liMtation prolongée
M. Loudon, docteur en médecine et inspecteur des enfants des manufactures en Angleterre, s’est inspiré, comme M. Doubleday (voyez p. 44), de l’histoire naturelle et de la physiologie, et il a cru trouver la solution du problème de la population ‘ et des .subsistances dans la pratique de l’allaitement triennal, et dans l’antipathie entré les fonctions des mamelles et celles de l’utérus.
* Il a calculé qu'avec une lactation ainsi prolongée, la môme femme ne pourrait donner le jour qu’à trois ou quatre enfants au plus. '
En adnîetlant toutes les données de M. l.^udon (d’ailleurs ti ès-contestables et très-contestées), il est facile de voir que, même avec un enfant tous les trois ans, les familles peuvent devenir très-nombr;euses et dépasser les limites de leurs ressources. En effet, de vingt à cinquante ans, une femme peut encore donner le jour à dix enfants; de sorte qu’il y aurait
* Solution du problème de la population et des subsistances,
2 vol. 1842.
, REMÈDES EXCEBTRIQOES. 19i
toujours lieu de faire appel à la prévoyance des chefs de famille, mônte avec la lactation triennale, en l’admettant comme praticable dans les familles occupées et notamment dans Ibs classes ouvrières et agricoles.
■II. — Procédé* excentrique* de Pourier ; — idée* de* outre* •oeiali*te* (Ct**c^lMS de M. P. Leroux, MnUhutim- M<*medeM. Proudbon); —procédé* de Weinhoid; — du prétendu Illoreu*( -de* phiio*ophe* crée*.— L’infanticide.
Fourier compte que le sol donnerait «ie quadruple produit, » le quadruple des récoltes actuelles, si les hommes s’associaient en phalanstères et par les procédés qu’il indique; mais, après avoir fait cette promeèse, il fait remarquer que bientôt la population aurait de nouveau atteint, dans le futur état social, la limite des subsistances. En cela il est d’accord avec Malthus. Toutefois il n’a pas assez de mépris pour ce coryphée de « l’économisme, » qui n’a su trouver que la prévoyance comme remède à l’excès de population, qu’il combat, lui, par divers moyens bien plus ettîcaces ! Ces moyens sont : 1" l’exercice intégral de toutes les passions, et le travail attrayant, qui détourneront les couples de l’acte de la procréation; 2® la gastrosophie ou science de se bien repaître et d’acquérir un embonpoint peu propre au même acte ; 7° la vigueur des femmes, en raison inverse, selon lui, de leur fécondité; 4“ enfin les mœurs de la société qu’il rêve, qu’il appelle phanérogames, et qui produiront des effets analogues
à ceux de la polygamie pratiquée en Orient, et à ceux de la polyandrie et de la polygynie (fue l'on observe cliez les peuples civilisés. On peut se rendre compte en détail de ce que tout cela veut dire dans les ouvrages du maître'.
ÎS'ous ne ferons ici d’autre réflexion, que si la doctrine de la prévoyance a été traitée par Fourier et ses disciples de doctrine immorale, MM. Leroux* etProudlion* ont fait des monstruosités de Fourier une sévère justice.
Mais M. Pierre Leroux ne s’est pas borné à critiquer, il a aussi affirmé quelque chose sur la population. C’est ce qu’il a appelé le circidus, c’est-à-dire le principe en vertu duquel chaque homme fournit assez d’engrais pour assurer sa subsistance! M. Pierre Leroux ne dit pas comment l’agriculture peut s’y prendre pour nourrir ainsi l’espèce humaine. Il n’en fait pas moins, lui aussi, une attaque en règle contre Malthus et les Économistes*.
MM. Owen et Cabet, et d’autres communistes pu socialistes, ne se sont pas préoccupés du nombre des
’ Voir Éludes sur ks réformateurs, par M. Louis Hojbaud, et le Socialisme davs l'antiquité, par M. Thonissen.
* Lettres sur le fouriérisme, parM. Pierre Leroux, daussa Revue sociale.
^ Avertissement aux propriétaires, par M. ProuJIion. Brorh., 184t.
* Malthus et les Économistes, 1 vol. in-lfi.
IlEMÈDES EXCENTRIQÜES. , 105
hommes. La population ne doit pas manquer de pain en Harmonie ou en Icarie. L’école saint-simonienne était dans le même cas. ,
Les écrivains socialistes du dix-huitième siècle, et , les autres publicistes en général, ne se préoccupaient que d’une chose, des moyens d’augmenter la jtopulation, signe toujours exact, selon eux, de la prospérité des empires*.
Quant à M. Proudlion , après avoir combattu .Malthus et réfuté aussi les adversaires de ce dernier, il est arrivé à conclure plus rigoureusement que lui, de sorte que l’économiste le plus malthusien signerait des deux mains plusieurs belles pages de son livre des Contradictions*. Mais hàlons-nous de
• Voyez p. 7t et une note finale.
* Contradictions économiques, 184C, t. II, p. 453.
31. Proudhon compte surledéveloppement delà faculté industrielle de ri’.omnie pour diminuer sa faculté prolifique et accroître sa chasteté, d’où résulteront des mariages tardifs et des unions qui cesseront d'être fécondes aussitôt que l'ainé des enfants deviendra adolescent. 11 conclut ainsi , t. Il, p. 4!H : « Le mariage ayant lieu pour l’homme il 28 ans révolus, pour la feinmc à 21 ; l'usage dos nourrices disparaissant et la durée de l'allaitement étant réduite h 15 ou 18 mois, la période de fécondité pouvant aller de 10 à 15 ans, le nombre des enfants d'un même mariage s'élèverait difficilement au-dessus de 5. » En tenant compte des accidents, des cas de stérilité, des veuvages, des morts hâtives, qu’il évalue à 4,5, M. Proudhon conclut que la population n'augmentera que d'un dixième par chaque période d’environ 50 ans , et que son doublement aura lieu en trois siècles.
A cela M. du Puynode (Jomjtw/ des Economistes , janv. 1855,
dire que ceci ne s’applique qu’à un chapitre des études publiées par cet écrivain en 1840, Plus tard, en 1848, lors de la discussion du droit au travail à l’Assemblée nationale, M. Proudhon dirigea un pamphlet très-acerbe contre les adversaires de ce droit, sous le titre de Malthusiens^ . Cet écrit, plein de blâmables confusions et d’arguments de circonstance, est une œuvre d’écrivain politique : ce n’est pas un travail scientifique qui mérite d'étre discuté.
Mais continuons le relevé des moyens excentriques. Un écrivain allemand, M. Weinhold, conseiller de régence en Saxe, proposait sérieusement, il y a quelques années, comme remède à l’excès de population, le moyen employé par l’Église pour obtenir certaines voix, et par les Turcs pour donner de fidèles gardiens à la vertu de leurs femmes*.
Un autre écrivain, anglais, d’une haute célébrité au
p. 68) ajoute : « Avant de marquer si ligoureuseinent l’âge du mariage et de l’abstinence, pourquoi crier à l’immoralité de Multhus parce qu’il n’excite pas aux unions trop hâtives, — à son impudicité, parce qu’il blâme les naissances trop multipliées? »
* Dans le Représenlanl du Peuple, lO août 1848; réimprimé dans Idées révolutionnaires, in-18; chez Garnier frères.
Voir dans le Journal des Économistes un article de M. du Puynode sur Malllius et le Socialisme , et , dans le même recueil (mars 1849), un discours de M. Michel Chevarcr sur l’Économie politique et le Socialisme.
• De l'excès de population dans l'Europe centrale. Halle,
ItEMÈDES EXCENTIUQUES.
dire de M. Rossi, et dont nous n’osons citer le nom, puisqu’il n'a pas voulu le révéler lui-même, a proposé, dans une publication sous le pseudonyme de Mai cus, de prévenir l’excès de population en soumettant les nouveaux-nés à une asphyxie sans douleur ipuinîess extinction), au moyen de je ne sais quel procédé à l’acide carbonique! Cet écrit* était-ill’œuvre d’une intelligence égarée en* ce point? avait-il pour but de caricaturer Malthus? C’est ce qu’il nous serait difficile de dire, car le ton et la forme en sont sérieux. Quoi qu’il en soit, les détracteurs de Malthus s’en sont emparés, et ont de nouveau, à la faveur de l’analogie des deux noms, jeté de la confusion sur les doctrines de l’auteur de l'Essai principe de populatioit,
auquel les ignorants ont attribué la parodie de Marcus et les excentricités à la Weinliold.
Ce n’est pas tout. M. Proudhon nous a révélé les procédés d’un soi-disant docteur G***, qui propose « l’extraction du fœtus et l’éradiation des germes qui se seraient implantés malgré la volonté des parents », et un ou deux autres moyens que nous renonçons à indiquer *.
‘ Cet écrit n’a pas été traduit en français , et nous n’avons jju nous procurer l’original. Nous en parlons d’après M. Godefroi Cavaignac, qui en a donné une analyse dans la liéforme du 25 novembre 1844, en ayant le tort de rendre Malthus responsable des propositions de Marcus.
* Contradictions économiques, l. 11,1846, p. 455,
Ne suffit-il pas de signaler ces tristes conceptions pour toute réfutation, et pour dégager la responsabilité de riiominc! de bien, de sens et de haute raison qui a écrit sur le pi incipe de population?
Il est aujourd’hui peu utile, mais curieux, de rapprocher ces excenti icités de notre époque des idées qu’on a trouvées u cet égaid dans les philosophes grecs, et que nous allons reproduire d'après Montesquieu* :
« Les politiques giecs s’attachèrent particulière-' ment à régler le nombre des citoyens. Platon* veut que l’on arrête ou que l’on encourage la propagation, selon le besoin, par les honneurs, par la honte, et par les avertissements des vieillards ; il veut même * que l’on règle le nombre des mariages de manière que le peuple se répare sans que la république soit surchargée. — Si la loi du pays, dit ‘Aristote*, défend d’exposer les enfants, il faudra borner le nombre de ceux que chacun doit engendrer. Si l’on a des enfants au delà du nombre défini par la loi, il conseille de faire avorter la femme avant qne le fœtus ait vie. I.Æ moyen infâme qu’employaient les Crétois pour prévenir le trop grand nombre d’enfants est rapporté par Aristote, et j’ai senti la pudeur effrayée ijuand j’ai voulu le rapporter. »
• Esprit des Lois, liv. XXIII, ch. xvii.
* Lois, liv. V.
5 République, liv. V.
♦ Politique, liv. VII, ch. xvi.
IlEJIÈDES EXCENTRigrES.
L’infanlicidc proprement dit était une roiitiime générale chez l('s peuples anciens, les lois de Sparfo ordonnaient (pie tout enfant faible ou difforme fût mis à mort. Arislole n’exprime pas môme un doute sur la légitimité de cette coutume. Platon la recommande. L'e code de Solon permettait l’exposition des enfants.
Rome, au dire de Dciiys d’Halicarnasse, Romulus imposa <à tous les cifoyens la nécessité d’élever tous les enfants mâles l't les aînées des (illes; mais il permil l’exposition des autres (illes et des enfants difformes. Plus tard on ne trouve aucune lof qui permette d'exposer l('s enfants; mais le père décidait, à la naissance de l’enfant, s’il le prendrait ou s’il l’exposerait, les enfants exposiîs mouraient, diîvenaient esclaves, ou étaient rnutil(''s par d('s bateleurs, qui eu tiraient profit en excitant la pitié du public. Celle libel lé abusive du père de famille élait corrigi'c par les lois poussanl au mariage et au développement de la population.
L’infanticide est une pratique actuellement encore tolérée en Chine pour les filles, comme l’a récemment constaté 31. A’atalis Rondot*. Montesquieu* nous dit qu’en Chine et au Tonquin les pères vendaient
* Journal des Économistes, t. XXVt, i>. 2.‘)8.
* EspHt des Lois, liv. XXIII, ch. xvi.
Voyez Essai de Mallliiis; et plus haut p. 58, note, ce qui e.st ' dit sur ravortement et l'inranticide dans nos pays et de nos jo<jrs
oc PRINCIPE OE POPULATION.
leurs filles et exposaient leurs enfants; que, dans Tîle Formose, la prêtresse foulait le ventre des femmes pour les faire avorter si elles concevaient avant trentecinq ans. Cook a constaté l’infanticide dans les îles de la mer du Sud; d’autres l’ont constaté dans l'indostan et le Tihet.
■V. — La Guerre considérée eomme moyen de contenir la
population.
On a aussi proposé la guerre pour diminuer le nombre des hommes et pour limiter la concurrence; c’est le procédé d’un assez grand nombre de publicistes.
Quand la guerre n’est pas le résultat d’une impérieuse nécessité, c’est une pratique exécrable à tous les points de vue. Nous ne ferons pas au lecteur l’injure de démontrer notre assertion. Disons seulement que ce procédé, quelque meurtrier qu’il soit, ne serait efficace que s’il était permanent. Il est de plus fort cher. C'est par milliards qu’il faut évaluer les dépenses d’une guerre, sans compter que les hommes qui disparaissent sont des travailleurs tout formés, et qu’ils constituent l’élite de la population vigoureuse.
Des nombres relevés par M. Moreau de .Tonnés’
‘ 11 est mort en France en 1803, 1804 et 1814, époques de grande guerre, 31,3 — 30,8 — 33,7 individus par 1,000 habitants; — il en est mort .34,8 — 5.3,0 — 36,7 enl.S52, 1834, 1019, époques de
REHÈDES EXCENTRIQUES.
prouvent que « les guerres les plus sanglantes sont moins meurtrières que les événements sociaux, pour ainsi dire domestiques : la contagion, la disette et les troubles de la paix publique. »
M. Duchàtel a dit avec raison* que les combats et les émigrations n’ont pas plus d’effet, pour affaiblir la population, que les progrès de la médecine pour l’augmenter. Les guerres et les émigrations font seulement que les hommes sont remplacés par des enfants; les progrès de la médecine et une bonne hygiène prolongent seulement la durée de la vie de ceux qui peuvent la soutenir, en diminuant les souffrances de CÆux qui ont de quoi vivre.
De sorte qu’en définitive la guerre, par les dépenses et les destructions d’hommes et de choses qu’elle entraîne, engendre la misère, sans diminuer l’excès de de population d’une manière efficace.
choléra, de di.sette et de révolution. Éle’iiients de la statistique, 2* édit. 1856, p. 301.
* De la Chanté, p. 11 0.