PATRONAT
peuple commença à se familiariser avec le nieurlre politique; — prélude qui Tentraîua dans un abîme de crimes et de misères.,.
Plus tard; sous les empereurs, il n'y eut plus d'autre lien entre les patrons et leurs clients que celui que formaient^ d'un côté, l'orgueil et le faste, et, de l'autre^ un intérêt sordide et l'indigence. Dès lors il ne resta plus que les anciens noms de patrons et de clients ; les anciens devoirs ne subsistaient plus. L'abus de Tinstitution l'avait tuée ; la misère était née de sa mort ^ .
Disons maintenant un mot du patronage des campagnes '.
La situation des petits propriétaires et des colons était triste et misérable. L'indépendance dont ils étaient censés jouir deveîiaît pour eux une source de vexations au milieu des exactions du fisc et de la tyrannie des grands; de sorte que, dégoûtés de leur état, ils abdiquaient leurs prétendues prérogatives pour se placer sous le patronage d'un homme puissant qui s'engageait à les garantir contre toutes les injustices.
Telle était l'origine de ce patronage des bourgs (jpatro-cinium vicorum) contre lequel les empereurs du quatrième siècle s'élevèrent si souvent et avec tant de force. Les propriétaires et les colons se plaçaient ordinairement sous le patronage de quelque grand officier de l'empire, d'un duc, d'un comte, d'un maître de la milice , d'un proconsul , d'un vicaire ou d'un augustal ; mais cet usage continuant de se propager, des officiers
^ Voj. ci- dessus, p. 41 et 45.
' Voy. rioléressant article que M. Arthur Beugnot, de Tlnstitut, a publié dans le tome VHI de la Revue française de 1835, sur Torigiae et les développements des municipalités rurales.
d'un rang secondaire, tels que des tribuns et même des décurions se mêlèrent aussi d'offrir leur patronage, de telle façon que, dans un nombre très considérable de vici, il n'y eut plus réellement d'autre souverain que les patrons, et que tout le pouvoir municipal s'y trouvait complètement effacé r c'était une sorte de féodalité anticipée.
Les colons et les petits propriétaires ainsi patronés ne vivaient pas isolés les uns des autres au sein du pagus. Ils étaient au contraire unis les uns aux autres par une chaîne étroite et forte; ils formaient ce que l'on appelait autrefois en France une communauté. Le vicus était circonscrit par des limites' appropriées aux usages et aux besoins des habitants; il avait ses magistrats particuliers, et sur chacun de ces habitants pesaient certaines obligations qui résultaient de l'établissement de leur domicile dans ce vicus. Ainsi, par exemple, les colons inscrits sur les rôles d'un bourg (adscripti) ne pouvaient transporter ailleurs leur domicile ; en cas d'infraction à cette défense, ils étaient contraints par la force à retourner dans leur ancien séjour. L'union qui existait entre les covicani les rendait solidaires les uns des autres; et quand, par l'effet du patronage, l'nn d'eux n'avait point acquitté ce qu'il devait à l'État, ses coassociés étaient obligés de payer à sa place, sauf le recours contre le patron ^
Cette institution avait pour effet immédiat d'empêcher le vagabondage et la mendicité dans les campagnes : — le vagabondage, par suite de l'obligation légale qui interdisait à tout colon adscriptus de quitter son domicile, sous peine d'y être ramené par la force; — la
^ Voy. ce que nous avons dit à ce sujet ci-dessus, p. 176.
mendicité, par suite de Tobligation naturelle que contractait le patron de fournir aux besoins du patroné *.
§IV
Hospitalité.
NY'tait point volontaire, comme chez noas, mais obligatoire et forcée. — Droit international. — M'avait lieu que d'étranger à étranger. — Hospitalité chez les Hébreux» chez les Grecs, chez les Romains. — Traits remarquables d'hospitalité. — Xenodochia, — Hospiles. — Hospiiia, — Tessère hospitalière. — Lien de parenté formé entre l'hôte et celui qui le recevait. — Manière dont l'hospitalité s'exerçait. — Vertu la plus agréable aux dieux. — Mère de la charité chrétienne.
L'hospitalité chez les anciens n'était point» ce qu'elle est devenue chez nous, un acte volontaire d'obligeance privée; c'était un acte obligatoire de droit public'*. Les rapports qui en résultaient n'étaient donc pas facultatifs et de simple bienveillance personnelle ; ils étaient précis et légaux, comme ceux de la clientèle et du patronat.
A la différence du droit de clientèle, lequel n'avait lieu qu'entre personnes de la même cité, le droit d'hospitalité constituait une législation internationale; car il n'avait lieu que d'étranger à étranger. Chez les anciens, il suffisait d'habiter une autre ville pour être étranger : un Spartiate était un étranger pour un Athénien.
L'hospitalité était surtout en honneur chez les Hébreux.
Ainsi, au premier âge du monde, Loth nous est re-
' Voy. sur le patronage des campagnes. Wallon et les auteurs qu'il cite, t. ni, p. 288 et suiv.
* Voy. Granier de Cassagnac, Hist, des classes nobles, du XVUI.
présenté se tenant à la porte de la YiUe^ et recherchant roçcasîan d'offrir asile aux étrangers *•
Moïse assimile les étrangers aux malheureux. H exhorte à ne leur faire aucuu tort, et rappelle sans cesse à son peuple que liii aussi fut étranger dans la terre d'Egypte ^.
« Faites part de votre pain à celui ^ui a faim , dit Isaie, et faites entrer dans votre maison le» pauvres et ceux qui ne savent où se retirer. Lorsque vous verrez un homme nu^ revétez-le. »
« Ne passez pas, avait dit Abraham atr souverain du monde qui, sous la forme d'un voyageur, avait voulu demeurer inconnu, ne passez pas la maison de votre serviteur, et je vous apporterai un peu d*eâu pour laver vos pieds ; vous vous reposerez sous cet arbre ; je vous apporterai du pain; vous réparerez vos forces, et vous continuerez ensuite votre chemin ^ »
Plus tard, lorsque le même patriarche veut faire choix d^une épouse pour son fîl$ Isââc, îa jeune Bathuel prodigue ses soins à l'étranger épuisé de fatigue; pois, les secours donnés, elle s'empresse de le conduire chez sa mère, où, avec ses serviteurs ef ses ehameaiTx, il reçoit les douceurs de rhospîtaïité ^
Cette naïve et douce morale se perpé^tda pendant plus de quinze siècles chez le peuple h^reu ; néanmoins, elle ne s'y conserva pas san^ altération. Soas les patriarches, deux villes avaient été détroîteis par suite de Toutrage fait aux hôtes du vieillard de la penlapole; et sous les juges, l'oubli de l'hospitalité envers
• Genèse, XIX.
" LéviL,ch.X\X,Y.ZL
* Cenèse, ch. ÏVflf, v. i, 9, 4, S.
♦ Gmèse, ch. XXIV.
HOSPITAUTÉ. 271
le lévite d'Éphraïm faillit de causer rexteroiination de la tribu de Benjamin ' .
Il faut dire aussi que le peuple d'Abraham^ peuple essentiellement agriculteur, eut toujours une anti-^ pathie profonde pour les peuples pasteurs ; car le pasteur n'est pour le laboureur qu'un vagabond. « Le la-^ boureur a épousé la terrej il en est Tépoux légitime : le pasteur en est l'infidèle amant. Le laboureur se nourrit de grains^ de fruits; sa vie innocente ne coûte rien aux êtres animés : le pasteur vit de la mort; il mange la chair, boit le sang; il aime la guerre... De là la division qui éclata entre les deux frères Isaac et Ismaëly le Juif et TÂrabe^ l'agriculteur et le pasteur ^.
L'hospitalité transmise de race en race chez les Israélites fut aussi la vertu traditionnelle des Arabes et des différents peuples descendus des premiers pa*^ triarches. — ■ C'est ainsi qu'encore aujourd'hui, à Constantiuople^ les Turcs vont se promener sur les grands chemins^ avant midi et vers le soir, pour découvrir les pa,uvres passagers, et les engager à aller chez eux '.
Longtemps aussi Thospitalité fut une vertu de Itt Grèce et de Rome.
A la voix d'un étranger, toutes les portes s'ouvraient^ tous les soins étaient prodigués; et, pour rendre à l'humanité le plus beau des hommages, on ne s'informait de son état et de sa naissance qu'après avoir prévenu ses besoins *.
* Genèse, XIX. — Jug., XIX.
* Michelet, Origines du droit, p, 97.
* Voy. sur cet heureux esprit d'hospitalité des peuples orientaux le Voyage pittoresque de M. le comte de Choîseul Gouffier, t, H.
* Homère, Iliade, Uy. VI, vers 173. --Odyss., liv 1, vers 124; liv. III, vers 70,
Pindare nous apprend que dans l'île d'Égîne était un temple consacré à Jupiter hospitalier • ,
Aristote qualifie l'hospitalité du doux titre de sœur de V amitié^.
Avant eux, Homère avait mis ces belles paroles dans la bouche d'Alcinoûs recevant Ulysse dans sa maison : ce Je ne connais pas cet étranger; mais il nous demande des moyens de retourner dans sa patrie : que jamais malheureux abordé dans nos États ne réclame vainement nos secours ^ ! »
Ailleurs, Nausicaa dit à Ulysse que « les hôtes et les pauvres sont sous la protection de Jupiter *. »
Dans la Grèce moins ancienne, et durant les temps si glorieux de ses grands hommes et de ses artistes, l'hospitalité reçut une impulsion plus vive encore. Chaque personnage distingué dut avoir dans son palais un quartier uniquement destiné à recevoir les étrangers. Vitruve dit qu'ils étaient reçus familièrement, le premier jour, avec les maîtres de la maison, et que les jours suivants on leur envoyait, avec les présents d'usage, xenia, toutes sortes de provisions, afin que, dans les locaux qui leur étaient destinés, ils pussent vivre selon leurs habitudes en toute liberté ^
Quant aux voyageurs qui, des villes voisines, se rendaient, soit à Athènes, soit à Argos, soit à Corinthe, sans avoir des relations avec quelqu'un des habitants, ils étaient conduits dans des lieux publics appelés
* Olymp,,Od.yi\L
« Ethic, lib. Vni, cap. III.
« 0%w.,lib. VIII, vers 26.
* Odyss., lib. VI, vers 207.
* Architect.^ lib. H, cap. X.
xenodochia * ; des proxènes y pourvoyaient à leurs besoins ; le logement et les vivres leur étaient fournis gratuitement ^.
Dans les temps héroïques de la Grèce, c'étaient des femmes esclaves qui étaient spécialement chargées de Taccomplissement des premiers devoirs de l'hospitalité. C'était par elles, — élrange simplicité des mœurs de cette époque! — c'était par elles seules que le nouvel arrivant était mis au bain, frotté d'huile et revêtu de la tunique et du manteau. C'est ainsi que de belles esclaves préparent Télémaque et son jeune ami aux honneurs du palais d'Hélène; UlyvSse reçoit les mêmes devoirs de l'une des nymphes de Circé *. L'homme n'était pas plus embarrassé que la femme d'une position dont notre délicatesse a bien le droit de s'étonner. C'était un usage reçu ; Homère ne l'oublie jamais à l'arrivée d'un étranger*.
Ces heureuses traditions passèrent chez les Romains. Dès l'arrivée des étrangers dans la capitale, chaque habitant leur tendait la main , les conduisait dans sa maison, leur lavait les pieds, les parfumait; et, comme dans l'ancienne Grèce, on ne s'informait du nom et de la naissance des arrivants qu'après avoir pourvu à leurs besoins et avoir adouci leur lassitude ^
Un hôte était une personne sacrée; les Romains le regardaient, suivant son âge, comme le père, l'enfant, le membre le plus chéri de la famille, et
* Xenoph., lib. I et V.
« Xenoph., t6«(i.— Voy., sur les proxènes^ le Voyage du jeune Anacharsis, IV, ch. 34.
* Hom., Odys.y IV, vers 69.
* Jbid,, XVn, Ters 88.
* Voy, le Voyagt^ d*Anarcharsis, Introd,
ils le soîgDaieiit chez eux s'il venait à y tomber malade^
Tuer son hôte était un crime considéré comme un parricide ^ .
Alais le garderie moins longtemps possible était une restriction que Tégoïsme romain imposait à sa générosité de commande. « Si vous logez chez un ami, dit un pcëte, vous êtes à charge au bout de trois jours; n'y demeurez jamais dix jours de suite, car, quand même le maître ne le trouverait pas mauvais, les esclaves y trouveraient à redire '. »
Durant les fêtes des Zec/i's^é^rn^s, l'hospitalité était pratiquée, sans exception, envers toute sorte de gens, connus ou inconnus. Les habitations demeuraient ouvertes, et chacun y avait accès *.
Le Jupiter du Capitole était, comme celui d'Athènes, surnommé hospitalier \
Cicéron recommande aux premiers citoyens de Rome d'avoir des maisons spacieuses, parce que, dit-il, (f elles doivent être ouvertes à une foule de gens par droit d'hospitalité ^ »
C'est ainsi que lés Romains, quoique moins recherchés dans leurs édifices que ne l'étaient les Grecs, firent construire dans leurs maisons des corps de logis également destinés à recevoir les étrangers. On qualifia ceux-ci du nom d'hospites. C'est de ce nom que les lieux qui leur servaient d'asile reçurent celui à^hospitia ou
^ Val. Max., V, 1, 3.
« Hor , U Od., 13, vers 7. — Gall., Elég. I, vers 78.
» Plaut , MU. glor., UI, 1, vers d46.
* Til.-Liv., lib. V, cap. 13.
» Val. Max., ub. «wp. — Virg., Mneid.^ I, vers 735.
« DeOffi,, lib. I, cap. 39.
hospitalia^. La chambre où ils couchaient s'appelait hospilale cubiculum ' .
Dans le principe , le mot hospittum signifia maison d'ami. Plus tard, et lorsque les mouvemetils progressifs du commerce, de Tindustrie et de la civilisation, eurent multiplié partout le nombre des voyageurs, des étrangers et des indigents, le mot hospittum ne signifia plus qiiaubergej hôtellerie.
Un trait qui nous est cité par Tacite fait bien connaître toute rétendue des secours qu'ofiFrait à l'infortune l'hospitalité privée. La chute de l'amphithéâtre de Fidène, arrivée en Tan 28 de notre ère, ayant blessé ou fait périr trente mille personnes, les blessés furent transportés, suivant Vusage ancien, dans les maisons des principaux citoyens, et y reçurent Tassistance des médecins, les remèdes et les soins convenables *.
Columelle est le premier classique qui nous ait parlé d'un lieu réservé dans les maisons privées pour y faire soigner des malades. Il prescrit, dans son Res rusiica, les devoirs d'un riche propriétaire résidant à sa maison des champs. Entre autres injonctions utiles, ce législateur de l'agriculture recommande de faire prodiguer de prompts secours à l'ouvrier qui se serait blessé dans l'exercice de ses rudes travaux, et de faire porter in valetiidinarium , pour y être soignés , ceux des autres ouvriers dont la santé serait altérée ou même languiss.uite *.
« Tif.-Liv., lib. H, cap. U.
« Tit.-Liv., I, 5S. — Voy. Mazois, le Pelais deSoaurus.
• Tacit., ^nnaLf lib. IV, cap. 53.
* Golum., Ub. XI, cap. 1.
Voilà, dans ces siècles reculés, un comoienoement de nos in/irniert m particulières.
Nous avons dit, en commençant, que l'hospitalité établissait une sorte de parenté entre Thôte et celui qui le recevait. Cette parenté se transmettait de génération en génération ; elle survivait aux haines et aux ruptures des nations entre elles, et n'était jamais rompue que dans les cas les plus graves * .
Quelques auteurs rapportent que lorsqu'un étranger demandait l'hospitalité, le maître du logis, avant de le recevoir, lui faisait mettre un pied sur le seuil de la porte; il en faisait autant de son côté, et, dans cetle posture, ils s'engageaient tous deux, par le serment le plus solennel, de ne se nuire Tun à l'autre en aucune manière.
A Rome, les liens de Thospitalité étaient considérés comme indissolubles. Une sorte d'infamie s'attachait à celui qui les rompait le premier. Une petite tablette de bois appelée la tessère hospitalière^ et que tout Romain, qui donnait ou recevait l'hospitalité, partageait avec son hôte avant de le quitter, servait perpétuellement de signe de reconnaissance *.
L'hospitalité était donc aussi un acte essentiellement religieux. L'arrivée d'un hôte était regardée comme l'arrivée d'un ange. C'était une pieuse croyance universellement répandue, que la divinité, sous une forme humaine, se présentait quelquefois à la porte du logis pour mettre à l'épreuve la bienftnsance du maître.
Une vertu païenne ainsi pratiquée ne put qu'être la mère légitime de la veitu chrétitnne appelée charité.
1 Rome au siècle d'Auguste, I, p. 20»
« Plaul*, Pœml, V, 2, vers 82.