CHAPITRE V
Solntlon du proMème de la misère par les institutioiis de bienfaisance.
De la bienfaisance chez les anciens. — Établissements» secours et sociétés de bienfaisance. — Leges agrariœ, — Leges annonariœ. — Congiaria, — Epulœ» — Sportala,
Les institutions sociales dont nous venons de parler ne purent qu'être impuissantes à arrêter le flot montant de la misère. Au fur et à mesure que la paix improductive dévorait les produits de la guerre éteinte, que Tantique simplicité disparaissait, que le luxe envahissait toutes les classes, que le vice débordait de toutes parts, le flot montait, montait toujours. Alors, les patriciens songèrent à amoindrir le mal qu'ils n'avaient su ou pu prévenir; alors. Fart de gouverner ne fut plus que celui de pourvoir aux besoins de plus en plus nombreux de la foule croissante des prolétaires fainéants, des nobles gueux, des plébéiens affamés. De ïà, la taxe des pauvres, que les nécessités de la situation, beaucoup plus que la prévoyante générosité des grands, imposèrent à la richesse, sous le nom de lois agraires, lois frumentaîres, lois annonaîres, etc., etc. De là, les institutions, secours et sociétés de bienfaisance qui s'organisèrent, à Rome, et prirent le caractère d'institutions permanentes, en vue dé soulager l'indigence et d*obvier à la mendicité.
C'est de cette taxe des pauvres que nous allons maiûteaant parler.
De la blcnralf anee cbei Ica aaelcnf.
• Non- seulement la fraternité, mais la charité^ mot et chose, étaient connues des anciens. — Exemples tirés de Thistoire des Hébreux, des Grecs et des Romains. — Toutefois, en ce qui touclie les Romains, la bienTaisance n'est souvent que de TégoYsme ; et le stoïcisme glace la bonté. — Ce n'est qu'à partir de l'em' pire que la bienfaisance s'organise et devient une instilulion.
Bien que le christianisme ait immensément perfectionné Fart de secourir le malheur, on a trop dit en disant qu'il lavait inventé. Bien avant, en effet, que la charité chrétienne ait apparu sur la terre^le paganisme lui en avait ouvert le chemin^ non-seulement par cette vertu antique qui en fut comme le précurseur, — rhospitalité, — mais encore par la pratique raisonnée de celte autre vertu de l'égoîsme social de tous les temps, laquelle consiste à faire pour les autres ce qu'on a in^térét à faire faire aux autres pour soi.
Épictète, avant Jésus-Christ, avait enseigné la fraternité à ses disciples, en leur démontrant que, tous les hommes étant fils de Jupiter, tous étaient frères par la nature : Qui sis^ quitus imperes, naturâ fra- TRiRUS, à Jove oriundis ^
C'est pour cela que, dans le Tartare de l'Enéide, Virgile montre punis ceux qui, de leur vivant, n'ont vu parmi les hommes aucun frère, ou qui n'ont amassé de richesses que pour eux seuls, sans en rien donner au prochain, toujours le plus nombreux.
ntc, quibus invisi fratres^ dùm vila manebat,
Aut qui diviliis soli incubuere reperlis,
Nec partem posuere suis : quœ maxima tarba est '»
^ Just. Lips., ad Senec.t Ep. 74. > Yirg., £neid., lib. VI, vers 609.
De même, dans TÉlysée de Vîrgile, ne figurent pas seulement, comme dansTÉlysée d'Homère, les grands, les demi-dieux, les héros, mais, à côté d'eux, l'homme utile et bienfaisant :
Inventas aul quivilam cxcoluere perartes; Quique sui memores alios fecere merendo *.
Ce qui prouve que les idées de fraternité, d'humanité, de philanthropie n'étaient pas étrangères aux anciens âges, et que plus d'un cœur païen s'en montra parfoîs^ pénétré:
Sont lacrymœ rerum et meolem mortalia tangunt '.
Non-seulement la bienfaisance, mais encore la charité, mot et chose, étaient connues des anciens. Témoin ce beau passage de Cicéron : « Qu'y a-t-il de meilleur et de plus excellent que la bonté et la bienfaisance? N'imputer qu'à faiblesse le mérite de ceux qui furent généreux et bienfaisants, n'est-ce pas médire du cœur des hommes? N'y a-t-il pas, en effet, dans tous les bons cœurs, une charité naturelle, naturalis CARiTAs? C'est de ce mot d'amour, cher, chérir, que l'amitié a tiré son nom. Aimer quelqu'un, non pour son avantage à lui, mais pour le profit que nous en tirons, ce n'est point de l'amitié, c'est une spéculation tirée de son utilité. Les prés, les champs, les troupeaux sont précisément aimés par nous de cette affection-là. Or, le propre de l'amitié, comme celui de la charité hu-
« /6irf., I, vers 639, < Ibid., I, vers m.
maille, hominum carilas , c'est d'être gratuite ^ gra^ iutta^. »
N'est-ce pas là le caractère de la charité chrétienne?
Ouvrons maintenant les lois de Moïse. Dans le désert de Sinaï, le législateur des Hébreux recommande à son peuple d'ouvrir son cœur et ses mains à chacun de ses frères qui serait tombé dans le besoin '. Il lui ordonne, pendant les années sabbatiques, d'abandonner aux pauvres tous les grains et tous les fruits de la terre '. Il veut que, tous les trois ans, une dîme soit établie en faveur de la veuve et de l'orphelin *. Il exige qu'au temps des récoltes on ne coupe point jusqu'au pied les productions de la terre ' ; que, nonseulement les grappes tombées des pommiers, les épis échappés des gerbes, mais encore les gerbes entières soient oubliées dans les champs, car il était défendu de retourner sur ses pas pour les ramasser*. Qu'il est touchant, au livre de Ruth, cet épisode de Ruth et de Booz, lorsque le vieillard bethléhémite, apercevant
* Voici le texte du passage traduit :
«Quid enim est meliùs, aut quid prœstantius bonilate et beneficenlià? Ne homines quidem censelis, nisi imbelli essenl, futures beneficos et benigoos fuisse? Nulla est caritas naturalis inter bonos? Garum ipsum verbum est amoris, ex quo amicitise nomen est ductum; quam si ad fructum noslrum referemus, non ad illius commoda quem diligimus, noo erit ista amicitia, sed mercalura quœdam utililalum suarum. Prata et arva, et pecudum grèges diliguntur islo modo, quèd fructus ex eis capiuntur. Hominum caritas et amicitia graluita est. » {Denat. Deor,y lib. I»4é.)
* Deuter.j cap. XV.
8 Exod., cap. XXIir.
* Deuter,, cap. XiV.
» Leyt«.,cap. XXIV.
* Levit,, cap. XXIII et ÎXIV. --Deuter., cap. XXIV.
BIENfAlSANCE CHEZ LES ANCIENS. 28 1
une étrangère mêlée aux glaneuses de ses champs, ordonne aux moissonneurs de faire tomber les épis autour d'elle * !
Celte compassion de cœur, cette générosité désintéressée, ne furent pas, dit-on, la vertu des Grecs. Cependant nous lisons, dans Hippocrate, les préceptes suivants qu'il adressait à ses disciples : « Je vous engage, leur disait-il, à être humains et généreux envers vos malades. Voyez-les gratuitement, s'il le faut, et, par-dessus tout, soyez empressés lorsque vous aurez à soulager l'étranger et le pauvre *. »
De son côté, Aristote enseignait que la véritable popularité consistait à empêcher qu'il n'y eût des indigents, et à procurer au peuple une aisance durable, afin de prévenir les troubles et les séditions : a Et comme, dit-il, la tranquillité de TÉtat importe aux riches, ils doivent employer une part de leurs richesses à secourir les pauvres. S'il est impossible de les soulager tous, il faut distribuer des secours à ceux qui en ont le plus besoin ; cette manière d'assister les infortunés est préférable à toutes les munificences d'une vaine ostentation '. »
Chez les Tarentins, on suivait les préceptes d'Arîstote. Les riches donnaient aux pauvres une partie de leurs biens en usufruit ^.
Ou suivait pareillement ces préceptes chez les Athéniens.
Chez les Athéniens, les militaires invalides étaient
* /îu^^, n,4etsuiv..
* Bippocratis prœcepHones^ p. 190, collect. de Haller. » Arisl., Polit,, VI, 5.
* Arisl., Polit., Vï, 3.
nourris toute leur vie aux dépens du trésor public *, et des secours élaient accordés aux citoyens pauvres que des infirmités corporelles rendaient incapables de pourvoir à leur subsistance ' . D'après Suidas, les pauvres invalides recevaient tous les jours du trésor public deux oboles pour leur entretien. « Il y^a même lieu de juger, dit Morin, que Taumôue passait, chez les Athéniens, pour un devoir de religion ; car, dans la plupart de leurs sacrifices, il y avait une portion de la victime qui tournait au bénéfice des pauvres \ »
Nous verrons, dans le paragraphe suivant, d'autres preuves de l'esprit de bienfaisance pratique qui animait les Grecs, et spécialement les Athéniens, en faveur des indigents.
Les Romains étaient moins portés que les Grecs à la bienfaisance. Tout ce que nous savons de celle des vieux quirites, vis-à-vis des voisins et des inconnus, se résume dans ce vers de Plante : Homo homini ignolo lupus est ^, et dans cette vieille maxime étrusque : Tria mala œque nocent : slerilUaSy tnorbus, vicinus '. l'outefois, Pline et Columelle rapportent une prière des vieux peuples de ritalie, qui ferait supposer, dans ces tribus, moins d'hostilité de voisinage. En semant le grain, ils priaient les dieux « de le faire venir pour eux et pour leurs voisins » : Precanlur ut et sibi et vicinis nascantur^. D'ailleurs, ce que nous avons dit de Thospitalité des Romains suffit pour les absoudre de toute
* Plut., Vie de Solon.
« Boëckh, Econom. polit, des Athéniens, I, p.395.
» Mém. de VAoad. des inscript, et beUes -lettres y IV, p. 296.
^ Plaut., Asinaria,
• Michelel, Bist. rom., I, p. 57.
« Colum., XI, 3. — Plin., XVII, 13.
imputation de cruauté envers les étrangers leurs hôtes ^
Pour ce qui était du soulagement de la classe indigente proprement dite, il est hors de doute que les patriciens de Tancienne Rome donnaient, et donnaient beaucoup; mais c'était moins par humanité (le nom même d'humanité n'existait pas dans leur langue ^) que par ostentation, par peur et par intérêt. C'est le triple mobile qui porta le sénat à instituer le monopole du sel à la charge du gouvernement et au profit de la classe pauvre, en maintenant toujours à bas prix cette denrée de nécessité première ^,
Pendant les sept premiers siècles surtout, sous la domination du sénat, les calculs de Tintérét et les Suggestions de la crainte sont les seuls mobiles de la générosité politique des grands. Le bienfait n'est point le fruit spontané du cœur qui l'inspire; c'est le fruit arraché par la misère qui se révolte. Ce qu'on donne, on le donne avec l'arrière-pensée de le reprendre ; ce qu'on donne, d'ailleurs, c'est une largesse qu'on fait pour corrompre, non un sacrifice qu'on s'impose pour venir en aide , non une institution qu'on fonde pour subvenir aux besoins de la classe nécessiteuse.
Ce n'est qu'à dater de l'ère impériale que la bienfaisance s'organise , se généralise , se fonde en instir tution. Le peuple n'est plus aussi libre; mais il est plus heureux. Il a même vendu sa liberté, il s'est même vendu lui-même; mais le prix qu'il retire de la vente, en bien-être matériel, compense la perte qu'il lui fait
* Voy. ci-dessus, p. 272.
* Humanitas sigoifiail urbanité, aménilé, politesse.
* Voy. Naudet, Des secours publics, p. 27.
284 SOLUTION DU PAOBLÈME DE hk MISÈRE.
subir en dignité morale ; on le dégrade, mais on le fait vivre. Dégradé , que lui importe d'être avili , pourvu qu'on le nourrisse et qu*on l'amuse ' !
Les sénateurs, tour à tour particuliers et souverains, ne songeaient, étant au pouvoir, qu'à profiter de leur passage aux affaires pour s'enrichir. L'empereur, souverain à vie, n'avait point cette préoccupation. Aussi se montrait-il plus grand dans ses largesses. L'intérêt de son ambition est bien aussi son guide; mais cet intérêt est lié à celui du peuple, et le peuple n'y voit que le sien propre.
Comment d'ailleurs le peuple de Rome et d'Athènes ne se fût-il pas montré reconnaissant des mille traits de bonté qui parfois tombaient sur lui du trône, comme une bienfaisante rosée du ciel! L'histoire ancienne nous en a transmis plusieurs exemples qu'il nous est doux de pouvoir rappeler.
Informé que le philosophe Anaxagore, devenu vieux, dépourvu de tout, délaissé de tout le monde, allait se laisser mourir de faim, Périclès accourt vers lui, et le conjure de vivre pour continuer à l'aider de ses conseils dans le gouvernement de la république *.
« Qu'est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis, dit Montesquieu en parlant d'Alexandre le Grand? Qu'est-ce que cet usurpateur, sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du Irône verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre puisse se vanter *. »
* Voy. ci-dessus, p. 44, 5i, 53 cl 119.
» ?\\ii.,ViedeFéridès.
> Esprit des loiSyX^U^
D'affreux tremblements de terre ayant réduit à la misère les provinees d'Asie , Auguste vint à leur secours, et paya leurs impôts de ses propres deniers ^ .
L'empereur Adrien fit de même, lors des calamités qui désolèrent Tempire sous son règne ^.
Antonin, son successeur, se fit remarquer par une bienfaisance sans bornes ^.
Parlerai-je de celle de Titus? Elle était si grande et si aimable , qu'elle le fit surnommer les délices du genre humain. Tout le monde sait en quels termes il témoigna son regret d'avoir laissé passer un seul jour sans le marquer par un bienfait : « Mes amis, dit-il à ceux qui soupaient avec lui, j'ai perdu ma journée; » mot consacré à jamais dans les annales de Thumanité.
A part ces traits exceptionnels de bonté expansive et touchante, la générosité des empereurs romains, trempée dans les froides eaux du stoïcisme, procédait des maximes de Sénèque et de Zenon. Sénèque voulait que, sans s'attendrir à la vue de la misère, avec le peuple et les femmes, on en examinât froidement la cause i-misericordia non forlunam speclel, sed causant ; et, quand la cause était reconnue pour sincère, il ordonnait le secours qu'elle commandait, mais en stoïcien et sans faiblesse ; non miserebitur sapiens^ sed succurret, sed proderil.
Nous verrons, dans la suite de ce chapitre, ce que les empereurs romains ont fait pour améliorer le sort du peuple, et pourquoi leur bienfaisance, en voulant tarir sa misère, n'a fait qu'en agrandir la source.
^ Crévier, Hist. des Empereurs ^ liv. H.
• 76id., liv. XIX.
« Voy, tbid.
286 SOLUTION hV PROBLÈME DE LA VISÈRÈ.
Élabllsftempnti, tecoors et loclétéi de blenfalsanee.
Les anciens n'avaient ni hospices ni hôpitaux. «-Mais divers établissements et institntions en tenaient lieu. — Réfutation, à ce sujet, de Voltaire et de Chateaubriand. — Les enfants et les vieillard? secourus à Rome comme à Athènes. — Id. les indigents de tout âge et de tout sexe. — Preuves. -— Eranos. — SodalUates. — Taxe des pauvres organisée comme chez aucun peuple moderne. — La charité avait le temps de venir.
Le fait le plus notable^ qui ressorte de 1 étude historique de la misère dans les temps anciens, c'est qu'il n'y a pas d'exemple, dans toute l'antiquité païenne, de la fondation d'un établissement public de bienfaisance, destiné au soulagement des pauvres, ou au traitement des indigents malades, et entretenu aux frais des villes ou de rÉtat.
Vainement considérerait-on comme tel rétablissement du grand prêtre Hyrcam, si souvent cité, et qu'on fait remonter à deux siècles avant Jésus-Christ. C'était moins, en effet, un établissement de bienfaisance qu'un monument d'expiation élevé à la mémoire du roi David dont il avait violé la tombe.
Vainement encore considérerait-on comme uii refuge pour les pauvres l'espèce d'hospice bâti près du temple de Junon, à Mégare, et que mentionne Thucydide dans l'histoire de la guerre de Péloponèse ; cai* cet hospice, bien que les lits en fussent consacrés à la déesse, n'était autre chose qu'une auberge ^
Vainement enfin chercherait-on à trouver quelque point de ressemblance, entre nos refuges et asiles mo-
^ Thucyd., lib. III, cap« 68.