PRISONNIERS
Pour comble d'ignominie et de cniaoté, ce n^étaienr pas seulement de yils criminels et de pauvres chrétiens qui étaient en proie à toutes ces douleurs ; des condamnés politiques de la plus haute distinction ont liu souvent à cette coupe amère.
Cest dans un cachot humide que fut plongé le héros de la Numidie^ après avoir été traîné derrière le char de Mariusy au milieu des huées d'une làdie populace. Les licteurs, pour avoir plus tôt £ait^ lui arrachèrent ies bouts des oreilles avec les anneaux d'or qu'il y portait. Jugurtha sourit de pitié à cet afftx>nt cruel, et, en entrant dans son cachot : Par Hercule t dit-il, les iîuves -sont froides à Rome. Il lutta, dit Thistoii^, six jours contre la faim ^
C'est dans ce même cachot que le roi de Macédoine avait langui deux ans, après la victoire et le triomphe de Paul-Èmile. Les geôliers, dit-on, l'y firent mourir d'insomnie^.
C'est dans un cachot de Là Forge que les ennemis de L. Scipion demandèrent que ce grand homme perdît la vie, au milieu des malfaiteurs et des voleurs de grand 4ihemin : Ut in robore et in tenebrisy inter fures noclumos €l latrones, vir clairissifnus includatur et expire t •.
C'est enfin dans un cachot de Rome que notre Yer- «ingetorix, avec qui tomba la liberté gauloise, languit pendant six ans par l'ordre de César, jusqu'à ce qu'enfin la hache du bourreau vint terminer ses cruelles soufirances ^.
Le poète Nœvius aussi expia dans les fers, au milieu
» Plularq., Vie de Marins. — Micbelel, Hist, rom,^ II, p. 153.
* Michelely Hist. rom., p. 94.
» Til.-Liv., lib. XXXVIII, 59.
♦ histt de France d'après Guizot, etc., I, p. i07.
}3i CLASSES PAUVRES CHEZ LES ROMAINS.
4es brigands et des esclaves, les quelques vers satiriques qu'il avait osé faire contre les Scipion; encore ne fût-ce que par grâce spéciale et pour complaire aux tribuns qui étaient intervenus en sa faveur, pour détourner de sa tête l'application de la loi des Douze Tables, qui. condamne à mort l'auteur de vers diffamatoires. Un poêle die l'âge suivant, qui s'en tenait pru-* demment, dit Michelet, à la satire générale des vicesi le comique Plaute, s'est complu à peindre la triste figure du pauvre Nœvius, cloué à la colonne, avec deux gardes qui ne le quittaient ni jour ni nuit ^ .
Les détenus politiques ne jouissaient donc, ni légalement ni administrât! vement, d'aucune faveur spér ciale accordée à la nature de leur délit. Je dois dire pourtant que le jeune Agrippa , que Tibère fit emprisonner et mourir, dans la crainte qu'Auguste ne le nommât son successeur, obtint d'avoir pour gardiens des soldats honnêtes, au lieu de vils esclaves, de prendre des bains chaque jour, de recevoir librement la visite et les consolations de ses amis et de ses affranchis, et d'être servi à table par un centurion ^.
Mais cette faveur, toute personnelle, fut due aux larmes et aux sollicitations pressantes d'une femme, la belle, la vertueuse Antonia, qui sut, dans cette occasion, exprimer du cœur féroce de son beau-père quelr ques gouttes d'humanité pour son protégé; aussi cette exception ne fit point règle, et, avant comme après, les condamnés politiques gémirent sous le même niveau, dans les prisons de Rome païenne, avec les assassins el les voleurs.
* Micbelel, Hist. rom.y p. 77. — Plaut., In mil, glorios.f v. 2ii.
* 6oinbardm.,u5.i^)?.
PRISONNIER». i3â
Souvent même la prison fut considérée comme une Éaveup dont on crut devoir Jes priver.
A la mort de César^ une sédition éclate dans Rome ; les consuls font saisir au corps les premiers venus des séditieux, et, au lieu de les envoyer se calmer sous les verroux, ils donnent Tordre de les précipiter du haut de la roche Tarpéienne. .; ce qui fut fait immédiatement, sans autre forme ni figure de procès ^ •
Ouvrez Tacite, et vous lirez, au premier livre de ses Annales^ un ordre semblable donné par Meunius en pareil cas : Bono magis exemple quam concesso jure, dit rhistorien .
Chez les Romains, où les formalités de justice étaient tellement inhérentes à la justice elle-même qu'elles en prenaient le nom , et qu'on ne pouvait « s'en éloigner tant soit peu sans que tout Tacte ne vint incontinent à emprunter le nom de force, de cruauté, voire même de tyrannie toute pure * », rien n'était plus commun, rhistoire en fournit mille exemples, que de voir le gouvernement et les juges, « non en colère, mais mûrement et délibérément, mettre de côté toutes les formes, et se dévoyer du grand chemin que la nature, la rai-^ son, l'équité, l'humanité, nous ont taillé \ »
C'est que, chez ce peuple, le salut du peuple était là suprême loi : Salus populi suprema lex eslo.
C'est ^jue, comme le disait Cicéron, hoc jus ipse Jii^ piter sanxUy ut omnia que Reipublicœ salutarià stinf, le^ gilima et ju$ta habeantur.
» Dion., IW. XLIV.
* Âyraud, L'ordre^ formalités et instruction judiciaire dont les Aomains ont usé es accusations publiques. Lyon, 1642, in-4.
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134 CAUSES im LA MISÈRE.