Prisonniers
Sort affreux des détenus dans les prisons de Rome. — Promiscuité dès sexes et des âges. — AtrUnn Hbertalis, •— Cachots, — Rapacité du geôlier. — Cami' fex, — Cruautés envers les accusés, payées par les accusateurs. — Chaque prisonnier lié par une chaîne à un soldat. — Détenus malades. — Le fer et le
- poison vendus comme faveur. — Malpropreté. — Mort à plusieurs degrés. — Une mère ne peut visiter son fils. — Chrétiens condamnés aux bêtes. — i^ souper libre. — Détenus politiques traités commes assassins et voleurs, etc.
Les prisonniers comprenaient la classe nombreuse des malheureux de tout rang, de toute condition, que la justice faisait enfermer dans les prisons publiques \ pour les crimes ou délits ^ dont ils étaient présumés ou déclarés coupables '.
. Leur sort à tous était affreux.
Les prisons de Rome païenne présentèrent, pendant douze siècles, le hideux spectacle d'hommes et de femmes^ d'enfants et de vieillards, de prévenus et de condamnés^ entassés péle-méle et confondus dans une
* Pour les jprisons privées y voy. ce que nous ayons dit des ergastules, J)ù droit à Voisiv., p. 248, des prisons domestiques, ci-dessus, p. 105, et des prisons pour dettes, p. il 5.
* Voy: ci-après, ch. lU, S 8.
* Les simples prévenus ou accusés n'étaient mis en prison qu'exceptionnellement. Il y ayait pour eux un emprisonnement spécial appelé Ubera cuatodia. Nous en parlerons cl-aprèSy cb. VII, S ^> i^* 3-
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môme enceinte et dans une même oisiveté , comme dans un foyer permanent de corruption morale et d'insalubrité.
Ce défaut de classification d'âge et de sexe, dans les prisons romaines, donnait lieu^ chaque jour et partout, à des actes d'immoralité d'une telle nature, que les auteurs latins emploient souvent le mot de prison, carcefj comme synonyme du lieu de débauche, lu-^ panar *.
Cependant, il existait, dans la partie antérieure de la prison, un endroit séparé, mieux éclairé et plus aéré que les parties intérieures; Tacite Tappelle atrivm Uberlatis ^. C'est là qu'étaient admis le petit nombre des prisonniers privilégiés , en faveur desquels leur condition ou la nature du délit commandait plus d'égards et plus d'indulgence ; mais cette faveur leur était vendue au poids de l'or par la cupidité de l'avide geôlier * .
« Là, dit Cicéron, en parlant de la prison d'une province romaine, là se trouve le geôlier de cet affreux '' séjour, rinstiument des vengeances du préteur, la mort et l'effroi de nos alliés et de nos concitoyens, le licteur Sestius, qui prélève sur les souffrances des infortunés détenus une taxe déterminée. Pour l'entrée,
* Juiren. Sot., X. — Et Cic, In Vat., XL
' Bombardin., Decarcere, et antiquo ejususu, cap. HL
* La garde des prisons était conGée k un gardien chef, carceris eustos (Act. Âpost., cap. XVI), désigné le plus ordinairement sous le nom de commentarius, du mot commentarium, c'est-à-dire registrum^ correspondant ii nos registres d'écrous. On l'appelait aussi carceri prwfectus, préfet de la prison, cîavicularius, clavier ou porle-clefs (Bombardin., ub, $up ,cap. X et XX). Il portait aussi une épéepour sa défense (Act. Apost., cap. XVI, y. 27). Plante lui donne le nom de bour-^ reaa, darnifex (Rud,^ lU, 6, v. 19).
tu paieras tant.... ; pour Fautorisation d'apporter de la nourriture, tant.... Combien me donneras-tu pour tuer ton fils d'un seul coup? pour ne pas le faire languir? pour ne pas Texposer à plusieurs coups répétés? pour qu'il meure sans sentir ni peine ni souffrance? car, pour ces faveurs, on donne aussi au licteur une somme fixée par le tarif.... Et personne ne s'y refuse ^ »
Et pourtant, cet atroce impôt, que prélevaient les geôliers, même sur les accusés, constituait une sorte de stellionat dont ils se rendaient coupables envers les accusateurs, car ils avaient coutume de vendre leur cruauté aux accusateurs, crudelitalem suam accusaio^ ribus vendere^ comme disent les lois romaines ^; de sorte qu'en vendant leur indulgence aux prisonniers, ils se faisaient payer le prix d'une faveur qu'ils avaient aliénée déjà.
De toutes les faveurs dont le geôlier faisait commerce, celle qui lui devait rapporter le plus de profit était, sans aucun doute, celle de procurer aux prisonniers les moyens d'échapper aux tourments de leur captivité. L'évasion et la mort étaient les seuls qui fussent à sa disposition. L'évasion était le plus dangereux pour lui, comme le plus coûteux pour le détenu. 11 y recourait rarement, parce que sa tête pouvait y être engagée, et parce que rarement le détenu était assez riche pour en payer la valeur. La mort présentait moins de dangers, et se trouvait d'ailleurs plus à la portée de toutes les bourses ; il suffisait d'un peu de fer, d'un peu de poison.... Le fer et le poison
* Oral., In Verrem, lib. V.
* God., lib. IX, tit. Ày$i, De custodid reorum.
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Paient doAc des instruments de libération à lusage de tous; il y en avait à tout prix;..,. le geôlier n'en refusait à personne. ••• Aussi les suicides étaient-ils très fréquents dans les prisons , et c'est pour en arrêter rinfluenoe contagieuse qu'a été rendue cette loi du Digeste : Careeri prœpositus si, pretio eorruptus, ferrum, iDinenumve in carcerem inferri passus est , offUio judim pumenduê e$i : $i nescii , ob negligmîiam remavendui tu effkio ^
La même loi infligeait la même peine au geôlii^r qui aTait laissé évader le détenu.
A moins de faveur spéciale, les prisonniers étaient toujours chargés de chaînes; aussi, Texpression vtn^/a est-elle toujours synonyme de career, dans le langage des lois romaines. Quelquefois ces chaînes liaient reniement les mains, quelquefois seulement les pieds, quelquefois aussi les pieds et les mains à la fois, et 4»ouveut même aussi le cou, suivant la gravité du délit, la crainte d'une évasion ou la férocité du juge, jus dicentis ferociim ^; car aucune règle précise n'était tra-eée au juge à cet égard : la loi s'en remettait à sa vo-lonté '.
Presquo toujours, lorsqu'il s'agissait d'un crime ca«pital, ou qu'il importait de s'assurer de la personne du prisonnier, le prisonnier avait à traîner au bout de sa chaîne, en guise de boulet, un soldat attaché lui-même par la main gauche à sa main droite, ou par le pied droit à son pied gauche : Modus adhtbendœ intra earceres custodiœ is eratj ul reus unâ 4mm milita ferreâ calwâ
* L. Vin, ff. De custodid reorum.
* Bombardin., De careere, cap. \,
* L. I^ ff. De cuftodtd reorum.
vincireiur, tlli sinislrâ, huic dexterâ compaclis ^ . Le soldat qui liait le criminel se liait lui-même à sou tour, dit Sëuèque, et la même chaîne les attachait tous deux... ÀlUgalique $unt etiam qui alligant... Eademque eatenà et custodiam el militem copulat ^.
Le prisonnier vouluit-il s'asseoir, se promener, dormir; était-il mandé dans le prétoire du juge... Cette chaîne vivante le suivait partout : Ligantur dtM et mit-, iuntur ad judicenij latro et colligatus, dit saint Augustin '.
Le plus souvent, au lieu d'un soldat; c'était un esclave qu'on attachait au bras du condamné, car c'étaient des esclaves publics, enrégimentés ad hoc^ pour ainsi dire, et soumis à une sorte de discipline militaire, qui faisaient l'office de soldats gardiens dans les prisons.
La position du prisonnier valide était affreuse; que devait donc être celle du prisonnier malade ! Le plus souvent il manquait de pain ^, et l'infâme geôlier, soudoyé par l'accusateur, s'appliquait, dans Tintervalle des audiences, à épuiser son corps de langueur et de conisomption... Sublraclos audienliœ longâ tabe consumere ^ . Heureux quand la mort venait ravir son innocence aux tourments de la prison : hmocenles intra carcerum septa htho date ^
Sa mère voulait-elle le visiter pour lui porter la nourritureetles vêtements qui lui manquaient; la pri« son demeurait fermée devant elle, et la malheureuse,
< Bombardin., De earcere^ cap. X.
* Senec. lib. I, De tranquillité, cap. X, el Epist 5.
* Âug., io ps. 428.
^ L. Judices, 9; Cod., De episcop. aïkdientià.
* Cod., lib. 9, fil 4, De custodià reorurn.
« Cod., ibid.