DANS LE PASSÉ ET DE NOS JOURS
« Celte population dont Zouoastre a si bien connu l’avantage politique, que le Zend-.\vesta est plein d’elTusions religieuses en faveur de ceux qui multiplient les êtres et donnent au mariage la fécondité, et renferme des prières pour ceux qui n’ont encore ni produit ni connu les liens et les jouissances des époux. (V. Vendidad-Sadé, p. Hl, 191, 361, et le Zcud-Avesla, t. II, p. 107, 276 et 611.) — « Orrauzd, s’ccrie-t-on en particulier dans le Vendidad-Sadé, faites que les hommes vivent longtemps, toujours engendrant et toujours dans les plaisirs » (Zend-.\vesta, t. I, p. 182). On peut joindre à ce passage, d’un côté, le principe des üeslours qui défendent aux femmes de’ se marier dès qu’elles ne sont plus en âge d’avoir des rejetons (Usages civils et religieux (les Perses, par M. Anquetil, p. 562) ; enfin, le fait rapporté par Hérodote et répété par Straboti, que les rois de Pei’se faisaient des présents, chaque année, à ceux de leurs sujets qui avaient un plus grand nombre d’enfgnls*. »
‘ ZoroasLre, Confucius et Mahomet, parM. de Pastoret, 2" édition, Pans. 1788, p. 57. Zoroastre vivait, s’il a existé, sous Darius» eiiiqiûènie siècle avant J. G.
ESCOinAf.KMEriTS A I A POITI.ATIO». f)l 1
« On peut le regarder {Confucius *) comme l’auteur de cette idée favorable aux mœui's et à la population , qu'un père {Lettres édifiantes et curieuses, t. XIX, p. 120) vit sans lionneur si ses enfants sont condamnés an célibat, et qu’un fils manque au premier de ses devoirs s’il ne laisse pa^ des enfants qui perpétuent son nom et sa famille*. »
« Zoroastre a un autre avantage; il accorde des récompenses à la population, fruit du mariage... Peu de législateurs partagèrent celte attention Les mariages des gens du peuple
méritent donc plus particulièrement la protection de la loi®. »
Platon*, nous l’avons dit (196), voulait que l’on arrêtât ou que l’on encourageât la popnlalion selon le besoin, par toutes sortes d’efforts, par les bonnenrs, la honte et les avertissements donnés aux jeunes gens par les vieillards.
Les anciennes lois de Rome cherchent heaucoup à déterminer les citoyens au mariage; par des prescriptions somjil^uaires, des obstacles de succession, des impôts ou des peines. César (mort 44 ans av. J. C.) défendit aux femmes qui avaient moins de quarante-cinq ans et qui n’avaient ni mari ni enfants de porter des pierres précieuses et de se servir de litière. Il donna des récompenses à ceux qui avaient beaucoup d’enfants. La loi Papia Pappea, du nom des consuls, lut plus pressante; elle imposa des taxes {æs uxorhm) contre le cé-
‘ Confucius, philosophe chinois, est n;ort eu 479 av.ntJ. C.
• Pastorel ; Zoroaslrc, Confucius et Mahomet, ji. 162.
® Ibid., p. 424.
♦Mort en 547 avant J C. Les Lois, Œuvres, liv. V, t. I" du Panthéon litl., p. 268.
DU ^nl^CIPE DE POl’U DATION.
libatet des exemptions d'impôts aux familles de trois enfants. Trajan (mort en H 7) et les autres empereurs païens prirent des mesures dans le même sens. Ces lois, inefficaces d'ailleurs, avaient été d’abord inspirées par la rareté de la population, et plus tard pour prévenir le dépeuplement, effet du triste état social du temps. Elles furent abrogées dans le codeThéodosien, compilation des ordonnances de Constantin (mort en 337) et des autres empereurs chrétiens.
Le christianisme réagit au nom du principe d'abstinence, et parcelle considération, érronée d’ailleurs, que le nombre des hommes croît et décroît selon l’oixlre de la Providence*.
Morelly, une des lumières des socialistes de nos jours, établit ainsi, dans sou Code la nature, 1757, les lois conjugales qui préviendraient toute délianche.
« I. Tout citoyen, sitôt l’àge nubile accompli, sera marié, personne ne sera dispensé de celte loi, à moins que la nature ou sa santé n’y mette obstacle. Le célibat ne sera permis à personne qu’après l’âge de quarante ans.
« II. Au commencement de chaque année, les jeunes gens de l’un et l’autre sexe seront assemblés, et, en présence du sénat de la cité, chaque garçon choisira la fille qui lui plaira, et, ayant obtenu son consentement , la prendra pour femme (p. 304).
« Tout citoyen sera homme public, sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public.
* Tout citoyen contribuera pour sa part à l’utilité publique selon ses forces, ses talents et son âge (p. 177). »
' V. Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXIII, cli. xxi.
ENCOURACEIIENTS A LA POPDLATIO'. ^13
Dans Y Analyse du système social, Morelly veut qu’on donne à chacun selon ses besoins.
Maintenant, voici l’opinion de Montesquieu :
« De tout ceci, il faut conclure que l’Europe est encore aujourd’hui dans le cas d’avoir besoin de lois qui favorisent la propagation de l’espèce humaine : aussi, comme les politiques grecs nous parlent toujours de ce grand nombre de citoyens qui travaillent à la république, les politiques d’aujourd’hui ne nous parlent que des moyens propres à l’augmenter *. »
« Louis .\IV ordonna de certaines pensions pour ceux qui auraient dix enfants, et de plus fortes pour ceux qui en auraient douze. Mais il n’était pas question de rét^ompenscr des prodiges. Pour donner un certain esprit général qui portât à la propagation de l’espèce, il fallait établir, comme les Romains, des récompenses générales ou des peines générales *. » On remarquera, à l’appui de notre assertion (p. 5) sur les idées générales du dix-huitième siècle touchant la {K)p(dation, l’opinion de M. de Pastoret , un des plus savants publicistes et jurisconsultes de nos jours (il n’est mort qu’en 1840).
Un édit de Louis XIV, de novembre 1666, offrait une exemption de charges publiques à ceux qui se marieraient avant vingt ans, ou qui auraient dix enfants légitimes.
En 1797, Pitt proposa un bill pour récompenser les pères de familles nombreuses (d. ses paroles p. 506).
Napoléon promit à toute famille qui aurait sept enfants mâles d’en prendre un à sa charge.
‘ Esprit des lois, liv. XXIII, chap. xxvi.
* Ibid., ch. xxvii.
ÔU
DU rniKctre de topdi.atiok.
En 18i9, le roi de Sardaigne exemptait de toute contribution royale et nobiliaire tout sujet du duché de Gênes ayant douze enfants.
Ces primes, on le voit, étaient imitées des Romains.
Il y a aussi dans les mœurs des encouragements et des provocations à l'accroisseraenlde la population fort nombreux, et dont les quelques citations suivantes, que nous pourrions innlliplier, donneront la preuve.
On répète tous les jours avec approbation la répnse assez brutale faite à madame de Staël par le vainqueur d’Italie : « Quelle est , aurait dit l’illustre écrivain , la femme du monde, morte ou vivante, que vous préférez? — Madame, celle qui a fait le plus d’enfants ! »
Un grand poète a mis ce couplet dans l’hymne charmante de VEvfant à son réveil:
Donne une famille nombreuse Au père qui craint le Seigneur;
Donne à moi sagesse et bonheur.
Pour que ma mère soit heureuse. {Lamartine.)
C'est une croyance populaire que les familles nombreuses ont plus de chances de prospérer.
La société poursuit de scs sarcasmes les célibataires des deux sexes et notamment les femmes. C’est un teime de piquant dédain que celui de « vieille fille, » prodigué à celles qui ont à peine dépassé l’adolcsccnce. On oublie qu’une vieille fille a rendu service à la société, et se rend service à elle-même, en ne contribuant pas à augmenter le nombre
EUCOCRAGEMEMS A I.A POm.ATION. I>15
des misérables, en préférant souffrir seule, si elle est pauvre, que de souffrir en sus des privations de son niai i et de ses enfants.
Écoutons Malthiis à cet égard :
« Si, d’une part, nous craignons qu’en prêchant la vertu de la contrainte morale nous ne favorisions (pielcpies vices, et si, de l’autre, le spectacle de tous les maiix qu’entraîne une population excédante nous fait craindre d’encourager le mariage ; si nous pensons, en conséquence, que le mieux est de ne pas nous mêler de diriger les consciences à cet égard, mais plutôt de laisser chaque homme suivre librement son choix, en le rendant responsable, devant Dieu, du bien ou du mal qu’il aura fait, c’est là tout ce que je demande. Je serais fâché d’obtenir plus. Mais il s’en faut beaucoup qu’on en use de la sorte.
« Dans les classes inférieures où ce point de morale a le plus d’importance, les lois relatives aux pauvres sont un encouragement au mariage, qui agit d’une manière constante et systématique : car elles ôtent à chaque individu le poids de la responsabilité que la nature impose à chaque homme qui devient père. La bienfaisance privée a la même tendance : elle facilite l’entretien d’une famille ; elle égalise , autant qu’il est {possible de le faire, les charges du mariage et celles du célibat. Dans les classes supérieures , ou excite au mariage par les égards que l’on a pour les femmes mariées et par l’espèce de distinction qu’on leur accorde. Le peu d’égards, au contraire, que l’on témoigne à celles qui vivent dans le célibat est propre à en inspirer le dégoût. Il arrive de là que des hommes qui n’ont rien d’agréable ni dans l’esprit ni dans la figure, et qui même sont parvenus au déclin de la vie, trouvent aisément de jeunes épouses, tandisque la nature semble indiquer que ces hommes devraient
DU PRIKCIPE DE POPULATiOK.
rhcrclier à s’assorlir parmi les personnes d’un âge proportionne au leur. On ne peut douter que bien des femmes ne se soient mariées pour éviter le nom de vieilles filles. Trop alarmées de l’espèce de ridicule qu’un préjugé sot et absurde semble y avoir attaché, elles se sont déterminées à épouser des hommes pour qui elles avaient de l'éloignement, ou tout an moins une parfaite indifférence. De tels xnariages, aux xyeux de ceux qui ont quelque délicatesse, sont une espece de prostitution légale; et souvent ils surchargent d’enfants le pays où ils ont été contractés, sans que ce mal soit compensé par quelque augmentation de bonheur et de vertu dans ceux (|ui leur ont donné naissance.
« Dans tous les rangs de la société règne l’opinion que le mariage est une espèce de devoir, et cette opinion ne peut manquer d’avoir de l’influence. Un homme qui croit qu’il n’a pas payé sa dette à la société s’il ne lui laisse pas après lui des enfants qui le représentent, n’osera pas écouter les conseils de la prudence, et croira, en se mariant témérairement, avoir droit de se reposer entièrement sur les soins de la Providence ' . »
J. B. Say a fait suivre de sages réflexions de Ricardo sur la charité officielle d’une note qui trouve naturellement sa place ici.
« Ces vues, qui ne sont pas seulement d’un philanthrope, • mais d’un philanthrope éclairé, font sentir l'imbécillité des princes qni consacrent les événements heureux de leur règne par le mariage de quelques tilles pauvres, c’est-à-dire qui se rejouissent en condamnant aux larmes, et peut-être à la mort, les familles qui naîtront de ces unions follement pro-
' Essai sur le principe de la population, livre IV, ch. v.
E^COUHAGEIIE^Tâ A 1.A POPCLATIOK.
voquées. Plutôt que de multiplier les créatures vivantes et susceptibles de soufîrir, il vaudrait mieux favoriser la mulfiplication des moyens de subsistances, c’est-à-dii e, abolir les entraves à l’industrie, ne point emprunter, afin de laisser les capitaux chercher des emplois productifs, et diminuer les impôts qui augmentent la cherté des produits, et par conséquent la difficulté de vivre; mais les moyens qui n'effrayent point les bons princes sont très-difficiles pour les mauvais*. »
* Note à Ricardo, cliap. v des Salaires.
ENTRAVES AU MARIAGE ET A LA POPUIATION PAR LA RELIGION, LA PHILOSOPHIE, L.\ LOI ET LES MŒURS, DANS LE TEMPS PASSÉ ET DE NOS JOURS.
Les politiques grecs s'attachèrent à régler le nombre des citoyens; de même qu'ils pensaient qu’il fallait, dans certains cas, encourager la population, ils pensaient qu’il fallait, dans d’autres, mettre des obstacles à l’accroissement et notamment régler le nombre des mariages*. D’une part, ils se préoccupaient de maintenir la foree de la ville au niveau des villes voisines; et, d’autre part, ils devaient veiller à ce que le nombre des hommes libres, défenseui's de la patrie, ne devînt pas trop nombreux pour pouvoir être entretenu par les paysans*.
« Toutes ces petites républiques, dit Montesquieu, furent absorbées daus une grande, et l’on vit insensiblement l’uni-
* Voir p. 196, un passage de Montesquieu.
* Ils faisaient des essaims de colonies; ils se louaient comme les Suisses de nos jours.
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F.NTnAVES AD MAniAGE ET A U POPIH.ATIO.N. 519
vers se dépeupler; il n’y a qu’à voir ce qu’élaicnt l’Italie et la Grèce avant et après les victoires des Romains * . »
Montes(|uieu cite à l’appui de sou assertion les témoignages de Strabon et de Plutarque, cités par Tite-Livc *.
Voici comment s’exprime Aristote ® ;
« C’est aussi un grand tort, quand on va jusqu’à diviser les biens en parties égales, de ne rien statuer sur le uoml)re des citoyens, et de les laisser procréer sans limites, s’eu remettant au hasard pour que le nombre des unions stériles rompense celui des naissances, quel qu’il soit, sous prétexte que, dans l’état actuel des choses, cette balance semble s’établir tout naturellement. Il s’en faut que le rapprochement soit le moins du monde exact. Dans nos cités, personne n’est dans le dénûiuent, parce queles propriétés se partagent entre les enfants, ipiel qu’en soit le nombre. En admettant, an contraire, (pr’elles seront indivises, tous les enfants en surnombre, peu ou beaucoup, ne posséderont absolument rien.
« Le parti le plus sage serait de limiter la population et non la propriété, et d’as.signer un maximum qu’on ne dépasserait pas, en ayant à la fois égard, pour le fixer, et à la proportion éventuelle des enfants qui meurent, et à la stérilité des mariages.
« S’en ra pporter au hasard , comme dans la plupart des États, serait une cause inévitable de misère dans la républi<pie de Socrate; et la misère engendre les discordes civiles et les crimes.
« C’est dans la vue de prévenir ces maux que l'uu des plus anciens législateurs, Pbidon de Corinthe, voulait que le nombre des familles et des citoyens restât immuable, (juand
' Esprit des lois, liv. XXIII, cti. xix.
* Tite-Live, mort en l'an 18 ou 19. Phitarqiic et Strabon vivaient 50 ans avant J. C.
* Politique, 1. II, ch. in, § 6.
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DD PniNCIPE DE POPULATIOS.
bien meme les lots primitifs auraient été tous inégaux. Dans les lois on a fait précisément le contraire *. »
Platon prescrit expressément que le nombre des maisons et des lots de terre ne dépasse jamais cinq mille quarante, comme celui des familles de guerriers. Quant au nombre des enfants, il ne le limite pas; mais il dit qu’en cas de surabondance O 1 peut interdire la génération ou envoyer l’excédant s’établir en quelque autre lieu qu’on aura jugé co ivcnablc *.
. Aristote, analysant la constitution crétoise *, dit : Les « vues du législateur sont excellentes sur les avantages de la sobriété et sur l’isolement des femmes dont il redoute la fécondité; mais il a établi le commerce des hommes entre eux, règlement dont nous examinerons plus tard la valeur bonne ou mauvaise. »
M. Barthélemy Saint-llilaire , son traducteur, ajoüte « Ainsi ce vice, si répandu dans la Grèce, avait été sanctionné par des lois. C’était une opinion vulgaire, au temps d’Aristote, que les Crétois s’y étaient livrés les premiers.. . Grégoire, dans son Traité de la Domesticité, a réuni sur ce sujet des faits assez curieux... Dans l’antiquité ce goût fut réservé aux hommes libres*... Platon a, dans une foule de passages, proscrit avec une très-grande énergie ce vice odieux. On peut surtout consulter les Lois, liv. VIII, p. HO, trad. de M. Cousin. V. Xénophon, République de Sparte, chap. ii. »
‘ Phidon, dont parle Aristote , vivait vei's la fin du neuvième siècle avant J. G.
* Lois, I. V.
* Politique,]. II, ch. vu, § 5.
* On ne craignait pas la multiplicité des serfs contribuables, mais celle des guerriei's et des hommes libres à entretenir.
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