‹ Du principe des nationalités (volume 2)Chapitre 21 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Conséquences futures de la mise en action du principe des nationalités, sous le rapport économique et moral, — L*ère des conquêtes est fermée; les nations, satisfaites, tournent leur activité et leurs ressources vers les travaux de la paix. — La lutte de Tesprit nouveau qui s'avance, contre l'esprit ancien qui résiste, amènera encore des collisions sanglantes; mais la guerre, qui était l'état habituel au moyen âge, disparaît peu à peu des mœurs des nations policées; le travail agricole a fixé l'homme à la terre; il n'y a plus de masses flottantes prêtes pour les invasions; esprit de tolérance ; amalgame des intérêts. — Après le triomphe du droit des nationalités, le continent sera promptement pacifié; élan de l'humanité dans les voies de la civilisation. — Néanmoins, l'uniformité dans les œuvres de l'esprit n'est pas à craindre ; chaque race produira suivant ses aptitudes, son terroir et son climat. —Définition de la paix par saint Augustin. — Conclusion.

Après avoir examiné les conséquences probables et peut-être prochaines du principe des nationalités relativement à la distribution des États, il nous reste à indiquer ses conséquences futures sous le rapport économique et moral.

Depuis que Tère des conquêtes a été close par le plus grand génie militaire.des temps modemesi la plu-

part des insurrections et des guerres, ainsi que nous Tavons montré plus haut, ont eu pour mobile réel, le désir instinctif des peuples de recouvrer leur autonomie. Il suit de là, que» lorsque les peuples seront en possession de leur intégrité et de leur assiette territoriale, il s'organisera une situation normale, où les chances de conflit s'éloigneront de plus en plus.

« Quand la France est satisfaite, a dit l'empereur, l'Europe est tranquille. » A combien plus forte raison la paix sera-t-elle assurée, quand toutes les nations européennes seront satisfaites dans le plus ardent de leurs vœux !

Oïi comprend, en effet, qu'après que la nouvelle loi aura tracé entr'elles des lignes de démarcation, elle les maintiendra par sa propre vertu ; et, comme elle servira de base à la constitution des États régénérés, chacun la respectera d'autant plus qu'il y verra luimême le fondement de sa possession.

Une ère nouvelle s'ouvrira, où les peuples, exempts des préoccupations guerrières qui ont, durant tant d siècles, pesé sur leurs destinées, tourneront sans crainte leur activité vers les travaux de la paix, vers les rivalités fécondes des sciences, des lettres et des arts. Chacun d'eux reportera vers les entreprises productives ces capitaux immenses, qu'ils consacrent de nos jours aux stériles préparatifs des rencontres sanglantes; chacun d'eux rendra aux champs, à l'atelier, à la fa-

mille, ces poitrines robustes, ces bras vigoureux qu'une dure nécessité, la loi qui règle Timpôt du sang, leur ravit chaque année*.

Pourtant, dira-t-on, en aucun temps, les armées ne furent plus nombreuses et les instruments de guerre doués d'une puissance destructive plus grande; jamais, les moyens d'attaque et de défense militaires ne furent l'objet de plus d'encouragements, et n'absorbèrent des sommes plus considérables. L'Angleterre, émue par le danger chimérique d'une invasion française et par un péril plus réel (Jui la menace en Orient, fortifie ses côtes, âccroit sa marine de guerre, enrôle des matelots, et, ce qui est plus grave pour son avenir politique ^ crée des corps de volontaires, et augmente démesurément son armée permanente. La France, la Prusse, la Russie et l' Autriche, sentent l'approche d'une crise qui peut emporter le malade de Constanlinople, et elles se préparent^ comme l'Angleterre, pour ce moment redoutable. Tous se tiennent sur le pied de guerre ou, tout au moins, de paix armée. Une telle situation ne fait guère présager, ajoutera-t«-on, l'avènement de la paix européenne. On peut y voir, au contraire, les symptômes de collisions violentes, qui feront longtemps gémir l'humanité.

Nul, plus que nous, ne déplore et n'envisage avec horreur des éventualités aussi terribles, dans lesquelles,

* Voir fwle N.

I4i ou PRINCIPE

san$ parler des désastres industriels et financiers, le sang humain doit couler à grands flots. Nous serions heureux de penser que la transformation , qui s*opère en Europe, arrivera à son terme sans déchirements et sans douleur. Mais, peut-on espérer que les gouvernements qui détiennent tout ou partie des nationalités morcelées, adhéreront au principe que nous défendons, et laisseront aux éléments la liberté d'aller vers le point où les appellent leurs affinités naturelles et histO'* riques? Non assurément; et, comme im principe doué d'une si puissante vitalité ne saurait s'incliner, ni s'arrêter devant un intérêt secondaire et illégitime^ tel que celui d'une souveraineté créée par la conquête, le conflit est inévitable, et doit se terminer, comme dans la Moréeen 1828, sur les bord» du Danube en 1856, dans les contrées subalpines en 1859, aux pieds de l'Etna en 1860.

Aussi, faut-il ps^évoir que, désormais, des mouvements analogues à ceux de la Sicile, se manifesteront, à dé courts intervalles, sur divers points de notre continent, et que cm mouvements sercmt suivis de luttes violentes.

La guerre d'ailleurs ne date pas d'hier. L'antiquité^ lenioyen âge et les trois derniers siècles de l'ancienne monarchie française, sont tellement remplis d'expéditions par terre ou par mer, d'invasions d'une nation par la nation limitrophe, d'excursions de seigneurs sur le domaine des seigneurs voisins, que Ton peut dire

DES NATIÛNAUTÉS. 143

que la guerre y était l'état habituel, et la paix Texception. Aussi, les annalistes prennent-ils soin de noter les courtes périodes de paix, ou plutôt de trêve» que TËglise imposait aux belligérants; et ces trêves mêmes entre les empires devenaient souvent le signal de luttes intestines et de déprédations armées entre les sujets d'un même souverain.

Les guerres privées du moyen âge ont diminué en raison directe de Faff^ûblissement du pouvoir féodal et de la concentration des forces ainsi que des ressources sociales dans les mains du prinee, concentration que les peuples occidentaux» entxdnés par Téducation politique qu'ils tiennent des Romains, autant que par leurs instincts, ont spontanément et activement C(mcouru à réaliser.

Quant aux invasions et aux guerres internationales, le travail agricole ayant fixé, pour toujours, les peuples sur le sol qu'ils habitent, les migrations qui avaient lieu, dans l'antiquité et depuis le déclin de l'empire romain jusqu'au temps où Charlemagne en arrêta le cours, ces grandes migrations ne sont plus à redouter. Il n'y a plus de ces masses nomades, flottantes, de tribus de pasteurs, qui, sans lien durable avec la terre, se déplaçaient incessamment^ poussées par l'espoir d'un climat plus doux, d'un pays plus fertile, et d'une proie riche et facile à recueillir dans d'opulentes cités.

144 DU MINCIPfi

Alors même qu*eHes existeraient encore, ces masses rencontreraient^ dès la première étape^ des populations compactes, attachées à leurs champs, et formant une barrière infranchissable.

- Enfin, par une conséquence naturelle de la multiplicité des relations et de la solidarité d'intérêts, que les voies rapides de transport ont créées entre les nations civilisées;* ces dernières se montrent de plus en plus tolérantes et disposées aux transactioiis dans tout ce qui ne tient pas à leur indépendance réciproque. Elles comprennent que tous les membres de la grande famille sont tenus de contribuer, suivant leurs aptitudes respectives, au développement des facultés humaines dans leurs applications si variées, c'est-à-dire au perfectionnement incessant de Têtre humain et de rétet social.

Loin de voir dans la guerre, comme certains publia cistes impies et sacrilèges, un exutoire, un mode de saignée salutaire, la communauté la regarde désormais comme une extrémité douloureuse, qu'elle conjure, qu'elle éloigne de tous ses efforts, et dont elle veut, qiiand elle la subit^ connaître et juger les causes. Le droit de paix et de guerre, dont les princes sont munis par le législateur politique, est ainsi limité par cette juridiction suprême, présente en tous lieux, qui s'^lj^ ^eWe h conscience publique.

C'est là un fait nouveau, un progrès considérable ;

BES NATIONALITÉS. i48

et il n'êfit personne aujourd'hui qui ne reconnaisse que la guerre est un de ces phénomènes, dont la société rend les manifestatioiis de plus en plus rai*es, et qu'elle tend à faire disparutre.

Aussi, sommes-nous convaincu que, dès l'achève* ment du travail de reconstitution des nationalités européennes, le continent marchera rapidement à une complète pacification,

Peut'On se figurer, dans cette hypothèse, le degré de prospérité que procurerait aux peuples la concentration de leurs ressources et de leurs efforts dans le domaine sans limites des sciences, des arts et de rittdustrie? Armé qu'il est d'agents tout puissants, inconnus des anciens, tels que l'imprimerie, la vapeur, les chemins de fer, l'électricité, les télégraphes, le gaz et le crédit, cette force invisible qui multiplie les ressources sociales, quels miracles le génie moderne n'enfanterait- il pas ! Combien le mouvement civilisateur qui emporte les nations serait précipité! Combien d'hommes, privés des enseignements intellectuels et moraux, pourraient, au contact des œuvres de l'esinrit, épurer et fortifier leur âme ! Combien d'infortunées créatures, aujourd'hui encore vouées, dès leur enfance, et comme par une fatalité inexorable, au vice et au crime, seraient, par des asiles ouverts en tous lieux, et, s'il le fallait, par la dépossession légale de femmes qui n'ont de la mère que le nom, dégagées d'une atmo-

i4ê 01) HtfNCIM .

Sphère impure, et élevées jusqu'aux régionk sereioesde la vertu !

Tels sont» dans les termes les. plus généraux , les résultats à espérer, au point de vue éMnomi^e et moral, de la grande révolution qui s'accompUt sous nos yeuk»

On pourrait craindre que la pacification de notre continent, et les rapports multipliés des nations entr^ elles n'amenassent une sorte de fusion, un effacement complet de leurs types originels, et ne produisissent une telle uniformité, qu'elle ferait, à la longue, tomber les œuvres de Thomme dans un moule uniforme.

Mais, ce serait là une crainte mal fondée. Il est vrai que les voies ferrées^ la navigation à la vapeur, Timprimerie, et, enfin, la diffusion de la langu» française> qui est celle de Tapostolat philosophique, rapprochent nécessairement les peuples, confondent leurs intérêts, rendent communes aux uns et aux autres les chances de bonheur et d'infortune, en un mot les unissent entre eux par des liens nombreux et indissolubles. Mais il faut reemnaitre, en même temps, que l'affranchissement des races, donnant un libre essor à leurs instincts natifs, doit produire, dans toutes les carrières, dans toutes les branches d'application de Fintelligence hu-» maine, une efflorescence variée comme ces instincts mêmes, et comme les ressources que des terroirs et des climats différents mettent à leur portée. En sorte qu'au*

DES NATIONAUTËS. Ht

lieu de runiformité que Ton redoute» la doetrine que nous professons aurait pour résultat de maintenir constamment entre les nations, ce qui constitue les traits distinctife de leurs caractères, et une diversité précieiKse dans leurs productions de même que dans jeura aptitudes.

Cette diversité se ferait remarquer plus eucore daoB les organisations gouvernementales des peuples» Tandis que les uns, chez qui domine le génie individuel, se soumettraient à un pouvoir lyûque, temporaire, viager ou héréditaire, c'est-à-dire à un régime où les pouvoirs locaux seraient très^ijd>ordonnés ou très-effacés, d'autres, doués de l'esprit de coUectivîté, se constitueraieAt suivant mi système fédératif , dans lequel les munidpa^ lités et les assemblées provinciales joueraient un rôle im* portant; d'autres, enfin, chercheraient une forme, où les éléments politiques seraient savamment équilibrés, au moyen d'un formalisme minutieux : en un mot, chacun organiserait son administration intérieure, selon son désir, sa tendance naturelle et ses traditions historiques*

Un homme, qui fut un grand philosophe et un Père de l'ÉgUse, a écrit ces paroles remarquables : « Pax est tranquUlUas ordinis ' . » « la paix est la tranquillité de Vardrej i» a dit, après lùi^ un savant prélat. Hais, cet

* Saint Aogiistin. — Nous empnmtons eetteeitation an livre de Mgr Dnpanlonp, intitulé : La Souoeraineté porUifieaU selon le droit eaOwUque ef le droil européen, in-8. Paris, 1860, eb. 2, pages 24 et 25.

i48 DO PRINCIPE b£S NATIONALITÉS*

ordre n'est pas celui dont un ministre annonçait le rétablissement dans Varsovie, au lendemain de l'occupation de la malheureuse cité par les armées russes ; ce n'est pas Tordre lugubre, qui règne sur des cadav/es et sur des ruines ; ce n'est point l'ordre imposé par la

violence, et que la violence peut seule maintenir

Non. Cet ordre, dont la tranquillité est la paix idéale dans le beau langage du saint évêque d'Hippone, c'est un ordre harmonique, où les éléments sont à la place que la nahire leur a assignée, où, les aspirations et les besoins légitimes des individus et des peuples étant obéis, rhumanité marche, libre et confiante, dans la voie que Dieu même lui a tracée.

APPENDICE

APPENDICE

Page 1