CHAPITRE IV
fiiëtllitoii au jp#ôiblèl^6 de la misère par les
ttiriiité. ^ ^UÏBBànêê f^Stêrniâtte. -^ t^'atfôhât. ^ Ifo^îlatUiS.
La solution du problème de k mUhré, chez les
RotnaiuSy reposait sUr ti*oîs ordres de ttioyéns, lesquels constituaient rorgâniâàtioU de la PrôVldéhcë isôciàlë chez Ce peuple, savoir :
Moyeùs préventifs : -^ ÏH6litUt!ôn8 âôélalës.
Moyens âétîfe : -*- înstîlutîôhâ de bîêhfaîsâ»Cê ; Ôrgàfiîsatîôtt du travail.
Moyens répressifs : -^ iHStîtUtlottls pénaîeâ.
Nous allons faire connaître lè jeu d'énseftible et de détail de ceà divers moyëtaâ de soulager llndigëhce et d'obvier à la misère, en eominêUÇàUt par leâ insii-* ttitiôniS sociales.
Les institutions sôëlâlëâ dêls Rorrlâîtlâ, ëôâëicl^r^ës comme moyens préventifs de là miâfere, sôut d'un grand intérêt à étudier. Nous hè les rappellerons pâà toutesnous noua borneronià à eiatfiluèt» leS pHudpalëë. De ee nombre 80nt i VhérlHté } la puissance patërtlëlle ; le patronat; Thospltalité.
MiflMtév
Esclavage, point de suture entre la barbarie et la liberté. — Le premier vaincu qu*on ne tua pas M mf, c'«fHNltM istft^i m^uèt ^ L'béyHilft né fa\ pM
qu'an jong ; ce fut aussi un reruge. — Preuves. — Objection tirée des révoltes d'esclaves. — Réfutation de Tobjection. — Droits de l'hérilité incontestés. — Obéissance, de droit sacré. — Les maîtres durent rester les matlres, et les esclaves, esclaves.
C'est un fait attesté par toutes les traditions, confirmé par tous les témoignages^ accepté enfin par la science de tous les temps^ que le premier esclave^ que le premier serf sur la terre (s^rvtis), fut le premier vaincu qu'épargna, que conserxia sou vainqueur, pour se faire servir par lui ^ Sous ce rapport, l'esclavage constitue l'un des progrès les plus saillants, quoique l'un des moins remarqués, dans l'histoire des progrès de la civilisation. Si dure, en efiet, que fût la condition du vaincu réduit en esclavage , qu'avait-elle de comparable à la condition du vaincu sacrifié ? Au lieu de tuer son prisonnier, le faire son esclave, n'est-ce point là un immense progrès social? Et ce progrès ne doublet-il pas sa portée quand, du prisonnier fait esclave, il fait de l'esclave un ouvrier?
Tout vient en son temps et a sa place marquée dans la succession des faits progressifs de Fhumanité. L'hérilité, c'est-à-dire le droit de propriété du maître (herus) sur l'esclave («errtwj, y figure comme point de suture entre la barbarie et la liberté. C'en est assez pour que, dans l'oidre des temps, ce droit fût proclamé comme légitime par les plus grands génies de l'antiquité.
L'hérilité, d'ailleurs, ne fut pas toujours qu'un joug cruel pour l'esclavage ; ce fut, au contraire, souvent» un refuge assuré contre la misère.
Bons envers les bons, mauvais envers les mauvais, tels se montraient, en général, les propriétaires d'es-
> Voy. notre ouvrage Du droit à Vaisivetét p. 48, note 3.
HÉRILITÉ 9A9
claves. Leur intérêt ëtait ïa garantie de leur justice. L'esclave étant la propriété du maître, le maître était intéressé à sa conservation comme à la conservation de sa propre chose. Tirer le meilleur parti de son bien, hommes ou terres ; distribuer à ses esclaves^ dans la plus juste mesure, les soins et le travail : — le travail jusqu'aux limites du possible, les soins dans les limites du nécessaire ; telle était sa règle de conduite ; ce ne pouvait être que par erreur, ignorance, exceptionnellement qu'il y manquait ^
Du reste, la vie de luxe et de volupté que menaient les riches Romains, leurs vices même et leurs débauches rapprochaient de plus en plus le maître de l'esclave. Ce raprochement devint tel qu'il engendra nonseulement la familiarité entre l'esclave et le maître, mais une sorte de dépendance du maître vis-à-vis de son esclave, ce que constatent les comédies du Molière du temps, Plante.
D'un autre côté, en les associant à ses entreprises industrielles, ou en leur permettant d'exercer librement une profession sous la condition d'une redevance fixe ou d'une part dans les profits, le maître faisait participer ses esclaves à une masse de bien-être matériel qu'eux-mêmes, étant libres, n'eussent pu aussi sûrement se procurer.
. Libres, ils auraient eu à pourvoir, non-seulement à leurs propres besoins^ mais encore à ceux de leurs femmes et de leurs enfants, non-seulement pendant la vigueur de l'âge, mais pendant la vieillesse et les infirmités, sans compter que, pauvres et faibles comme ils auraient été nécessairenient au sortir de l'esclavage,
* Voy. «6/d., p.2i3.
il leur aurait fallu courir toiiies les chances d'une lutta perpétuelle avec la société, lutte dans laquelle lés rn ches et les forts succombent eux-mêmes très souvent \
Esclaves, -^ alors môme qu'ils n'étaient pas aussi favorisés que les heureux de la servitude dont nous venons de parler, *^ ils avaient, au moins, chez leurs maîtres, les nécessités de toute leur vie ; ils étaient sûrs de n'avoir jamais à souffrir ni le froid, ni la faim^ ni la soif, et d'être recueillis et bien traités, vieux comme jeunes, en maladie comme en santé, quand ils se conduisaient bien, c'est-à-dire quand ils étalant obéissants, car l'obéissance était la seule vertu que le mettre exigeât d'eux « C'était aussi la seule que l'esclave crût devoir pratiquer. L'obéissance était de l'essence de la servitude. Elle était, dans la pensée même de Têsclave, comme une obligation naturelle et de droit sacré. C'est ce qui fait que les esclaves ne songeaient pas plus à dénier leur infériorité originelle et de racé vi8*-à*vis de leurs maîtres que le bœuf ne songe à contester à l'homme qui le mène la légitimité de son joUg» Esclave, chacun subissait par devoir la loi que, maître^ il eût voulu maintenir comme son droit* Phédon se soumettait, chez le marchand qui l'avait acheté, à des humiliations auxquelles, libre encore^ il eût préféré la mort.
Les révoltes d'esclaves ne prouvent rien contre ce fait que l'immense majorité de la population servile acceptait avec soumission la loi de l'hérilité qui les plaçait, de toute éternité, au rang des bêtes, au rang des choses.
Si nombreusesi en effet, qu'eussent été les révoltes
^ Granier de Gassagnac, Classes ouvrières, p. 3S9.
HiaiLiTi. S61
serviles dans tous les temps, elles n'occupaient encore qti'tiae place bien étroite dans rinimense histoire de readavâge» Qu'était-ce donc que les cent mille soldats de Spdrtacus^ auprès des millions d'esclayes qui^ de son teiiips> peuplaient le monde ^ ?
€es millions d'esclaves étaient retenus sous le joug par un senl sentiment, la foi aux di*oits du maître.
Les droits de rhérilité étaient partout incontestés* C'était comme autant d'axiomes universellement adop^ tés : que tout vainqueur avait le droit de vendre ses pri-^ sonniers; que tout homme qui^ de ses deniersi en avait acheté un autre, étranger à la cité où il habitait^ était mattre de cet homme, comme il l'était auparavant de son argent. Quiaillius estpecunia, disait la loi de Moïse* Comme chacun, en naissant, voyait autour de soi l'esclavage établi, considéré comme base de toute société, chacun était préparé d'avance à en subir le joug, si le destin, qui l'avait placé parmi les hommes libres, Teo faisait sortir.
Aussi, c'était merveille avec quelle facilité l'on trou*^ Vait à vendre des populations entières; avec quelle résignation des armées d'hommes braves, éclairés^ remplis d'idées de droit et de liberté, se laissaient traîner au marché comme de vils troupeaux, par une poi-> gnée de trafiquants à la fois brutaux et lâches* Le^ femmes de Sparte elles-^mémes se laissaient vendre, se contentant de protester contre l'erreur du sort.
C'est ainsi que Rome vendit, sans qu'ils se plaignis-'^ sent, cent cinquante mille Épirotes condamnés à l'esclavage par Paul Emile , cinquante mille habitants de Garthage, et les débris des vaincus de Numance, tous
* De Saint-Paul, De Vesclavagey ch. HI, § 7.
citoyens riches, puissants, et ayant eu, aussi eux, des esclaves. C'était la destinée des vaincus : Vœ victis * !
Les révoltes d'esclaves, d'ailleurs, étaient moins l'effet de l'amour de la liberté, que le fruit delà haine, et le moyen de la vengeance. Plus cruels, plus débauchés que leurs maîtres, dit un historien, les esclaves révoltés n'entendaient rien changer à l'ordre établi, et ces hommes qui portaient encore la trace des fers ne protestaient pas même contre la servitude *. Eunus faisait esclaves les ouvriers de condition libre dont il avait besoin, et Athénien marchait, au milieu de citoyens, qu'il avait faits, à son tour, ses esclaves, revêtu d'une riche robe de pourpre et le front ceint d'un dia^ dème de roi \
C'est pourquoi, quelque pitié que peuvent inspirer les maux qui portèrent tant d'esclaves à secouer dans le sang le joug de la servitude, on ne peut ne pas se réjouir pour l'humanité de l'issue qu'ont eue leurs révoltes; car, du moment où ce n'était point pour conquérir leur liberté, mais bien pour confisquer à leur profit celle de leurs maîtres, que les esclaves prenaient les armes, la question ainsi posée ne pouvait recevoir d'autre solution souhaitable que celle qui maintenait, à tout prix, les maîtres maîtres, et les esclaves esclaves, — jusqu'à ce que le christianisme vînt donner à la question de Thérilité et de Tesclavage la seule solution qu'elle pût recevoir de lui, pour Tavenir de la civilisation du monde.
* Voy. IH droit à Voisiveté, p. 179.
* Duruy, Hist, des Rom., JI, p. i07.
[ * Voy. Du droit à l oisiveté, p. 168.
PUISSANCE PATEBNELLE. 253
PalsMUiee paternelle.
Berus et Pater, synonymes. — Étendue des familles antiques. — Polygamie.
— Qiiid, quand trop de bouches à nourrir? — Droit de vie et de mort.
— Doctrine païenne de l'infanticide. — La doctrine de Malthus n'est pas autre cliose. — La doctrine maltliusicnne d'ailleurs n'est pas nouvelle, — Est tirée d'Aristote et de Platon.
La puissance paternelle^ chez les anciens, n'était qu'une modalité de Thérilité servile.
Les mots herus et paier étaient synonymes; père et maître de famille étaient tout un ^ .
Le nom de père comportait même Tldée d'une plus grande puissance que celui de maître. C'est ainsi que les païenS; pour donner Tidée la plus haute de la puissance de Jupiter, rappelaient, non pas le maître^ mais le père des dieux ; de même les juifs et les chrétiens donnèrent à Dieu le nom de père tout-puissant.
Pour pouvoir apprécier les causes et les eflTets de la puissance du père de famille sur sa femme et ses enfants^ ces autres esclaves de la maison, il faut se rendre compte, avant tout, de l'étendue de la gens domestique sur laquelle elle s'exerçait.
Cette étendue, nous l'avons mesurée pour les es« claves ^ ; il nous reste à la déterminer quant au.nombre des femmes et des enfants.
La polygamie étant permise chez la plupart des peuples anciens, les anciens pères de famille avaient un bien plus grand nombre d'enfants que n'en ont les
* Voy. ci-dessuSy p. 140 et suîv.
• Voy. ci-dessus, p. 136.
354 SOLUTION dU PBQBLàMR DE Uk MISÈRE.
pères d'aujourd'hui. Les traditions grecques ont conservé le souvenir des cinquante filles de Danaus. Dans Homère, Priam dit à Achille! qu'il avait eu cinquante enfants, dont dix-neuf de la même mère, et les autres de diverses coacubinea ^ . Plutarque raconte que, durant les premières guerres de la république, dans une bataille contre les Toscans, il y eut trois cents Fabiens tués ^; et il mentionne dans la Vie de Thésit une famille composée de cinquante fils '• Dans Fhistoire des Juifs, les familles de cinquante enfants sont fort communes. Flavius Josèphe rapporte que Gédéon eut soixante«*dix fils ; Jaïr, trente ; Assan , trente fils et trente filles ; Abdon, quarante fils, qui étaient tous yivants au jour de su HM>rt, ainsi que trente fils de ses fila ^. D*un autre cMé, la Bible est remplie de témoignages sur la multitude d'enfents qui naissaient aux aueiena patriarches, même à uue époque si tardive que la leur, et où les cck&eubines étaient non pas prédsémeat re^reintes, mais déjà aotaUement abaissées ^ On cciiçoit donc que le grand iM>mbi«e de femmes po^édées par les premiers pères constituait des familles bien auti*0ma[it ncdSilHreoses que les nôtr^. Cét^im^t de petites tri-bus, des sortes de cImis ckù Ie& enfurts c* 1^ petits^ enfants étaient, ainsi que les femnaes,. souiflâs, comme lea serviteurs, à la ^issanee d'ua seul Rfiaftvô^ qm était le père ^.
* Homère, Iliade^ liv. XXIV, vers 495 et suiv.
* Piuturque, Camille, ck. XXH.
9 Plut., Thésée, eb. lU.
* Flav. Joseph, Antiquit, Hebrœor», liv. V, ch. 9. ^ Granier de Cassagnac, Classes ouvrières, p. 72.
^ La polygamie n'était pas permise chez les Romaios; mais, jusqu'à Jttstiaiea,eU6 ne fut punie que de l'infamie (Dii^t. ,\ih, UI,!tit..n, fr. i).
Comment eei pombreuseï familleuB, que les plus riebes fortunes sen^ient impui^sautea à enUreteuir diez nous» trouYsient^ciUea le eeoret d'échapper à la misère? Ce secret» ell«s te li'ouvèrent d'ebord dan» l'absence seule des beaeina qui h imi naître^ Leurs bénins, en effet» ét*ient|t 9UÏ t^mpa de, la stmplÎQÎté primitive^ bornés aux aeul^ moyens qu'elles eussent de les satisfaire, et ces moytns consistaient uniquement dana l'emploi dea bra» travailleurs y plus nombreux que les bouebea à aourri^t,
Mais^ dans la suite des temps, lea bouebes étant de^ venues plua nombreuses et le^ bras insuffisants à satisfaire à tous les besoins, force fut de donner au père le droit de rétablir l'équilibre en supprimant lea bou<^ cbes qu^il avait de trop.
De là le terrible droit de vie et de mort attribué au père de famille sur tous les membres de sa gem ^ •
De là la pratique^ légale de l'infanticide ^.
Ce droit que le père exerçait sur ses enfants, l'État le possédait et en usait au même titre. En permettant le meurtre dea fillea inutiles, et celui des garçons qui venaient au jour «hétlfs, mal constitués ou difformes, la loi n'entendait faire tort à personne, et croyait ser«< viiT l'intérêt public.
D'autrea cimsidérations concouraient à favoriser Tinfanticide* Cbes plusieurs républiques anciennea le» re»* sources de l'État étaient bornées, et pour ne les point
Julea César ayait même préparé une loi pour l'autoriser (Suet. , (74*9., &}; mais Dioclétien et Maximien nou-seulement déclarèrent infàiae eelui qui aurait plus d'une femme, mais ils décidèrent qu'il serait puni par le juge compétent {Cad., liv. V, til. V, const. 2).
' Voy. ci-dessus, p. 141.
• Voy. ci-dessus, p. 99.
épuiser, il fallait absolument que la population ne dépassât pas certaines limites. Mettre à mort, ou, ce qui revient au même, ne pas laisser vivre les nouveau-nés dont le nombre dépassait le chiffre n<Hrmal de la population, c'était maintenir un indispensable niveau ^
Ce principe, admis par l'État, devenait la règle des familles ; tout citoyen limitait le nombre de ses enfants sur sa fortune ; il ne se croyait nullement obligé d'en élever si ses moyens d'existence lui paraissaient insuffisants, ou d'en conserver au delà de la quantité qu'il avait déterminée d'après ses ressources.
Certes, considérée du point de vue de nos idées actuelles, cette doctrine païenne est odieuse, atroce, inhumaine. Mais, considérée du point de vue des idées du temps, elle n'a rien de plus contraire aux lois naturelles que la doctrine moderne de Maltbus.
La doctrine de Maltbus est, du reste, beaucoup moins moderne qu'on ne pense j nous la trouvons tout entière, eu effet, dans le traité de la République d'Aristote, où il est dit : « Qu'il est permis d'exposer les enfants pour éviter V excès de population. » Si cette idée, ajoute le philosophe grec, choque le caractère de la nation, fixez du moins le nombre des enfants dans chaque famille; et, si deux époux transgressent la loi, qu'il soit ordonné à la mère de détruire le fruit de son amour avant qu'il ait reçu les principes delà vie et du sentiment'.
La même doctrine malthusienne se retrouve dans la République de Platon. Les enfants mal constitués, incorrigibles ou nés hors des conditions de l'accouplement légal, étaient condamnés à mort; et l'avortement était
< Terme etMontfalcon, Bist. des enfants trouvés,
* Arist., DeRep.^ lib. VU, cap. 16. — Ânacharsis, cb. LXIt.
PATRONilT. 257
prescrit aux femmes qui auraient conçu avant leur quarantième année, leur âge ne promettant pas à leur fruit une complexion assez vigoureuse * •
C'est aussi comme moyens expéditifs de prévenir l'excès de population, que les lois de Lycurgue recommandaient regorgement des ilotes et le meurtre des nouveau-nés*.
Heureusement, d'autres principes, plus en harmonie avec nos mœurs, prévalurent sous les empereurs ro- v mains, ainsi que nous le verrons bientôt, et la puissance absolue du père de famille fut, en même temps que celle du maître sur ses esclaves, circonscrite dans des bornes qui, sans rien lui enlever des droits qu'elle tenait de la nature, garantissaient à l'humanité tous les siens ^.
Patronat.
OrigiDe du patronat. — But de rinstitution. — Deax aortes de patrons^ et deux sortes de clients ; forcés et libres. — Devoirs réciproques des patrons et des clients. — Ces devoirs étaient sacrés. — Droit de patronage héréditaire. — Patronage des campagnes. — • Liens plus forts que ceux de la parenté. — Quand se brisèrent.
Il y avait, chez les Romains, indépendamniient des liens de la famille légale, deux autres liens de parenté fictive, introduits et sanctionnés par le droit, savoir : le patronat et l'hospitalité.
Denys d'Halicarnasse explique ainsi qu'il suit l'origine du patronat :
* Voy. VHist. du Communisme^ par Sudre, p. 22.
' Voy. t6«(i., p. 11.
^ Toutefois, le droit attribué au père de famille de vendre ses enfants fut maintenu; mais Constantin le limita au moment même où les enfants venaient de naître (L. I.God. Just., Depatr. quifiLdistrax,).
2â8 SOLUTION DU PROBLÈME DE LÀ MISÈRE.
Romulus, dit-il» ayant mis une très grande distance entre les patriciens et les plébéiens, en excluant ces derniers dû sénat et de toutes les dignités , il fallait, pour la sûreté de l'État, trouver quelque moyen de rapprocher ces deux ordi'es et de les unir par quelque lien ; il ordonna donc que chaque plébéien se choisît un protecteur entre les patriciens ^ .
Le protecteur s'appelait patron ; le protégé, client^.
Le patronat , dit Festus , a commencé d'être usité lorsque le peuple a été distribué entre les patriciens afin qu'il fût sous la sauvegarde de leur puissance. L'origine du mot patron est bien simple, ajoute Festus; il vient de ce que le patron était par rapport à ses clients ce que le père est par rapport à ses enfants '.
Au fond, le patronat était une institution ayant pour objet d'enchaîner les plébéiens aux patriciens par les nœuds de subordination les plus étroits. La subordination militaire, qui atteignait tous les Romains à tous les degrés de l'éebelle sociale, se trouvait ainsi affermie par rétablissement des patronages , chaque individu subordonné comme soldat Fêtant encore comme client.
Mais, cette suprématie, d'un côté, et cette subordination,^ de l'autre, établissaient, entre le patron et le client^ des rapports forcé3 de protection et de respect qui constituaient entre eux un lien réciproque de bons offices, dont la mutualité était pour eux Ui^e garantie de sécurité et de force contre les atteintes de )a mauvaise fortune.
Il y avait deux sortes de patrons : le patron du plé-
« Denys d'Haï, lib.il, cap. iX.
* Wut., Romuhfs, cb. XXVI.
• Fteslus, r* Patrocinia, — Voy. cl dessus, p. 13 cl 41.
PATRONAT. i09
béien libre d'origiue^ ingmuus; et le patron du plébâf n, son ancien esclave aifranchi, libertus.
Il y avait, dès lors, deux ^rtes de cUento ; les client» forcés et les clients libres.
Les clients forcés étaientceux qui avaient été esclave» de quelqu'un et qui , par rafifranchissement, passaient sous son patronage en qualité de clients^ Nous les ap-« pelons clients forces parce qu'ils n'avaient pas été maîtres de ne pas le devenir^ et que le lien de leur affraQ<chissement n'était que le lien continué de leur esclavage * •
Les clients libres étaient ceux qui, de leur plein gre et de leur propre mouvenaent, se plaçaient eux-mônies dans une clientèle et en contractaient sciemment tou^ tes les obligations. Un homme libre qui se mettait en clientèle était naturellement maître de ses conditions* Il s'y mettait pour le temps qu'il voulait et pouvait changer de patron à l'expiration de son engagement^.
Quoique libres, ces sortes de clients étaient également forcés, en ce sens qu'ils étaient obligés de se choisir un patron dans la caste patricienne; cette caste était un cercle dont le clirat patroné ne pouvait sortir^.
Ces clients libres étaient encore des clients forcés en ce que, leur qualité de citoyens les éloignant de tout travail manuel , ils n^avaient d'auti'cs ressources pour vivre que de placer leur pauvreté sous le patronage de la ri<'.hesso.
* Toy. ce que nous avoos dit de Y affranchissement et des affranchis dans notre ouvrage Du droit à V oisiveté, p. 18 et suiv., et ci-dessûs, p. 77.
' Voy. Granier de Gassagnac, Hist, des classes nobles, cb. XVIU^
• Voy. toutefois ci-dessus, p.. 44,
Forces OU lîbres, les clients se trouvaient dans la même position vis-à-vis de leurs patrons^ c'est-à-dire que l'afiranchi^ devenu le client de son ancien maître, était Hé envers lui par les mêmes devoirs que le client plébéien Tétait envers le patricien son patron.
Pareillement, le maître, devenu patron de son ancien esclave affranchi, avait les mêmes devoirs à remplir envers ce client forcé que le patron patricien envers son client volontaire.
Car, entre patrons et clients, les devoirs étaient réciproques.
Voici quels étaient les devoirs des patrons.
Le patron était le protecteur naturel de ses clients. A ce titre il était légalement obligé de les défendre en toute occasion, et de faire pour eux tout ce qu'un bon père de famille est tenu de faire pour ses enfants. Il suivait lui-même leurs procès , faisait valoir leur argent et prenait soin de leurs affaires comme des siennes propres*. Les patrons étaient également obligés de tenir leurs maisons ouvertes à leurs clients à toutes les heures du jour, afin que ceux-ci pussent venir les consulter sur toutes leurs affaires, et que les patrons leur expliquassent les lois qu'ils n'entendaient pas. « On se fit longtemps, dit Horace, un plaisir et un devoir, à Rome, d'ouvrir sa porte, dès le point du jour, à ses clients, pour leur expliquer les difficultés du droit '. >i Aussi, les patriciens furent-ils longtemps les seuls jurisconsultes, et s'appliquèrent-ils à entretenir l'ignorance des plébéiens sur les questions de législation et de jurisprudence, afin de s'en réserver l'interprétation, et de
* Denys d'Halic, lib. II, cap. X.
« Hor., Epist., lib. !I, Ep. l, vers i03.
PATRONAT. 26l
tenir par là les plébéiens dans une dépendance plus nécessaire et plus directe.
Pareillement^ il était d'usage que les patrons donnassent le vêtement et la nourriture à leurs clients affranchis pauvres, et leur continuassent après eux cette gratification par des dispositions testamentaires. Cet usage est corroboré par des édits de divers empereurs^ entre autres d'Antoninle Pieux \ Cet usage^ d'ailleurs, se liait bien avec les rapports sacrés établis par Vancienne législation entre le patron et son client, et tendait à soulager l'État de cette masse de nouveaux citoyens sans moyens d'existence, qu'Auguste regardait avec raison comme le fléau de l'empire ; mais il accélérait la dégradation du peuple qui, étant sûr d'être nourri sans rien faire, devait préférer l'oisiveté au travail*.
Maintenant, voici les devoirs des clients.
Tout client ou afiTranchi devait personnellement à son patron : déférence, obsequium, et assistance , o/}icttim.
Le respect, obsequium^ dû au patron, ne permettait point à son ancien esclave d'intenter contre lui l'action diffamatoire. 11 devait supporter l'injure; il devait même n'être point trop prompt à réclamer contre un dommage réel, et, s'il fallait en venir aux voies légales, ne le faire qu'avec une extrême réserve '.
Les bons offices, officia^ de l'affranchi à l'égard du patron ne différaient pas de ceux des clients. Les
1 Digest., lib. XXXIV, tit. I. — Ibid., § 13. * Voy. Biot, De Vesclavage ancien^ p. 85.
' Digest.y lib. XXXVH, tit. XV, De obseq, patron, prœstandîs, lib. V, Vn et X, § 12.
dienti étaient obligés de doter les filles de leurs pa« tronSy si ceux-ci n'avaient pas le moyen de les doter €UK-»mémes; ils payaient leur rançon et celle de leurs enfants^ s'ils étaient faits prisonniers de guerre; ils remboursaient les dépens de tous les procès qu'ils perdaient 9 et ils leur venaient en aide, s'ils étaient frappés de quelqne amende ou appauvris par quelque désastre ^ Les clients devaient, de même, contribuer aux frais que le patron était obligé de faire à Pocca* tsion de quelque charge ou magistrature briguée par lui, et ne pouvaient lui refuser leurs suffrages pour l'obtenir •. Aucun de ces devoirs n'était de simple convenance, tous étaient de stricte obligation, tellement que celui qui y manquait, inofficiosus ^ était frappé d'une peine qui pouvait aller jusqu'à l'exil, et même jusqu'à la perte de la liberté, selon la gravité du cas '.
A ces obligations, dérivées du fait seul de la manuniission, le maître, en affranchissant, pouvait ajouter et ajoutait presque toujours des conditions particulières qui lui étaient profitables *.
De sorte que, en définitive, les services à rendre par le patronat aux clientèles se tournaient en services rendus par la clientèle au patronat ; ce qui n'empêche pas toutefois cette institution de compter, à juste titre, au nombre de celles qui ont le plus efficacement préservé l'antiquité primitive du paupérisme des temps ultérieurs.
* Martial fait allusion k ces conlribulions forcées qui souyenl rendaient les désastres fort productifs pour les patrons (Ep, III, 52).
* Denys d'Halicarnasse, II, X. — Aul. Gell., V, 13.
* Digest., lib. XXXVII, tit. XIV, De jure patronatûs, 1. !. — Suet, Claud., XXV. — Tacit., Annal., lïl, 20.
* Voy. ce que nous avons dit à ce sujet dans notre ouTrage Du droit à l'oisiveté, p. i%3.