‹ Du problème de la misère et de la solution chez les peuples anciens et modernesChapitre 35 sur 82 · FAMILIA · texte numérisé non relu

FAMILIA

gnait que l'autorité absolue du maître sur tous les membres de sa gens.

Femmes^ enfants^ esclaves, tous dépeudant du père de famille, n'existaient comme personnes, ni dans la famille, ni dans la cité ; ils n'avaient à eux tous qu'un nom, celui de la gens représentée par son chef.

« Quelque nombreux que soit le cercle de la famille autour du foyer, dit Michelet, je n'y vois qu'une seule personne, le père de famille, possesseur actuel, génie actif de la maison, dieu vivant pour ses enfants, sa femme et ses esclaves. Le vieux génie de la famille barbare est un génie farouche et solitaire ; les enfants, la femme , les esclaves sont des corps , des choses et non des personnes : ils sont la chose du père, qui peut les battre, les tuer ou les vendre.

« La femme est la sœur de ses fils. Dès que, selon Tancien usage, le fer d'un javelot a partagé les che-* veux de la fiancée, dès qu'elle a goûté au gâteau sacré, confarrealio, ou que l'époux a compté au beau*père le prix de la vierge, coemptio, on lui dicte la formule; on Tenlève; elle passe, sans le toucher des pieds, le seuil de la maison conjugale, et tombe, selon la forte ex** pression du droit, in manum viri. Son mari est son maître et son juge. Pour qu'il ait droit de la mettre à mort, il n'est pas nécessaire qu'elle ait violé sa foi : il 8u£Bt qu'elle ait dérobé }es clefs ou qu'elle ait bu du vin.

i< A plus forte raison, le sort de l'enfant est-il abandonné au père, sans condition. L'enfant monstrueux est détruit à l'instant de sa naissance; le père peut vendre son fils jusqu'à trois fois ; il peut le mettre à mort. Le fils a beau grandir dans la cité , il reste le même dans la famille; tribun, consul, dictateur, il

pourra toti jours être arraché par son père de la chaise curule ou de la tribune aux harangues, ramené dans la maison^ et mis à mort aux pieds des lares paternels ^ »

Ainsi, chaque maison, domus^ était une domination, 6t chaque chef de maison, dominus, un maitre dont le pouvoir était sans bornes.

Cette constitution de la famille romaine qui put, dans les premiers temps, faire sa force, devait néces^ sairement, à la longue, entraîner sa chute.

Pour quiconque, en efifet, observe de haut les faits de rhumanité, le foyer domestique des anciens est un foyer de compression et de haine , d'où sortent , à la fois, animés du même esprit de vengeance, trois corps distincts, qu'on voit poindre et se «développer, à travers rhistoire, contre la cité romaine, savoir : les esclaves, les épouses et les fils de famille.

Nous les avons vus tous trois à l'œuvre *.

Nous avons vu surtout à quelles extrémités le joug odieux des maris avait fini par pousser les femmes.

L'une des causes les plus actives de leurs ressentiments était la facilité avec laquelle les maris pouvaient légalement se séparer d'elles par le divorce.

Non-seulement les Romains faisaient divorce avec leurs femmes pour des raisons graves, telles que la stérilité, l'inimitié du gendre avec la belle^nère, les mauvaises mœurs d'une épouse, son impudicité, mais encore pour les causes les plus légères ; le mari ne rougissait pas même de les alléguer. C'est ainsi que C. Snlpitius Gallus répudia son épouse pour être sortie nu-tôle hors de sa maison; que Q. Antestius Vérus

* Alichelet, Uist. rom.Jl. p. 97.

* Voy. ci-dessus, p. 69 el suiv.^ 98 e( suiv., 102 et suiv.

PAMIUA. 143

répudia la sienne pour l'avoir surprise, dans la rue, causant tout bas avec une courtisane ; que P. Sempronius Sophus en usa de même, parce que sa femme, Â son insu, avait assisté aux jeux. Cicéron lui-môme, tout partisan qu'il était de la bienséance, répudia sa seconde femme Publilia, parce qu'elle parut se réjouir de la mort de Tullia ^ . Quelques-uns faisaient divorce, parce que leurs femmes étaient vieilles; d'autres, parce qu'ils étaient déjà convenus avec une autre femme de l'épouser. C'est à quoi Juvénal fait allusion, lorsqu'il dit : ce D'où vient que Sertorius est si vivement épris de Bibula? Ce n'est pas son épouse , c'est la beauté qu'il aime. Que la peau se fane, qu'il suiTienne trois rides» que l'émail de ses dents se ternisse, et que les yeux se rétrécissent : Faites votre paquet, lui dira un a£Pranchi ; votre aspect nous dégoûte ; vous vous mou-^ chess trop souvent ; partez, vous dis-je, et sans délai : nous attendons un nez plus friand que le vôtre ^. » fit comme le mari gagnait la dot lorsqu'il répudiait sa femme pour cause de mauvaise conduite , il arrivait quelquefois qu'on prenait pour épouses des femmes déréglées, pourvu qu'elles eussent une dot considé-^ raible; c'est ainsi que C. Titinnius épousa ^ de dessein prémédité, Fannia, femme impudique, afin de la dé*pouiller de sa dot, lorsqu'il la répudierait sous prétexte de ses dérèglements *.

Nous a vous vu, page 1U7, le terrible complot féminin qui fut le résultat de cette conduite indigne des maris, au commencement du cinqui^e siècle de Rome.

* Voy. Rùme et ses novateurs. Ëtud« sur Catulle.

* Ju?eii.,Sa^,VI.

* Bouchaud, Comment, sur la loi des Douze Tables f I, p. 677.

Dans le siècle suivant (340), après la promulgation, de la fameuse loi Oppia, qui défend à toute femme d'avoir à son usage plus d'une demi-once d'or, de porter des habits de diverses couleurs, de se faire traîner en char à Rome ou dans toute autre ville, éclate un nouveau complot. Cette fois-ci, ce n'est plus seulement aux jours des maris qu'il est attenté, c'est leur race même que les femmes ont résolu d'anéantir, en rompant tout commerce avec eux, en ne voulant plus devenir mères , en portant une main infanticide sur le fruit odieux qu'elles sentent en leur sein ^

Ce moyeu ne leur ayant pas réussi,, les femmes recourent à ]a coquetterie et aux caresses. Cette fois> le succès couronne leurs efforts ; elles assiègent toutes les rues, le Forum, les portes des tribuns^, et, l'an 558, la loi Oppia est abrogée ^

Mais comme, d'après l'ancien droit, la femme pouvait, en se mariant, se réserver l'usage exclusif de la majeure partie de sa fortune, ce que l'on appelait dos neceptUia (biens paraphernaux), et ce qui mettait le mari dans la dépendance de son épouse *, vingt-six ans après l'abrogation de la loi Oppia (584), parut la loi Voconia, sa sœur puînée, laquelle, en excluant les femmes des successions et attribuant toutes les hérédités aux mâles % ralluma la vengeance et renoua la ligne des femmes. Les preuves ne s'en firent pas attendre; car, lors des nmssacres du triumvirat, nombre

> Ovid., Fasi., lib. 1, vers 6â0 ; et lib. H, vers 42S.

* Bouchaud, up, sup.y S7j.

* Monlesquieu, Esp. des lois^ liv. Vil, ch. XIV.

* Voy. k ce sujet le Commentaire de Bouchaud, I, p. 933.

* Voy. Justin., Institut.^ § 3, De legitim. agnat, success. — Et Bouchaud, I, p. S73.

cieus pillèrent Rome comme fœnérateurs^ et employèrent leurs immenses richesses à convertir le modeste héritage de leurs pères en des domaines vastes comme des provinces.

Dans les derniers temps de la république romaine, cent domaines n'en formaient plus qu'un seul, et, de cent mattres, il n'en restait plus qu'un ; les quatrevingt-dix-neuf autres devenaient métayers, journaliers à gages, serfs de la glèbe ou colons ^ Ainsi, là où jadis cent familles vivaient à Taise, un seul se trouvait à l'étroit. Pour augmenter son parc, il achetait à vil prix Iq champ d'un vieux soldat blessé ou d'un paysan en« dette, qui allaient bientôt perdre dans les popinm de Rome le peu d'or qu'ils avaient reçu'. C'est ainsi que les grands dérobèi*ent au labeur la majeure partie du sol pour la livrer aux caprices stériles du luxe, pour s'y bâtir, sous le nom de vUIcBj des palais, des royaumes, basileias, comme les appelait Strabon '.

ce 11 y a, dit Sénèque, des villœ qui ressemblent à des provinces et dont la surveillance a à s'exercer sur une étendue de terrain supérieure à celle des gouvernements des anciens consuls *. »

Le même auteur parle d'un certain Pontpée dans les possessions duquel plusieurs fleuves avaient leur source et leur embouchure ^.

Six propriétaires seulement possédaient la moitié de l'Afrique lorsque Néron les fit mourir ^.

* Voy. ci-dessus, p. 36.

• Duruy, U, p. 46.

' Voy. Le Gris, Etude sur Virgile,

♦ Senec, De ird, 1, iQ.

* Senec, De tranquill. animiy IL « Piin. XVIU, 6.

« Les puissants du siècle, dit Columelle^ ont des propriétés dont ils ne peuvent pas même faire le tour à cheval. Dans une t)t7/a, dont parle Varron, le bûcher seul avait un jugerum (vingt-cinq ares) de surface, le parc au gibier, cinquante jugera, et un plant d'oliviers, quatre cent quatre-vingts ^ »

Une inscription récemment trouvée près de Viterbe montre qu'un aqueduc, long de six milles, ne traversait les terres que de neuf propriétaires *. Sur tout le territoire de Léontine, en Sicile, il n'y avait que quatrevingt-trois propriétaires; sur celui d'Herbite, deux <5ent cinquante-sept; d'Argyra, deux cent cinquante; de Motyca, cent quatre-vingt-huit *.

Ainsi, il eu était des fortunes particulières comme des États : une énergique concentration amenait toutes les terres dans les mains^de quelques grandes familles. La petite propriété disparaissait donc du sol de l'Italie romaine, et, avec elle, cette forte population de laboureurs qui aimait sincèrement la patrie, les dieux et la liberté *.

« Les riches, dit Appien , s'emparèrent peu à peu des terres du domaine public, restées indivises et abandonnées en jouissance à ceux qui voulaient les défricher; et, dans l'espérance qu'une longue possession deviendrait un titre inattaquable de propriété, ils achetèrent ou prirent de force les terres situées à leur convenance et les petits héritages de tous les pauvres gens, leurs voisins. De cette manière, ils firent de leurs

* Varro, De re rust. I, l-i8; HI, 3, 12, 13, 16.

* Dureau de la Malle, Econom. pdit. de$ Rom,^ H, p* 221.

• Cic, In Verr,

♦ Daruy, H, p. -47.

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d'époux périrent de la main ou du fait de leurs épouses * .

Que pouvait-îl résulter de cette altération, de cette décomposition de la famille? Rien autre chose que l'abâtardissement des races, Tappauvrissement du sang romain et un dégoût général pour la reproduction de Tespèce,

Aussi^ dans ce désordre général des mœurs, vit-on s'élever à Rome et dans toute retendue de l'empire une véritable conspiration contre le mariage. Tout le monde se réfugiait dans le célibat comme dans un asile inaccessible aux soins et aux charges de la famille ; et plus d'un empereur, depuis Auguste, se vit obligé de punir, par des édits, cette manie stérile. « Un censeur invitait sérieusement les citoyens au mariage, comme à une corvée patriotique, et TÉtat s'emparait des successions dévolues aux célibataires récalcitrants '. »

« Au champ des noces, au champ du mariage, il n'y a plus, dit un commentateur, que des ronces et des épines, qu'une affreuse stérilité; presque partout règne le célibat, le pernicieux célibat, qui désole, ravage, anéantit la cité. L'habitude du libertinage, l'égoîsme, un parti pris de vivre avec plus de liberté, plus d'aisance, puis, en des temps si difficiles, le découragement de mettre au jour des malheureux, ont fait que les hommes, pour la plupart, ne veulent pas devenir pères, ne veulent pas entendre parler d'union conjugale, de légitimes nœuds '. »

Misèi e ! misère !

* App., De bell. civ., IV, 43 et 23^— Le Gris, t4*. sup. « Blanqiii, Hist. de Vécotiom. polit, ^ I, p. 70. ' Le Gris, Elude sur Catulle, p. 258.

§in.

Latlltandla.

Territoire primitif de Rome ; part de chacun. -^ Avec ragrandiBsemeDjl de Vager romanus B^agrandissent les besoins. — Lutte des pauvres et des riches. — Ceux-ci ont le dessous. — La petite propriété s'absorbe dans la grande. *^ Yillœ. — Basileias. — Cent domaines n*en forment plus qu'un.— IncoBVéaieot^ de la grande culture. — Culture par esclaves. — Pascua, •— Plus assçs de blé pour nourrir Rome. — Émeutes, peste, famine. — Latifundia perdidere Ilaliam.

Le territoire primitif de Rome, c^lui qui fut annexé à la conquôle ou à la fondation de la ville éternelle, étant très circonscrit S chaque citoyen ne reçut en partage que deux jugera de terre cultivable, lesquels furent portés plus tard à sept*.

Chaque citoyen cultivait alors son champ, et le produit qu'il en retirait suffisait à ses besoins et à ceux de

sa famille *.

Mais, au fur et à mesure que Rome étendit ses conquêtes, les limites de Vager romanus reculèrent d'autant, et, avec elles, s'élargit le cercle des besoins, de l'ambition, des passions à satisfaire.

Dans la lutte d'intérêts opposés qui s'agitèrent dans ce cercle agrandi, les pauvres naturellement voulurent avoir une plus grande part, et les riches encore davantage. Mais les riches, nécessairement, à l'intérieur pendant la paix, comme à l'extérieur pendant la guerre, eurent encore le dessus sur les pauvres.

Donc, après avoir pillé le monde comme préteurs ou consuls, et les alliés comme gouverneurs, les patri-

• Voy. ci-dessus, p. 22.

« Voy. ci-dessus, p. 22.

» Voy. ci-dessusj p. 23.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, profitable peut-être aux grands propriétaires, la substitution des prairies aux terres à labour fut ruineuse pour les petits ^ Ce qu'il y a de certain» c'est que Rome, qui, sous le sys<^ tème de la x^lture en petit, fournissait de blé les prdvinces les plus éloignées, avait fini, soas le système des pascua et des latifundia, par ne plus pouvoir vivre que du pain qu'elle tirait des provinces soumises à son empire^. C'est à l'Afrique et à la Sicile que nous de-p mandons notre pain, disait Yarron, et c'est à Cos et à €hio que nous allons faire nos vendanges^. De sorte que l'Italie était devenue tributaire du monde ^ et que la vie de Rome se trouvait, comme le disait Tibère efirayé, « à la merci de Tonde et des vents ^ »

De là, tout naturellement, les disettes qu'il était si facile de produire à Rome et qu'y firent éclater tant de fois les auteurs des guerres civiles^, les blés reçus dans les «(magasins publics ne formant l'approvisionnement que d'une année ' *

A toutes les époques de son histoire, Rome, avec un territoire des plus fertiles, a.èu souvent à souffrir de la disette, et le peuple-roi> au milieu de sa gloire et de sa puissance, s'est souvent trouvé en danger de mourir de faim. Une fois^ entre autres^ la famine est pour lui

d'an hectare dans le lerritoire romain est presque égal au revenu de la même mesure dans un des meilleurs déparlements de la France » (Chateaubriand, Mémoires d'autre-tombe, VIIl).

* Voy. ci-après, eh. V, § 4, n* 4.

* Voy. Du droit à Voisiveté, p. â57.

» Varr., H, Prœf., 3.

* Colum., I, Prœf., 20.

* Tacit., Annal., m, 54.

* App., De bell. civ., V, p. 1086, i 198.

'' Voy. ci-après, ch. V, S 4.

152 CAUSES DE LA MIsiRE.

si cruelle, qu'un grand nombre de citoyens se précipitent volontairement dans le Tibre*. Quelques années après, Rome souffre encore de la disette, et, pour qu'elle soit sauvée, il faut que Cicéron lui expédie des grains du fond de la Sicile; encore n'échapperont -ils que par miracle à la rapacité des pirates^.

C'est, du reste, par le nombre des famines que peut se compter, à Rome, le nombre des améliorations opérées dans les affaires du commerce et de la navigation. Une première famine, sous Auguste, est suivie de l'établissement d'une flotte et de magasins publics pour la vente des blés; une seconde famine, sous Tibère, donne lieu au système des primes à l'importation des grains ; une troisième, sous Claude, décide le prince à faire réparer le port d'Ostie; une quatrième^ sous Néron, procure aux marchands de blé une exemption de droits; une autre, sous Antonin-le-Pieux, fait rétablir leportdeTerracine; une autre, sous Marc-Aurèle, est suivie d'un approvisionnement pour sept ans; une autre, sous Commode, fait prendre des mesures fatales

, aux accapareurs, etc. *.

D'autres famines amenèrent d'autres résultats. Ammien Marcellin rapporte qu'une sédition effroyable eut lieu, sous Constance II, en Tannée 5S3, à cause du manque total de vin% et c'est à ne pouvoir compter les passages, soit de saint Ambroise, soit de Symmaque, soit de Libanius, soit des lois des empereurs ellesmêmes, dans lesquels il est raconté qu'à plusieurs

' reprises les magistrats chassaient sans pitié les esclaves

> Voy. Le Gris, Etude sur Virgile.

* Voy. ibid,

* Blanqui, Hist. de Vécon. polit., 1, p. 81.

* Am. Marcel., lib. XIV, cap. VI, S i.

champs de vastes latifundia, dont l'immense étendue ne put être cultivée que partiellement et par des mains esclaves ; ce qui était tout profit pour eux ; car les esclaves étaient une propriété 'des plus fructueuses, à cause de leur rapide multiplication que favorisait leur exemption du service militaire. De là, il arriva que les hommes puissants s'enrichirent outre mesure , et que Ton ne vit plus que des esclaves dans les campagnes de Rome, veuves de leurs anciens cultivateurs libres * . »

La petite culture, confiée à des mains libres, avait porté l'Italie au plus haut degré de prospérité^; la grande culture, abandonnée à des esclaves, consomma sa décadence ^ Cette idée complexe, Pline Ta exprimée en ces trois mots : « Latifundia perdidtre Italiam *. »

Au premier abord, cette assertion peut sembler contestable, car la grande culture donne un produit net plus considérable, et ce produit est réiémeut principal de la richesse d'une nation. Mais à quel prix ce produit est-il obtenu? Si la petite culture, au point de vue économique, le cède à la grande; si elle laisse dispo-

^ Âpp., De bell. ctt?., lib. I, p. 608.

* « L'agriculture fut à son plus haut point de perfection dans les deux siècles qui suivirent rétablissement des lois liciniennes pendant lesquelles les lois agraires furent religieusement observées (Voy. ciaprès, ch. V, S 3, n^ 4). C'est l'époque de la division des propriétés, de l'emploi de la population libre k la culture, de l'invention des mé*^ Ibodes savantes. Alors la population libre s'accroît; l'Italie produit plus qu'elle ne consomme; elle exporte au dehors ses grains... » (Dureau de la Malle, Econom, polit, des Rom.)*

' « Le produit et la valeur des terres diminuent. Le produit du blé n'est que de quatre pour cent. Le revenu d'un arpent oir d'un demihectare des meilleurs prés n'est que de soixante francs » (Dureau de la Malle, ub. sup.).

* Plin., XVm, 7, S 3. — Dureau de la Malle, ub. sup., II, p. 228.

nible une part moindre de son produit brut^ c'est surtout parce qu'elle en donne davantnge au salaire du labou^ reur, c'est parce qu'elle entretient plus de bras. La grande culture dépense moins et donne plus de revenus; la petite culture consomme davantage, et, dans un pays qui n'a point d'industrie, assure une plus nombreuse population de travailleurs. Or, que fallait-il à l'Italie? Ce n'était pas la richesse : — la conquête lui livrait celle du monde; — c'était, pour y maintenir sa place, une nombreuse population d'hommes libres, et c'est précisément cette population que les latifundia lui enlevaient \

Les latifundia eurent un autre résultat non moins funeste, c'est qu'après avoir substitué comme moins coûteux le travail servile au travail libre dans la culture des champs, ils finirent par supprimer le travail servile lui-même, comme entraînant encore trop de dépense. Le pâturage, en effet, prit partout la place des terres arables, et l'on ne vit plus dans les campagnes de Rome que de nombreux troupeaux paissant sous la conduite de quelques esclaves rares et disséminés^.

Est-il vrai, ainsi que l'affirme un illustre écrivain moderne, que le pâturage rapportât plus aux grands propriétaires que la culture des terres en blé ne rapportait aux petits, et qu'encore aujourd'hui <( c'est par intérêt, non par paresse, que le cultivateur des plaines accorde la préférence à la paslorizia sur le maggest^ ».

* V^allon, De Vesclavage, part. H, ch. IX.

* Voy. De Sismondi, Hist. de la chute de Vemp, rom., I, p. 51. — Et notre ouvrage Du droit à Voisiveté, p. 257.

* « n a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la campagne romaine donnait au propriétaire cinq pour cent en pâturages, tt qu^elle ne rapporterait qu'un et demi en blé... Le revenu

USCRA. 156

Le peuple cependant avait aussi sa part dans le butin dès terres conquises; raais^ outre que cette part était toujours minime^ par les raisons que nous avons dites S elle était sans cesse exposée à des éventualités de guerre ou de mauvaise saison, qui en rendaient la possession précaire et tout à fait insuffisante aux besoins du cultivateur et de sa famille ^ Appelé d'ailleurs chaque année aux armes, le petit propriétaire ne pouvait que mal cultiver son champ; comme, de plus» il lui fallait s'équiper à ses frais, se nourrir en campagne, payer l'impôt , sa terre, loin de l'enrichir, ne pouvait que l'appauvrir davantage; et comme, d^un autre côté, il ne pouvait se livrer à l'industrie, dans une république où l'industrie ne pouvait nourrir le pauvre de condition libre, et où le travail professionnel était une œuvre d'esclave, il ne lui restait plus qu'une ressource pour vivre, — l'emprunt.

Or emprunter, c'était se ruiner. L'emprunteur, eu effet, consommant toujours plus qu'il ne pouvait produire, ne pouvait que recevoir sans jamais rendre ; et comme le préteur défiant ne lâchait d'ordinaire Bon argent que sur bonnes sûretés : Cautos nominibus eerlis eœpendere nummos ^, le terme du remboursement de la dette ne pouvait qu'être celui de Fabsorbement du sol et des revenus hypothéqués dans le capital et l'intérêt de la somme prêtée.

Privé de tout argent, dépouillé de tout bien, le pauvre citoyen n'en trouvait pas moins à emprunter encore. Sa personne alors était son gage. Qui non habet

^ Voy. ibid.f p. 44, et ci-dessus, p. 26.

* Voy. ci-dessus, p. 32.

< Hor.,lib. II, J?p. II, version.

in œre, luat in corpore. Et^ de fait comme de droit, le corps du débiteur devenait la propriété du créancier, faute du payement de la dette à l'échéance \

Les patriciens étant les premiers riches de Rome en furent naturellement les premiers préteurs. Possesseurs de vastes propriétés, délenteurs des terres du domaine qui, laissées ordinairement en prairies, avaient peu à craindre des ravages de Tennemi, ils pouvaient encore exporter à l'étranger les produits de leurs tenues et la laine de leurs troupeaux. Leur fortune à eux ne dépendait pas d'une invasion ennemie ou d'une saison mauvaise. Aussi, avaient-ils toujoui*s en réserve de grosses sommes d'argent à placer.

Les patriciens prêtaient leur argent à intérêt ; ces prêts, ils les efiTectuaient, soit par eux-mêmes, soit par rintermédiaire de banquiers plébéiens, argentarii, lesquels, en même temps qu'ils faisaient le change, faisaient également l'usure, de sorte qu'ils avaient deux profits : celui qu'ils retiraient du change, coUybus^ et celui qu'ils retiraient du prêt, fœnus *.

Le taux de l'intérêt n'était fixé par aucune loi sous la monarchie. Il était proportidnné à la rareté des capitaux, c'est-à-dire à la cupidité des capitalistes *. L'usure centésime mensuelle, correspondant à l'intérêt de douze pour cent par au, en était le minimum ordinaire ^.

* Voy. ci-dessus, p. lH.

* De Beaufort, Rép. rom., IV, p. 375.

» Tacit., Annal., VI, 46.

* Les Romains divisaient par centaines la totalité du capital qu'ils voulaient placer à intérêt. Le plus gros intérêt de cette somme que l'usage permît de stipuler était le centième par mois. Exemple : si quelqu'un avait prêté cent deniers, il pouvait exiger de son débiteur un denier par mois, et cette usure s'appelait eentesima. Gomme il y avait

CSURA. 153

fugitifs et les mendiants qui accouraient à Rome, de tous les points de l'empire, lorsque la famine gagnait l'Italie et surprenait la capitale du monde au milieu du luxe de ses fêtes et des fantaisies ruineuses des empereurs*.

La famine et la peste, aidées de la guerre et des émeutes, étaient ainsi devenues le mal chronique du peuple romain*; ce qui fait dire à un historien que, lorsque Rome se reposait des agitations de la politique, elle se voyait tourmentée par les fléaux de la nature*.

Sans doute, ces fléaux n'étaient pas dus qu'à la grande culture ; le peuple s'y trouvait en quelque sorte condamné par son état de guerre continu, par son mépris du travail industriel, par le pernicieux usage de la frumentation *, et par les vices qu'engendrait son droit à l'oisiveté citoyenne; mais l'état de misère dans lequel il végétait, et les disettes de blé qui suivirent l'absorption des petites propriétés par les grands domaines n'en eurent pas moins pour cause directe le système funeste des latifundia. Pline a donc eu raison de dire que la grande propriété perdit l'Italie. Latifundia perdidere Italiam.

§IV

Utara.

Gapîtal-terres et capital-argent concentrés en peu de mains. — Conséquences. — L'emprunt. — L'usure. — Qu'était-ce que l'usure centésime? — Et l'usure oncière? — Et l'as usuraire? — Manière de supputer l'as nsuraire. — C'est aux calendes de chaque mois que se payaient les intérêts. — Rapacité des fœnérateurs. — Émeute populaire du mont Sacré. — Concessions des patriciens. — Loi des Douze Tables. — L'inlérât légal est abaissé de douze à un

* Cod. Théod., lib. XIV, lit. 18, 1. un.

* Hor., Od., XXI, lib. I.

» De Ségur, Bist. rom., I, ch. VU.

* Voy. ci-après, ch. V, S 4.

pour eent. — Vais, èki fait, le taut de douze pour eent prévaut. •— G*e8t Tit- 8ure cenlésime. — Loi Licinia de fœnore, — Loi Duillia, — Ces lois rognent senlenieiit les ongles de l'usure. — C'est les arracher qu'il faul. — Système du crédit par TËtat, et de la Banque du peuple. — Remède pire que le mal. -^ Réforme radicale du tribun Genucius : — Abolition de tout droit de prélibaption. — Crédit gratuit substitué au crédit payé. — Le mutuum substitué att fœnus, — Résultats de ce système de mutualité et de gratuité du crédit. -*• Misère plus grande. — L'usure échappe à toutes les pénalités. — Ses ruses. — Retraite du peuple sur le mont Janicule. — Nouvelles concessions des patriciens. — Le peuple demande, non plus l'abolUton de l'intérêti mhib l'abolition de toutes les dettes. — A bas le capital ! — Banqueroute générale réduite par César à une perte de vingt-cinq sur cent. — Mort du crédit. -*- Vvtsure renaît plus vivace. — Prêts à douze, à quarante-huit, à soixantentiK pour cent. — Uswa tanguinoknta. — Le peuple est dévoré jusqu'aux ot.

Deux tyrannies pesaient sur Rome, au temps de la monarchie ; la tyrannie de la royauté, la tyrannie dti capital.

De ces deux tyi*annies, les patriciens abolirent la première exercée contre eux par les rois, et maintinrent la seconde exercée par eux contre le peuple» en confisquant l'une et en aggravant l'autre, à leur profit, sous la république.

De sorte que la république ne fut, pour les patriciens, qu'une mutation de pouvoir avec augmentation de richesses, et, pour les plébéiens, qu'un changement de joug avec aggravation de misère.

La tyrannie du capital, autrement dit l'usure, est la maladie endémique de tout état purement agricole. Ce fut la lèpre de Rome monarchique comme de Rome républicaine.

Le capital-terres elle capital -argent étaient concentrés dans un petit nombre de mains à Rome; d'où les prodigieuses richesses de quelques-uns et Texcessive misère de tous les autres ' •

« Voy. Du droit à Voisiveté, p. 19; et ci-dessus, p. 15 et 34 $ et ciaprès, ch. ni, $ 6, p. 1S9.

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