CHAPITRE XII
CONCLUSIOISS.
I. Propotilioiis fondamentales el Conclusions lolalives à la populalion.
II. De la néccssilé cl de la possibililé <lc Iransioriiier l’opinion publique au stgct de la popiilalioii; — citalions de MM. Mill, Sisinoiidi et Rossi.
I. — Proposition* fondnmentnlcM et Coneluoion* relatives À la population.
Si niaiulenant nous cherchons à formuler les propositions fondamentales que nous avons voulu faire ressortir dans ce travail, nous dirons :
La population, si aucun obstacle moral ou physique (préventif ou répressif) ne s'y opposait, se développerait incessamment, suivant une progression géométrique, et sans limites assignables, an point de doubler dans une courte période d’amiees.
Les moyens de subsistance, au contraire, ne se développent, en général, que suivant une progression bien moins rapide.
Dl' PRINCIPE DE PHPI'EATION.
En d’auU es ternies, la population a une tendance oi ganique et virtuelle à s’accroitre plus l’apidement que les moyens d’existence, d’où résulte le Progrès ou la Misère.
Mais il y a dans la liberté de l’iioimne un contrepoids suffisant à cette tendance de la population à dépasser les subsistances.
En t’ait, toute population c'st forcément limitée dans sa inarcbe ascendante par la quantité des moyens d’existence disponibles*.
Mais cette limitation peut être moralement piVv ventive, par la prudence dépendant de la volonté de l’homme, ou pbysiquernent répressive par la mort précédée de la famine, des maladies, des souffran-
‘ James Stewart a comparé le pouvoir de multipliration du genre humain à un ressort qui s'élève ou s'abaisse selon la force du |H>ids qui le comprime.
CONCLUSIOKS.
ces, de la misère et du vice qu’entraine l’excès de population hors de proportion avec le capital qui peut l’employer.
Il faut, pour éviter ces malheurs^ régler la multiplication des hommes, et proportionner les naissances de façon que le nombre des hommes ne s’accroisse pas plus vite que les subsistances et les moyens de les obtenir par la culture ou l’exportation.
La non-limitation préventive du nombre des enfants est contraire à l’intérêt des familles et des sociétés, conséquemmenf à la morale.
C’est en vain qu’on croirait pouvoir augmenter
la population autrement qu’en augmentant les
moyens d’existence.
Tout encouragement à la population est absurde, dangereux, inhumain et contraire à l’intérêt de la société et des pauvres en particulier.
L’excès de population est une des principales causes de la misèré.
Il est niais de croire, il est dangereux d’enseigner que la naissance des enfants dépend exclusivement de la volonté de Dieu; — qu’elle est indépendante de la volonté des parents ; — et que Dieu n’envoie jamais des bouches sans envoyer en même temps de quoi les nourrir.
Il n’est pas vrai que la densité de la population soit un signe exact de prospérité. Toutes choses égales d’ailleurs, une moindre population aisée cl prospère a plus de puissance qu’une plus forte population pauvre et souffrante.
Toutefois cette densité, si elle est propoiiionnelle aux progrès dans les moyens d’existence , amène une nouvelle force dans la société, et le principi^ de population, loin d’éti e un obstacle invincible à l’amélioration du sort des masses, est au contraire le ferment du progrès, lorsqu’il est maintenu par la pi udcnce de Thornme.
COXCLUSIOSS.
(A ces conclusions, nous ajoutons celles à l’aide desquelles M. Thornton a réceinment lésunié un livre sur la population’.)
Il y a excès de population dans un pays où une portion des habitants, quoique ayant toute l’aptitude physique et morale qu’exige le travail, se trouve dans l’impossibilité permanente de suffire par le salaire aux exigences de la vie.
L’excès de population est généralement produit par la misère, dont le caractère essentiel est l’imprévoyance, et qui conduit aux mariages prématurés (et, ajouterons-nous, tropproliliques).
Par la même raison, le bien-être arrête les progrès de la population, en donnant à ceux qui en jouissent le désir de le conserver, en combattant par conséquent la propension au mariage (et, ajouterons-nous, en provoquant f» la prudence dans le mariage).
Dans les pays où la j)opulatiou dépasse, non pas
* Over population and ils rcincdy (l'excès de population et les leiiièdes (lu'ori peut y apporter). Londres, 1846, in-8.
seulomcnt les subsistances, mais les ressources offertes par le travail, ou, plus exactement, le capital en>ployé en travail, les habitants vivent soit dans la pauvreté, soit dans une misère complète. Dans le premier cas, la population s'accroît avec une rapidité qui reste plus ou moins longtemps sans contre-poids. Dans le second, la mortalité, résultat des privations et des souffrances, arrête ses progrès.
La théoi ie de Maltlius (qu’il faut, ajoutons-nous, dégager des exagérations de ceux qui l'ignorenti est vraie, sinon exactement dans sa formule, au moins dans son sens général.
Trois circonstances peuvent rétablir le bien-être dans une population en proie à la misère par suite de l’excès de population : — l’émigration sur une vaste échelle; — l’augmentation du capital destiné au travail amenée par l’agrandissement des débouchés; — la diminution du prix des objets nécessaires à la vie par la liberté du commerce, le taux des salaires restant le même.
Une bonne loi d’assistance publique, pourvu que
CONCLUSIONS
le pauvre ne reçoive jamais, soit en arf^ent, soit en nature, au delà du minimum du salaire gagné par l’ouvrier, et que le secours à la maison de travail(irocfchouse) soit le principe, le secours à domicile l’exception, peut prévenir les elTels les pins désastreux de la concurrence pour les travailleurs, en maintenant les salaires à un taux suflisanl.
( A ces conclusions, nous ajouterons encore les snivante^î.)
On ne saurait trop se hâter de faire disparaître tout encoui agement direct à la population, soit religieux, soit moral, soit politique; et tout encouragement indireid, tels que le régime douanier prohibitif, l’aumône officielle permanente, la charité individuelle inintelligente, etc.
xxm
L’émigration, l’amélioration des cultures, les progrès de l’industrie, l’augmentation du capital, les réformes et les progrès économiques peuvent contre-balancer, dans une certaine mesure, l’énergie du principe de population; mais leurs bons effets sont plus lents à se produire que le nombre des hommes à s’accroître, si l’homme n’intervient par sa prudence.
nn rniNT.iPE pe ropri.ATioN.
Sans (loiilc rimrnanilé a progressé et continue à progresser à travers tous les inallieurs par l’atlrilint do perfectibilité qui est en elle; sans doute les arts de la production en général, de la production agricole en parüculier, ont incessamment répandu plus d’aisance dans le monde; sans doute les hommes, ' se inultipli mt sur la surface du sol, trouvent dans leur pi'opre nombre des ressources inconnues dans les pays trop peu habités; mais tout cela n’infinne eu rien l’énergie du principe de population et la difficidté plus grande de produire les moyens d’existence.
Les populations ne doivent compter, pour cou- Iro-balancer les effets de leur force d’accroissement, ni sur l’aide de l’État, ni sur l’action des constitutions politiques, ni sur de prétendues réorganisations de la société, ni sur les ressources éphémères de la charité, qui ne sont ou ne seraient que des palliatifs très-insuffisants et souvent dangereux.
Les familles doivent compter avant tout sur ellesmêmes, sur leur travail, leur conduite, leur piikvoYANCE, et spécialement sur leur prudence dans le mariage.
CONCLUSIONS
11 est d’intérêt social de donner aux populations la connaissance des clioses telles qu’elles sont, telles qu’elles peuvent être selon les lois de la nature,' telles que les constate l’Economie politique venant en aide h la Morale. Cette connaissance les guide dans la demande de ce qui est possible, et leur permet d’obtenir têt ou tard ce qui estj uste. Elle les protège contre les épidémies morales causées par ces aventuriers de la pensée qui jettent dans le monde un mélange confus de vérités cl d’erreurs; elle leur incorpore enfin ces idées de sagesse et de dignité, d’ordre et de prévoyance, sans lesquelles les améliorations mieux conçues seraient, pour les classes les plus pauvres en particulier, et pour la société en général, presque sans but cl sans portée.
II. — De l« Béee«Nité et de I» poMibilité de IranNCormer l'opinion publique au aujet de la populations — citalions de M.W. MUI, Siamondi et Boaai.
Je laisse maintenant la parole à trois éminents penseurs à la fois économistes, philosophes et moralistes.
M. J. S. Mill ;
« 11 n’y a pas d’autre sauvegarde pour les salariés que la restriction du progrès de la population...
« Mallieureiisement le scniimenlalisme, plub'ilqne
DU PRt.NCIPF, riF. POPri.ATION.
le sens commun, domine les discussions qui ont lieu sur cette matière, et, pendant qu’on devient plus sensible aux misères des pauvres et plus disposé à l econnaitre les droits qu’ils réclament à la bienveillance des autres, presque personne ne veut regarder en face le problème de leur situation, ni observer les conditions que la nature même des choses a mises à l’amélioration physique de leur sort. Les discussions sur les pauvres, les lamentations sur leur misère, les dénonciations dirigées contre ceux qu’on y suppose indifférents, tes projets de toute sorte pour augmenter le bien-être des salariés, n’ont jamais, et dans aucun pays, été si communs qu’en Angleterre* et de notre temps; mais il semble qu’il y ait convention tacite d’ignorer la loi qui régit les salaires ou d’en parler négligemment, entre parenthèses, en disant, par exemple, « le Malthusianisme au cœur sec, » comme s’il n’y
* Et en France, et ailleui's ! Seulement un grand nombre de publicités du continent s'imaginent, dans leur naïve ignorance, que toute rAnglelerre est malthusienne, à commencer |)ar l’arislocratie et le clergé, que M. Mill accuse précisément (V. p. 21. ’i) de donner l'exemple de l’imprévoyance ! N'a-t-on pas présenté souvent Malthus comme le théoricien ih' l’anglicanisme et de l'aristocratie? (V. p. 86.) Le socialisme philanthropique, auquel nous ne refusons pas les bonnes intentions, mais une vue nette des causes des maux de la société et des remèdes h y apporter, a en Angleterre de nombreux et puissants partisan', qu’on a vu figurer parmi les advei-saires des réformes économiques, si brillamment réclamées par la Ligue et si habilemeut obtenues du Parlement par Robert Peel (V. p. IM).
r.O.NCMSlONS.
avait pas mille fois plus de cruauté à dii e à des êtres humains qu’ils pciivent donner la vie à des essaims de créatures destinées à la misère et probablement à la corruption, et à oublier que la conduite dont on trouve la condamnation si inhumaine n’est que la soumission senile d’un sexe à l’instinct brutal, et la résignation de l'autre à un révoltant abus de pouvoir*.
« La misère, comme les autres maladies sociales, existe parce que les hommes se laissent aller sans prudence à leurs appétits brutaux, et la société est possible justement parce que l’homme est autre chose qu’une brute. La civilisation, sous quelque aspect qu’on la considère, est une lutte contre les instincts animaux, et les plus forts peuvent être domptés par son empire. Elle a changé par un effort de l’art une grande partie de l’humanité, à tel point qu elle n’a guère laissé qu’un souvenir et quelques vestiges des inclinations les plus naturelles de l’homme. Si elle n’a pas dompté autant qu’il serait nécessaire l’instinct de la population, c’est qu’elle ne l’a jamais sérieusement essayé.
« Les efforts qui ont été faits ont été presque toujours dirigés en sens contraire. La religion, la morale. la politique, ont prodigué à l’envi les excitations au mariage et à la multiplication de l’espèce humaine
* J. S. Mill, Principes d'économie politique, ch. xi, des Salaires, § 6,
dans le mariage; la religion n’a pas môme encore cessé ses encouragements. Le clergé catholique, et il est inutile de parler d’un autre, puisque aucun autre ne jouit d’une innucnce aussi considérable sur les classes pauvre.s, le clergé catholique estime partout que son devoir est de conseiller 1e mariage afin de prévenir la fornication. Il existe encore, dans un grand nombre (1 esprits, des préjugés religieux considérables'contre la vraie doctrine. Les riches, tant que les conséquences ne les touchent point, pensent que c’est attaquer la sagesse de la Providence de supposer que la misère peut résulter de la satisfaction d’un besoin naturel; les pauvres croient (jue « Dieu n’envoie jamais des bouches sans envoyer en môme tcnqis de quoi les nourrir. » A entendre le langage des uns et des autres, on dirait que l’homme n’a ni voix ni choix^en entte matière, tant est complète la confusion des idées à ce sujet, et ceci grâce au mystère dont il est couvert par une fausse délicatesse qui aime mieux voir méconnaître ela onfondre le bien et le mal sur ce qiii importe le jilus au bien-être de l’espèce humaine, que d’en enfeiidre parler et discuter avec liberté. Le peuple ne se doute pas de tout ce que coûte à l’humanité cette prudence de langage. On ne peut pas plus prévenir et guérir les maladies sociales que les maladies du corps sans en parler clairement. L’expérience prouve (pu* la majorité des hommes ne jugent point par eux-mêmes les questions morales, et ipi'ils
COKCLUSIONS.
ne voient que quelque chose est bien ou mal qu’après qu’on le leur a dit souvent. Et qui leur a dit qu’ils avaient un devoir quelconque en celte matière en état (le mariage? Qui rencontre le moindre blâme, ou plut(jt qui ne trouve pas de la sympathie et de la bienveillance lorsqu’il a nui à lui-même et aux autres paicette espèce d’incontinence? Tandis qu’un homme qui s’enivre est méprisé et rebuté de tous ceux qui l’ont profession d’honnêteté, l’un des principaux arguments adressés à la bienfaisance est que celui qui l’implore a une famille nombreuse qu’il ne peut nourrir...
« On ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès tant qu’on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l’ivresse ou tout autre excès corporel. Mais tant que l’aristocratie et le clergé seront les premiers à (lonner l’exemph' de l’incontinence, que peut-on attendre des pauvres*?»
M. Mill veut évidemment blâmer l’imprévoyance qui produit les familles trop nombreuses, plutôt que ces familles qui n’ont pas demandé à naître. D’autre part, s’il est nécessaire de juger sévèrement cette intempérance fatale à la famille et à la société, il est juste de mettre en ligne de compte le dévouement et l’abnégation des parents qui se sacrifient à leurs enfants. Le mépris ne doit atteindre que ceux qui, après
‘ J. S. Mill, ch. un, §1.
avoir mis des malheureu.\ an inonde, ne remplissent pas leurs devoirs.
SiSMONDI ‘ :
« Lorsque, les préjugés dangereux ne sont point accrédités, lorsqu’une morale contraire à nos vrais devoirs envers les autres, et surtout envers les créatures qui nous doivent la vie, n’est point enseignée au nom de l’autorité la plus sacrée, aucun homme sage ne se marie avant de se trouver dans une condition qui lui donne un moyen assuré de vivre; aucun père de famille n’a plus d’enfants qu'il n’en peut convenablement élever. Ce dernier compte, à bon droit, que ses enfants devront se contenter du sort dans lequel il a vécu; aussi doit-il désirer que la génération naissante représente exactement celle qui s’en va; qu’un lilset une tille, arrivés à l’àge nubile, remplacent son père et sa mère; que les enfants de ses enfants le remplacent à son tour avec sa femme ; que sa tille trouve dans une autre maison précisément le sort qu’il donnera à la fille d’une autre maison dans la sienne, et que le revenu qui suffisait aux pères suffise aux enfants*. »
« Une fois que cette famille est formée, la justice et riiiimanité exigent qu’ils s’imposent la môme con-
* Nouveaux principes d'Èconomie politique, liv. Vit, ch. v.
* Avec .M. Mill, je peuse rpie. dans un pays pros|x'*re. l’ambition ilii p^^ed(‘ famille doit être un peu plus p;rande.
CONCLUSIONS
Irainteà laquelle se sonmeltcnt les célibataires. Loi*squ’on voit combien est petit (relativement), en tout pays, le nombre fies enfants naturels, on doit reconnaîti cque cette contrainte est suffisamment efficace. Dans un pays où la population nepeuts’accroître^ou du moins dans lequel son progrès doit être si lent, qu’il soit à peine perceptible; quand il n’y a point de places nouvelles pour de nouveaux établisscménts, un père qui a huit enfants doit compter, ou que six de ces enfants mourront en bas-âge, ou que trois de ses (‘ontemporains et trois de scs contemporaines, et, dans la génération suivante, trois de ses fils et trois de ses tilles, ne se marieront pas à cause de lui. »
P. Rossi ;
« Il y a parmi les hommes un bon nombre de simples et d'habiles.
« Les simples ne comprennent pas et ne comprendront jamais la question. L’économie sociale est pour eux lettre close. Ils ne voient dans l’affaire que les vives amorces du jeune âge et le danger que ces flammes comprimées n’éclatent par quelque désordre. Dites-leur que la morale nous conseille, que la religion nous commande de contenir nos appétits, lorsque nous ne pourrions les satisfaire qu’aux dépens du bien et du juste; dites-leur que des enfants qui tremblent de froid, qui pleurent de faim, ne sont pas seu-^ lement un spectacle déchirant, mais une effrayante