CHAPITRE IIL
De» eanmem de la misère chez le» Romain»*
Servitus. — Familia, — Latifundia, -^ Usurct, — Veçtigalia. — Divitiœ, Luxuê. — Libidines, — Ftayiiia, crimes et délits. — Religio, — Oiium^ Labor.
En traitant^ dans les deux chapitres précédents , du fait de la misère, et des signes divers de sa manifestation dans la société romaine ^ nous avons indiqué en passant quelques-unes de ses raisons d'être. Mais, pour apprécier ce fait dans toutes ses conséquences, et en tijfer les fins qu'il porte , il faut remonter à sa source» et le discuter dans ses causes.
l^H causes de la misère sont de deux sortes : les une», générales, se rapportent aux faits générateurs de la misèi:e ebes&les divei'ses nations ; nous n'avons point à parler de celles-là ; les autres, spéciales, se rapportent W9^ faits générateurs de la misère chez une nation en particulier; c'est de cellesH^i que nous allons nous oc-* cuper, en ce qui concerne le peuple romain ; — et, en cela., nous ferons plus qu'étudier les mœurs d'un peuple, car l'histoire du peuple romain est celle de toutes les nations ; car toutes les nations anciennes s'y fondent, comme toutes les nations modernes en dé* coulent.
Les causes de la misère chez les Romains sont de celles dont un de leurs poètes a dit : Félix qui potuiê
rerum eognoseere eauêas. Ces causes sont, pour ainsi dire, tangibles au doigt et àToeil, tant leurs effets sontpaU pables et leurs caractères saillants. Il nous sera dono facile de les préciser.
Hœc e:pp08uimu8, ut possibile $it summo digito et qua$i fw* indicem ea Migisse \ . •
Ces causes sont énuœérées et développées sous le9 ^ix paragraphes suivants : Servitus^ — Familial — Lo^ tifundia, — Usura, — VecUgalia, — Dmtiœ, Lucpiis^ ■— Libidines^ — Flagitia, crimes et délits, — Religio, — Oiium, hdboT.
ServUnt.
Caractères généraux. — Lèpre immense. — Foyer de dépravation, de dépopulation et de misère, -r- Guerre entre rtiérilité et reaclatage. -?- Conséquent ces. — Complots, empoisonnements, brigandages. — Le souffle de l'esclavago stérilise l'homme et la terre. — La nation entière disparaît par Teffet de ce régime afRreux.
La république romaine avait au coeur un mal dont toute l'antiquité païenne était infectée et dont elle de« vait mourir : — c'était l'esclavage.
L'esclavage, comme une lèpre immense i enveloppait et dévorait le corps social tout entier.
Admis dans les mœurs comme une nécessité, le$ mœurs ne pouvaient pas plus se passer d'esdaves, qiiA l'âme humaine ne put se passer de bras pour agir, de tête pour réfléchir» d'organes pour fonctionner^.
D'abord confiné dans Texercice des métiers profes-
* if«<t«.,lib. IV, lit.i8,Si2.
> Voy. Du droit à VoiHvetl, p. 132 el 1S9.
sionnels et dans k domesticité servile^ Tesclavage s1nsînua peu à peu dans les services publics, s'empara des beaux-arts, fit le uëgoce, se répandit dans les affaires, dirigea l'éducation, sillonna les mers, couvrit les cam-* pagnes, et finit par envahir l'armée et la cité^
Ce n'était plus par individus , ni même par catégories, c'était par cohortes, c'était par légions, que les esclaves se comptaient, dans les champs, dans les ateliers, dans les familles ^.
" Reléguée dans les rangs de l'animalité, étrangère à tous les grands intérêts qui relèvent Thomme à ses propres yeux, aux droits de la cité, de la propriété, de la famille ; chargée de mépris; jouet de toutes les passions brutales ; usée par les privations ; minée par la fatigue d'un travail sans fruit; abrutie par les mauvais traitements ; démoralisée par sa propre nature % celte masse d'hommes sans dieux, sans patrie, sans existence légale , ne pouvait que former, au sein de la société romaine, un foyer de corruption, de dépopulation et de misère où tous les éléments de la prospérité publique devaient venir tour à tour s'engloutir etse perdre.
Nous avons vu que la servitude frappait d'interdit le travail libre de Tatelier *. Nous verrons qu elle frappait de stérilité les campagnes ^ ; comment, avec ces principes de mort, et l'éducation de ses enfants confiée à îles instituteurs esclaves*, Rome eût-elle pu résistera la décomposition intestine qui la travaillait ?
Voy . ihid. , p. \U et suiv. , 159, 203 et suiv., 2H . El ci-dessus, p. 30.
Voy. ihià.y p. 152 et suiv.
Voy. ihid., p. 139, 150, 161 et suiv., 213 et suiv., 218.
Voy. ci-dessus, p. 64.
Voy. ci-après, p. 149 et suiv.
Voy. Du droit à VoisiveUy p. 25.
SERVitUS. 137
- Cette décomposition atteignait à la fois la population serve et la population libre.
' Les légions romaines, en effets avaient beau faire la traite et envoyer en Italie des nations entières réduites en servitude, elles ne pouvaient suffire à Teffroyable consommation d'hommes que faisait l'esclavage , et la population serve déclinait non moins rapidement que les moyens de subsistance ^
Il en était de même de la population libre. Il fallut tirer des citoyens du^ dehors comme on en tirait des denrées et des esclaves; et le peuple-roi, recruté d'abord en Italie, le fut ensuite dans les provinces, et en*suite chez les barbares'.
C'est l'esclavage, dit Wallon, qui, prenant possession des campagnes , chassait la classe libre vers la ville ; c'est l'esclavage qui, dans ce séjour, lui disputait encore le travail ; si bien qu'exclue de toutes les voies honnêtes, la classe libre dépérissait dans la corruption, et laissait vide, dans la cité, cette place que les esclaves venaient encore y prendre par Taffranchissëment ^.
Ajoutons que, les travailleurs capables devenant de plus en plus rares, le produit des objets confectionnés et le prix des vivres, des denrées, etc., renchérissaient progressivement, dans la môme proportion que ces Ob'jets, ces vivres, etc., devenaient plus grossiers, ce qui était pour tous une cause nouvelle de ruine et de misère*.
* Dunoyer, Liberté du travail^ liv. IV, ch. IV. « Ibid.
* Wallon, De Vesclavage^ pari. II, ch. IX.
* Une paire de caligœ (la plus grossière chaussure) coûtait tingtdeux francs cinquante centimes; la livre de viande de bœuf ou de
J'ai parle ailleurs de Tinfluence délétère dés affranchissements sur les mœurs de Rome ^
J'ai pareillement parlé des représailles sanglantes de Tesclavage révolté, comptant son chiffre et mesurant aa force *•
Il est facile, après cela, d'apprécier dans toute leur étendue les conséquences de l'état de guerre qui nais^ sait, du seul fait de la servitude, entre rhérilité et Tes-* elavage, à la fin de la république,
La haine envenimée de Vesclave contre ceux qui l'opprimaient avait multiplié les révoltes, les complots, les assassinats, les empoisonnements. En vain une Id sanguinaire faisait mettre à mort tous les esclaves d'un maître assassiné ; la vengeance et le désespoir n'eu multipliaient pas moins les crimes. Ceux qui s'étaient déjà vengés, ceux qui n'avaient pu le faire, mais sur qui planaient des soupçons, s'enfuyaient dans les bois et ne vivaient plus que de brigandages.
Le riche patricien pouvait réparer les pertes que lui occasionnaient les rapines et les dévastations de ces bandes de pillards , mais le petit propriétaire , s'il en restait encore qui cultivât lui«méme son champ, ne pouvait échapper à tant de désordres et de violences ; sa vie et sa fortune étaient chaque jour en danger. Il se hâtait donc de se défaire de son patrimoine à tout
moutOD, deux francs cinquante centimes; idem de porc, trois francs soixante centimes ; le vin de dernière qualité, un franc quatre-vingts centimes le litre ; une oie grasse, quarante-cinq francs ; un lièTre, trente- trois francs; un poulet^ treize francs; un cent d^hnitresi, Tingtdeux francs, etc. V. Moreau de Jonnès, Tableau du jpriœ moyen des denrées^ d'après un édit de Dîoclétien.
^ Voy. Du droit à Voisiveté^ p. 187.
* Voy. tWd., p. 166 et luiv.
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prix» toutes les fois qu'un de ses opulents voisins vou*^ lait Tacheter ; souvent aussi il Tabandounait sans corn* pensation ; souvent il était exproprié par les prétentions du fisc et le poids accablant des charges publiques ; aussi toute cette classe de cultivateurs libres qui, plus qu'une autre y connaît Tamour de la patrie , qui peut défendre le sol» et qui doit fournir les meilleurs soldats, disparut bientôt entièrement. Le nombre des propriétaires diminua à tel point qu'un homme opulent, un homme de famille sénatoriale^ avait le plus souvent dix Heues à faire avant de rencontrer un égal ou un voi^n^ ^ .
Ces dix lieues ne se faisaient plus, ne pouvaient plus se faire sur des champs eosemencës , mais dan& de maigres et immenses pâturages, car le souffle empoisonné de l'esclavage stérilisait à la fois la terre et le cultivateur, et non-seulement le cultivateur libre, mais encore le cultivateur esclave , car l'esclave ne se ma-riant pas, mais s'accouplant, Tesclave n'étant pas homme, mais chose, l'esclave n'étant affranchi, le plus souvent, qu'à la condition qu'un célibat éternel ferait son maître héritier en privant Taffrancfai d'enfants, Fesclave dut s'éteindre à son tour et tomba, comme le dernier rameau d'un arbre mort, au milieu des eam-<* pagnes arides et désertes que le bienfaisant rayon du ehristianisnïe put seul féconder plus tard.
Ainsi disparut la nation entière plar l'effet de ce régime odieux, ce On ne trouvait plus de Romains qu'à Rome, d'Italiens que dans les grandes villes, dit un historien économiste. Quelques esclaves gardaient encore quelques troupeaux dans les campâmes ; mais les fleuves avaient rompu leurs digues, les forêts s'étaient
* De Sismondî, ub sup.y p. *. — Et ci-après, p. i4T.
étendues dans les prairies, et les loups et les sangliers avaient repris possession de l'antique domaine de la dvilisation ^ . »
Vaibilta.
Constitution de la famille antique. — La geru» — Autorité absolue du père de famille sur sa femme, ses enfants, ses esclayes. — Foyer domestique, foyer de baines.
— Joug secoué par les fils de famille. — Idem par les femmes. — DiTorce permis; pour quelles causes. — Loi Oppta. -* Loi Voconia, — Vengeance des femmes. — Massacre du triumvirat. — Part qu*y prennent les femmes.
— Décomposition de la famille. — Conséquences : •— Célibat, stérilité, mf« sère!
La constitution de la famille antique reposait sur des bases dont la constitution de la famille chrétienne n'offre pas même l'image effacée.
Le mot même de famille, familia, n'avait point, chez les anciens, la signification qu'il comporte aujourd'hui. Le mot latin familia dérivait, selon Festus, du mot osque famulj qui signifiait simplement esclave, d'où famulus, et c'est parce que la femme et les enfants furent, d'abord, comme l'esclave même, la propriété de l'époux et du père, que le père et Tépoux furent, aussi bien que le maître, désignés sous le nom commun de poUer-familias qui, dans la vieille langue latine, ne rappelait aucune de ces idées de tendresse et de bonté que réveille aujourd'hui parmi nous le doux nom de père de famille.
Chez le peuple romain, notamment, la puissance paternelle dérivait moins de la nature que du droit; c'était une institution.
Chez ce peuple, le nom de père de famille ne dési^
^ De Sismondi, Nouv. princ, â^écon. polit. ^ I, p. ii3.