CLASSIFICATION GÉNÉRALE
comme, à celte époque, îl n'y avait guère, à Rome, d'autres richesses que les propriétés territoriales, et que presque tout Yager romanus et la plus grande partie des terres conquises se trouvaient entre les mains des patriciens, ceux-ci, malgré les réformes de Servîus, n'en restèrent pas moins, comme par le passé, les maîtres dé l'État, et il n'y eut rien de changé dans la condition politique des deux ordres ^
Toutefois, l'inégalité de condition, qui continua à subsister, s'effaça, en grande partie, aux yeux des plébéiens, devant l'honneur d'être enfin comptés au nombre des citoyens, et devant les avantages matériels faits à leur condition. Si les patriciens, en effet, avaient plus de pouvoir politique, sur eux aussi pesaient toutes les charges : dans la ville, la plus lourde part de l'impôt; à l'armée, le service le plus fréquent, l'armement le plus coûteux et les positions les plus dangereuses. Et puis, n'était-ce pas un progrès immense que de remplacer l'aristocratie de naissance, puissance immuable, par Taristocralie de la fortune, puissance mobile et accessible à tous * ?
Mais quelque accessible à tous que fût, en principe, cette nouvelle aristocratie, l'accès, il faut le dire, n'en fut pas moins ouvert, en fait, comme celui de l'autre, qu'à un petit nombre de privilégiés parvenus, lesquels même, à la différence des privilégiés de race, se montrèrent d'autant plus ardents à faire prédominer leurs droits d'emprunt que ces droits étaient plus nouveaux et plus contestables. Ce qui fit qu'encore plus le plus petit nombre eut tout, le plus grand nombre rien.
* Dnruy, ub, sup.yl, p. 132.
« Jbid.
L'origine des grandes fortunes patriciennes et des grandes misères plébéiennes date de Tan 300 de la fondation de Rome , alors que , Tassociation complète du Latium avec la ville éternelle étant réalisée, la cupidité du riche patricien , débarrassée de tous soins venant des dangers du dehors, ne connut plus de bornes et se manifesta tout à son aise par un envahissement simultané d'autorité et de territoire.
Le seul obstacle que cet.envahissement pût rencontrer était la part égale de souveraineté qui était faite aux pauvres comme aux riches, aux citoyens d'aventure comme aux citoyens d'origine, dans le système d'élection qui constituait l'exercice de la souveraineté nationale.
Aussi tous les efforts des patriciens eurent-ils sans cesse pour but de détruire cette égalité par le mode de supputation des voix du suffrage universel.
Sous les rois, jusqu'à Servius Tullius, le suffrage universel des citoyens des trois ordres : — sénat, chevaliers, plèbe, composant le peuple romain, — avait lieu par vote individuel et direct à la curie, ou quartier, et cela sans distinction de cens ni de classes, ce qui faisait que, les plébéiens étant les plus nombreux, leurs suffrages prévalaient toujours sur ceux des patriciens.
Or, c'est ce que les patriciens parvinrent à changer sous Servius Tullius.
Sons ce roi , en effet , la doctrine de la qualité prévalut sur celle de la quantité, et Ton décida que la supériorité du chiffre le céderait à la supériorité du poids dans les comices électoraux.
En conséquence, le Peuple fouveraîn, compris dans les trois ordres, fut pai tagé en six classes censitaires, et chaque classe en une ou plusieurs centuries, formant
glassifigàtion générale. 17
de cent quatre-vîngl-ouze centuries, pour rexercîce du droit de suffrage* Dans ce système, le nombre des centuries dont devait se composer chaque classe était proportionnel, non au chiffre numérique de ses membres, mais au chiffre en somme de la fortune de chacun. D'un autre côté, chaque centurie votait collée tivement, non par tête, c'est-à-dire que les suffrages, exprimés par tête dans chaque centurie , ne comptaient pas par tête, mais par centurie, dans le recensement généraldes votes. Ënlinles centuries votaient l'une après l'autre en commençant par la plus riche. Il suivait de là que la première classe qui, d'après la base censitaire adoptée, se composait à elle seule de cent centuries votant les premières, avait cent voix d'assurées dans les comices électoraux, quoique étant la moins nombreuse de toutes, tandis que les quatre classes suivantes, ne formant à elles toutes que quatre-vingt-dix centuries, ne comptaient à elles toutes que pour quatre-vingt-dix voix, et ne venaient qu'après les cent de la classe privilégiée, et que la sixième classe, composée des citoyens prolétaires, c'est-àdire ne possédant rien, ne formait , d'après la même base, qu'une seule centurie votant la dernière, et ne comptait dès lors que pour une seule etinutile voix, encore bien qu'elle fût plus nombreuse que les cinq autres classes réunies ' I
Ce système de privilège électoral à double vote, ou plutôt à centuple vote, fut pratiqué, sous la république, dans toute sa plénitude, jusqu'à l'an 260 de Rome, époque de l'institution des tribuns du peuple.
* Voy. deBeaufort, Rép, rom,, H, p. 12S, d'après lequel nous recli- Gons ici les chiffres donnés dans noire ouvrage du Droit à loisiveté^ p. diO et suiv.
18 PAUVRES CHEZ LES ftOMAIIfS.
Alors eut lieu une double révolution dans les cir-* conscriptions électorales et dans le mode de rotation.
Romulus avait partagé la ville en trente curies ou quartiers. Servius TuUius^ sans toucher à cette division, partagea sa ville en quatre tribus urbaines, et la campagne en dix-neuf tribus rustiques , distribution que maintint la république en portant le nombre des tribus rustiques de dix-neuf à trente et une ^ ce qui faisait , en tout, trente-cinq tribus^ ou arrondissements.
Les tribuns du peuple prirent cette nouvelle circonscription pour base des opérations électorales à venir. Seulement , tout en faisant voter par tribu , ils maintinrent, et adaptèrent à ce nouveau mode de votation, Tancien mode du vote par classe et par centurie ; de telle sorte que, le jour de l'élection venu, l'on tirait au sort laquelle des trente-cinq tribus donnerait la première son suffrage, après quoi le sort décidait encore, entre les centuries de la première classe qui se trouvaient être de cette tribu, laquelle donnerait la première son suffrage, procédé qu'on suivait ainsi successivement entre les centuries des diverses autres classes.
Ce système fut longtemps suivi. La tribu, aussi bien que la centurie, désignée par le sort, s'appelait prërojativa. Le suffrage de celle-ci avait une telle influence sur les suffrages des autres que Cicéron reconnaît que celui qui avait réuni en sa faveur les suffrages de la première tribu, ou de la première centurie, regardait sou élection comme certaine, et qu'il n'y avait pas d'exemple qu'il n'eût emporté la pluralité des voix dans les comices'.
• Voy. Cic, pro Murœnd, XVIII; pro Plancio^liX.
CLASSIFICATION OÉMÉRALE. 19
C'est pourquoi Caius Gracchus, remarquant combien d'avantage avaient par là les riches qui composaient la première classe^ en ce que, étant toujours assurés de donner leurs suffrages les premiers, c'étaient eux qui décidaient en quelque sorte du résultat de Télection, proposa une loi qui ordonnait qu'on mêlerait les noms des centuries des cinq premières classes, et que la centurie, dont le noip sortirait le premier, de quelque classe qu'elle fût, serait la prérogative^. Mais il ne paraît pas que cette proposition ait été reçue ^,
Le système qui prévalut fut celui du vote par tribu, abstraction faite des classes et des centuries , ce qui était revenir à l'ancien système du vote par curie pratiqué sous les premiers rois. Mais les patriciens surent encore parer, avec leur habileté accoutumée, ce nouveau coup porté à leur suprématie séculaire. D'abord, ils adoptèrent le vote par tribu proposé, mais, en même temps, ils firent admettre par le peuple le maintien du vote par centurie, voire môme celui de l'ancien vote par curie, en se réservant de déterminer les attributions de chacune des trois sortes d'assemblées électorales existant ainsi simultanément. En second lieu, ils firent admettre que les trente et une tribus rustiques, composées des citoyens les plus riches, voteraient, dans les comices par tribu , avant les quatre tribus urbaines, composées des citoyens les plus pauvres, et que dès que les suffrages des dix-huit premières tribua se trouveraient réunis, on ne recueillerait pas les votes des dix-sept autres % ce qui fît que le patriciat finit par reconquérir d'un côté tout le terrain et même plus
* Sallust., Orat. derep, ord,j H, 83.
* De Beaufort, Rép, rom , H, p. 228.
» Voy. Hist. rom, de Mictielet.
que le terrain que la plèbe lui avait fait perdre de l'autre.
En définitive donc^ le painciai et la plèbe de Rome restèrent, depuis la réforme électorale des tribus, ce qu'ils avaient été auparavant, savoir : le patriciat^ avec ses deux ordres de noblesse : le sénat et les chevaliers, jouissant de toutes les prérogatives du rang, des emplois publics et de la fortune ; — la plèbe , avec ses deux ordres de roture * : les plébéiens riches et les plébéiens pauvres, les premiers rivalisant avec les patriciens et s'élevant parfois à leur niveau ; les seconds restant au bas de Téchelle sociale, sans pouvoir en monter jamais les hauts degrés ; les uns et les autres formant deux classes distinctes : la plèbe rustique et la plèbe urbaine, plebs ruslica, plebs urbanaj toutes deux ayant en partage, — la seconde surtout,— ^les infériorités de pouvoir, de condition et de place au soleil, dont nous allons esquisser les misères.
Plebs rastiea.
Les trente et une tribus de la campagne : éléments de leur population. — Part de terre attribuée à chacun. — Laboureurs-soldats. — Soldats-laboureurs. — Colons.
La plèbe rustique se composait de tous les citoyens qui, sous les noms de pecuarii, d^aralores, d'agricolœ,
^ Je me sers du mot ordre d*après Gicéron. Gicéron désigne souvent par ce terme les différentes professions. Dans sou plaidoyer contre Verres, il parle des laboureurs, de ceux qui prenaient soin du bétail, et des marchands, comme d'autant d'ordres différents : Si cuiquam ORDiNi, sive aratorum, sive pecuariorum, sive merccuorum probaturus sis (U, 6). Ailleurs, après avoir parlé de Tordre des sénateurs et des chevaliers, il dit : Cœterumque ordinum hominibus (Pro Rab.^ IXy.
PLEBS RUSTKÏA. 21
s'adonnaient à la culture des champs^ et de tous les gens de qualité qui se faisaient inscrire dans les tribus de la campagne , de préférence aux tribus de la ville, les tribus rustiques étant beaucoup plus considérées que les tribus urbaines , phbs urhana^ lesquelles ne se recrutaient que de gens oisifs et de métier.
La considération qui s'attachait au séjour des champs était telle, même encore au temps d'Auguste, que cha-» cun tenait à avoir près de la ville une maison de campagne où il pût aller se délasser après les affaires. Ces maisons s'appelaient suhurbana; c'étaient celles des riches. D'autres, plus modestes, appartenaient aux ci*toyens d'une condition inférieure; elles s'appelaient prœdiola ; celles-ci servaient surtout pour des parties champêtres, « pour manger de la salade et des pommes avec les amis,» comme disaitun ancien. D'autres, enfin, étaient le siège de propriétés territoriales de grande étendue et de grand rapport. On les appelait vUIcb; elles appartenaient aux plus riches patriciens ^
La plupart des sénateurs tenaient à honneur de demeurer à la campagne. Plusieurs même ne croyaient pas déroger en prenant à ferme, et en exploitant pour leur compte les domaines de la république. Pour ces sénateurs ruraux, les magistrats avaient des messagers spéciaux, des viatores, à leurs ordres, pour les appe-^ 1er en ville lorsqu'ils convoquaient le sénat ".
Et pour que la plèbe rustique pût exercer au forum sa part de souveraineté, on avait institué pour elle des réunions périodiques appelées nundinœ, afin qu'occupés pendant neuf jours à leurs travaux agrestes, les
' Voy. noire ouvrage Du droit à l'oisiveté^ p. 235, 241 et suiv. • Voy. Ibid,, p. 232.
habitants de la campagne eussent un jour fixé où \h pussent venir à Rome vendre leurs denrées, et traitei^ de leurs affaires privées en môme temps que des affaires de la république ^
Les citoyens de la plèbe rustique étaient disséminés dans les trente et une tribut qui etnbrassaient Vager romanus, à partir des murs de Rome jusqu'à Tè^xtrémité du territoire romain '.
Ces trente et une tribus étaient désignées sous led noms divers des divers lieux de leur siège principal , ou sous les noms des familles illustres qui y avaient fondé des établissements '.
Primitivement, le territoire de Rome, Yagér romantis^ était très circonscrit. Il ne formait que treize lieues carrées *. C'est de ce territoire étroit que la population romaine devait tirer sa subsistance, sans autre indus-^ trie que l'agriculture et les armes , l'exercice des métiers étant, ainsi que nous le verrons bientôt, l'attribut exclusif des étrangers et des esclaves.
Primitivement donc, tous les Romains étaient agriculteurs. Romulus avait fixé à deux /ujera (un demihectare) la quantité de terre assignée à chaque citoyen. Plus tard, après l'expulsion des rois, vers l'an 500 avant notre ère, Yager romanus s'étant agrandi, la quantité de terrain que put posséder chacun fut portée à sept jugera (un hëctarie soixante-dix ares).
C'était assez pour que chaque propriétaire pût cul-
' Voy. notre ouvrage Du droit à roisiveté, p. 234.
* Voy. les cartes de Boindin dans le tom. V des Mém, deVAcad. des inscrip,, p. 92, édit. d'Amsterdam, et dans Beaufort, Rép, rom.^ II, p. 96, note 6; et p. 100, note A, p. 168 et suir.
» Voy. Jbid.
^ Mlchelet, Histrrom., I, p. 153.
LABOURBURS-SOLDATS. 23
tiver lui-même son petit champ, avec sa famille. Mais le pouvait-il en temps de guerre? Oui, tant qu'on se battait seulement autour de Rome; car, alors, la guerre se faisant par courtes expéditions, au bout de quelques jours le laboureur-soldat pouvait revenir à sa bêche ou à sa charrue , et le censeur pouvait légitimement punir celui qui laissait sa terre inculte.
lidboureur-soldat , soldat-laboureur! Voyons quel était le sort de Thomme des champs dans Tune et l'autre de ces deux conditions.