain fort opposé à ceux que nous venons de combattre.

* Ou vend à Paris, chez Poussielguc-ltusand, libraire du clergé, un livre intitulé I Mœchialogie, traité des péchés contre lessijrième et neuvième commandements du Décalogue, etc., par Debreyne; avec cette indication entre parenthèses : « Il est exclusivement destiné au clergé. » L'auteur dit être médecin, professeur, prêtre cl religieux de la Trappe; c'est un recueil de doctrines et de cou-* seils, en français et en latin, dirigés contre la prévoyance conjugale, que le confesseur doit présentera scs pénitents comme le [ilus damnabic des péchés mortels.

LA PRKVOYANCK, CO^TRAI^iTE MORALE, ETC.

Ces principes de moralité, déjà formulés par nous dans une autre publication, ont été l’objet d'une critique plus que vive de la part de M. Proudbou, dans un de ses plus volumineux et de ses plus sérieux ouvrages. M. Proudhon a dit à cet égard bien des choses; mais nous laissons de côté les exagérations du panijddétaire, et nous nous arrêtons aux arguments suivants, les seuls sérieux dans cette réfutation : « S’il est vvai, dit 31. Proudhon*, que la contrainte morale, subitement devenue contrainte physique et résolvant à sa manière le problème de la population, soit d’uTie pratique utile aux gens mariés, cette utilité n’est pas moindre aux gens non mariés; or c’est ici le côté immoral de la chose, non prévu par les économistes : le plaisir étant voulu et recherché pour lui-môme, sans la conséquence de progéniture, le mariage devient une institution superflue, la vie des jeunes gens une fornication stérile; la famille s’éteint, et avec la famille la propriété. Le mouvement économique reste sans solution, et la société retourne à l’état barbai e. Malthus et les économistes moraux rendent le mariage inaccessible; les économistes physiciens le rendent inutile; les uns et les autres ajoutent au manque de pain le manque d’affections, provoquent la dissolution du lien social. Et voilà ce qu’on appelle prévenir le

‘ Contradictions économiques, tome II, p. 447. 1” édition de 1846.

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piuipérisme! voilà ce qu’on entend par répression de la misère! Profonds moralistes ! profonds politiques! profonds philanthropes !... » etc.

A cela nous avons répondu ‘ que, si le mariage a pour but la procréation des enfants, il a aussi pour but non moins évident les soins de ces mômes enfants, afin qu’ils puissent trouver, depuis l’époque de leur com;eplion jusqu’à l’époque où ils savent se suffire à eux-mêmes, les conditions nécessaires d’existence, tant sous le rapport matériel et hygiénique que sous le rapport intellectuel et moral; de sorte que les conjoints manquent au premier, au plus indispensable de leurs devoirs, s’ils ont plus d’enfants qu’ils n’en peuvent nourrir, qu’ils n’en peuvent élever dignement, qu’ils n’en peuvent munir d’un métier qui suflise au moins à leurs besoins. Au père de famille, bien certainement, incombe le droit d’user, dans cette affaire plus que dans toute autre, de son libre arbitre, et de faire acte de créature intelligente, morale et responsable.

Sera-t-il immoral s’il ne veut avoir qu’un nombre limité d’enfants, proportionné à ses facultés et à l’avenir que sa tendresse rêve pour eux, et s’il ne se voue pas dans ce but à l’abstinence la plus rigoureuse et la plus absolue ? J1 est inutile de discuter sur ce

* Collection des principaux Économistes, tome VII; Essai su y le principe de population, 2* édit., 18ô2, p. 662.

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