‹ Du problème de la misère et de la solution chez les peuples anciens et modernesChapitre 6 sur 82 · LaboureurS'Soldats · texte numérisé non relu

LaboureurS'Soldats

La terre, opê, signe da droit de porter les armes. — Les inopes en sont exclus.

— Exceptions. — Ctiair à canon de ce temps-là. — Le laboureur-soldat tenu de s'équiper et de se nourrir à ses frais. — Dépenses qui en résultaient. — Nais la guerre nourrissait la guerre; — sauf le partage du lion. — Rauias.

— Quand la solde et le remplacement militaire furent institués. — Conséquences de cette double réforme. — Dernier coup porté à la plèbe rustique.

La quantité de terrain assignée à chaque citoyen dans Yager romanu$ étant de sept jugera au plus et cette quantité devant suffire aux besoins du père de famille et de sa maison , on peut facilement apprécier l'état de gêne dans lequel il se trouvait, quelles que fussent d'ailleurs la frugalité et la simplicité de mœurs

* des temps primitifs, par cette seule considération que Rome était alors en guerre perpétuelle avec ses voisins, et que les laboureurs, dont elle faisait ses seuls soldats, étaient obligés de s'armer, de s'équiper et de se nourrrir à leurs frais, pendant toute la durée de l'expédition.

Avec cela, notre S3rstème moderne d'approvisionne-

*ments militaires était inconnu des légions romaines; chaque soldat était obligé de porter sur son dos les vivres qui devaient le nourrir pendant quinze jours au moins.

César leur en fit même distribuer une fois pour vingtdeux jours, et Scipion pour trente *•

Bien que les Romains fussent de petite taille *, ce poids n'excédait pas leurs forces, habitués qu'ils étaient à se préparer aux fatigues de la guerre par les exercices les plus violents, notamment en faisant de longues marches, chargés d'un poids de quarante-cinq livres, sans y comprendre leurs armes, lesquelles faisaient comme une partie d'eux-mêmes, selon l'expression de Cicéron ^.

Les vivres de guerre de chaque soldat consistaient en blé et en vinaigre.

Le soldat était à la fois meunier et boulanger ; c'était à lui de broyer son blé entre des pierres, après l'avoir fait rôtir sur des charbons, ou de le moudre avec une meule à bras ; il le faisait ensuite cuire sous la cendre ^.

Le vin était proscrit des camps; Teau purifiée avec du vinaigre était la boisson des généraux eux-mêmes ^.

Dans les premiers temps de la république où la guerre ne consistait qu'en incursions rapides, les sol-

* Caes.jDc bail, civ., lib. I, n» 88.— Général Lamarque, Encyclopédie moderne, v® Armée.

* Végèce dit, en parlant des Romains : Utilius est milites fortes esse* quàm grandes. Cependant Suétone rapporte que Méron avait levé une légion magnifique dont les soldais, tous Italiens, avaient six pieds (cap. XIX), et une loi de Valenlinien I«S du 25 avril 367, fixe la taiUe des légionnaires à cinq pieds et sept pouces (Cod. Th., VII, tit. XIU, 1. 3). Mais il faut noter, d'une part, que le pied romain élaiUplus petit que le nôtre, et, d'autre part, que les soldats étaient pris alors dans la Gaule, dans la Germanie et dans la Grande-Bretagne, où les hommes étaient beaucoup plus grands que les Italiens. — Voy., sur la force prodigieuse des Romains, Montesquieu, Grand, et décad., p. 12 et 13.

* Cic, Tusculan., II, n« 16.

* Tit.-Liv., XXVIII, 45. — Virg., ^neid., I, vers 181 et suiv.

* Spartien, chap. 10.

LABOUREDBS-SOLDÂTS. ÎS

dats couchaient en plein air. L'usage des tentes qui étaient de peau ne date que du siège de Yeîes \

Cette frugalité, cette rigidité de mœurs des premiers Romains était, chez eux, moins une vertu de tempérament ou de raison qu'une vertu de circonstance et de nécessité. Du moins, tant qu'ils n'eurent à combattre que lesËques, lesYolsques, les Latins, lesSamnites qui, sans cesse défaits, revenaient sans cesse à la charge, et qui leur vendaient très cher des victoires qui ne produisaient rien, les Romains furent des modèles d'austérité et de tempérance. Mais quand enfin ils eurent soumis ritalie, quand ils eurent vaincu Carthage, quand ils n'eurent plus d'ennemis capables de leur résister, qu'ils furent tranquilles sur leur puissance et qu'ils eurent conduit à Rome les dépouilles de la terre, ils tombèrent dans tous les excès, et s'abandonnèrent à tous les vices. C'est ce que montrent, d'ailleurs, tous les peupies qui fondent leur existence sur la spoliation et l'as* servissement des autres nations. Tant que ces peuples ont affaire à des populations pauvres, qui ont peu de choses à leur donner, et qui savent défendre énergie quement ce qu'elles possèdent, il faut bien de nécessité qu'ils s'accoutument à vivre de peu. Mais si ces mômes peuples parviennent à subjuguer des nations opulentes et à se placer dans une situation où ils puissent jouir avec quelque sécurité du fruit de leurs rapines, on les voit se livrer à des profusions, à des orgies, à des débauches effrénées^.

Ainsi firent les Romains. Ils préludèrent à l'intempérance par la sobriété, et à la propriété par la rapine.

* Lamarque, uh, sup,, p. â3i.

* Dunoyer, DekLlibertéduiravM, Uv. IV, chap. IV. i

Leurs guenes, c'était la maraude internationale; leurs moyens légitimes de s'enrichir ^ le pillage systé-^ matique à Fëtranger.

lis avaient organisé le vol comme une industrie^ et le brigandage comme une institution.

Cette maxime de Caton : a La guerre doit nourrir la guerre , » motivait leurs déprédations. Ils trouvaient tout naturel qu'étant conquérants, les peuples conquis fussent leur proie. « On cherche maintenant, dit Gicéron y quelles sont les villes les plus riches et les plus opulentes , pour leur déclarer la guerre , sans autre motif que le désir de les piller. Il n'y a pas, dans les contrées que parcourent nos généraux, un temple sa-* cré, une ville sainte, une maison particulière à l'abri de leurs déprédations et de leurs violences ^ »

Ce que Cicéron dit ici des généraux doit s'entendre missi des soldats, en ce sens que les soldats, pillards enrégimentés, ramassaient pour eux les reliefs échap*pés aux razzias opimes de leurs chefs.

Mais ces reliefs étaient ordinairement peu de chose. Les généraux, en effet, laissaient peu de chose à glauer après eux, et la justice présidait rarement à la réparti^ tioii^ par leurs mains, des fruits delà conquête. Loia delà; on n'y apportait pas même, dit Montesquieu, cette justice de brigands qui admet une certaine pitibité dans l'exercice du crime. Les gros lots étaient pour l'état*^ major de l'armée, pour les consuls, le sénat, les patrie ciens. Le peuple, les soldats recevaient à peine de quoi vivre '.

J'ai dit que le soldat romain se nourrissait et s'équi-

« Cic, Pro lege JUanilid, 22, 23.

* Voy . notre ouyrage Du droit àfmtlheUj p. 41.

LABOURGURS-SOLDâTS. S7

paît primitivement à ses frais ' . Cet état de choses dura, en e£Pet, jusqu'à Tan 549 de Rome, car ce n'est qu'à l'époque de la prise de Rome par les Gaulois que la solde militaire fut instituée; et ce n'est qu'au temps de Calus Gracchus que fut rendue la première loi qui mit l'équipement du soldat à la charge du trésor public» sans rien diminuer de sa solde ^; double mesure qui fut reçue par le peuple comme un double bienfait.

Depuis lors, il n'y eut plus que des armées soldées ' , que des armées permanentes, uniformément équipées * et ne se dissipant plus, comme les armées précédentes, dès que l'ennemi avait disparu.

Depuis lors, les armées de terre traînèrent après

^ Voici en quoi consistait l'équipement d'un fantassin romain. Le fantassin du premier rang qui s'appelait princCy iceîai du second rang qui s'appelait hctëtaire^ celui du troisième rang qui s'appelait triaire^ portaient également un casque de cuivre surmonté d'un panache de trois plumes, rouges ou noires, droites et hautes d'une coudée. Les moindres soldats avaient la poitrine couverte d'un plastron de cuivre, de forme ronde, ayant douze doigts de la circonférence au centre. Leurs armes étaient l'arc et le javelot, l'épée ou la massue, et le bouclier. Ils avaient des garde-cuisses et des gantelets aux mains, des sandales aux pieds, et les plus riches une calapbracte, c'est-k-dire un vêtement de toile couverte d'écailles de fer, prenant le corps entre le eou et les genoux, et serrant la taille (Voy . à ce sujet Polybe, liv. VI, et Granier de Cassagnac, Hist, des classes noblesy chap. X).

• Tit.-Liv., IV, 50. — Plut. C, Gracch., V.

' La paye de l'infanterie était de trois as, on un peu plus de trois sous fiair jour, somme qui nous paraîtra considérable, si nous observons que, du temps de Polybe, le boisseau de froment, qui sans doute n'avait pas diminué de prix, ne valait que qualre oboles, k peu près dix sous et demi, et qu'un boisseau suffisait pour nourrir un soldat pendant huit jours (Lamarque, m6. su/)., p. 23i). Mais voy. ci-après, p. 30, noie 3.

* a L'uniforme date de l'époque tardive de l'enrôlement des classes pauvres qui n'avaient ni de quoi s'habiller, ni de quoi s'armer k leurs frais. La diversité des armes est un fait aristocratique, l'uniforme est un fait démocratique. » Granier de Cassagnac, ud.^mip.y p. 300 et 34â).

elles des armées d'esclaves, pour faire roffîce de valets, de serviteurs^ d'ouvriers. Les soldats eux-mêmes eurent des esclaves pour porter leurs armes, leurs bagages, ou au moins les pieux qui leur servaient à dresser leurs tentes. Caton d'Utique, homme de mœurs austères, n'en emmena pas moins de quinze avec lui, en partant pour l'armée comme simple tribun de légion ^ L'armée de Cœpion , forte de quatre-vingt mille soldats, ne comptait pas moins de quarante mille personnes à sa suite, la plupart esclaves ^.

Ceci donne le secret des immenses travaux, des aqueducs, des cirques, des tours, des ponts, des remparts et de tous ces prodigieux monuments, opéra magna potius quant necessartay que les armées romaines semaient, pour ainsi dire, sur leur route, à travers le monde vaincu '.

J'ai dit aussi que les laboureurs étaient seuls soldats. Par laboureurs, il faut entendre les opulenti (de opSf terre), les locupletes (de locus, fonds), c'est-à-dire les possesseurs de terre, les propriétaires fonciers, lesquels avaient seuls le droit, Thonneur et la charge de défendre Vager sacré et de porter au loin les armes romaines.

Ce droit, cet honneur, cette charge étaient proportionnés, dans leur exercice, au plus ou moins de fortune de chacun, et les cinq classes censitaires, dont nous avons parlé page 18, marquaient, à l'avance, pour chaque citoyen appartenant à Tune et à l'autre de ces classes, le rang qu'il occuperait dans les diverses

> Plut. CaU, i, 2.

* Voy. noire ouvrage Du droit à faisiveU, p. 145.

* Voy« i6fd., p. 300 et suiv.

LABOUREURS' SOLDATS. Sd

ariïies^ dans les diverses catégories régimentaires de la légion ' .

Ainsi^ les citoyens les plus riches, les patriciens, les premiers magistrats, étaient les chevaliers, les chefs ; et les citoyens les moins riches, les plébéiens, les censitaires campagnards, étaient les fantassins, les soldats'.

Quant aux citoyens de la sixième classe, aux pro^ letarii, dont nous parlerons bientôt, ils étaient exempts de droit du service militaire, par cela seul qu'ils étaient inopeSf c'est-à-dire sans terres.

La terre donc était le signe sensible du droit de porter les armes, en même temps qu'elle était le gage de la fidélité du soldat , tellement que lorsque le ser^ vice militaire, tombé dans Favilissement, ne fut plus qu'une corvée rachetable, ce fut encore la terre qui dut fournir son homme, ou supporter l'impôt de son prix *.

Ce système, qui faisait de la plèbe rustique la chair à canon de ce temps-là, finit par dépeupler la campagne de ses enfants les plus utiles et les plus vigoureux. Il suivait de là que la fleur de la population périssait dans les guerres et qu'une fois la patrie sauvée ou agrandie, il ne restait, plus pour recueillir les fruits de la victoire, que ce qui ne pouvait tenir l'épée : les femmes, les vieillards, les enfants, les prolétaires et les esclaves.

De là, la nécessité, pour Rome républicaine, après l'épouvantable destruction de sa noblesse à Cannes ^

' Voy. Lamarque, ti&. sup,, p. 232.

* La cayalerie n'était à rinfanterie que dans la proportion de un à vingl dans les premiers temps. Elle fut portée dans la suite k un dixième de i'infanlerie. Lamarque, u6. sup.

• Voy. ci-après chap. HI, $ 5.

d'armer huit mille de ses esclaves qu'elle récompense de leur bravoure en les affranchissant ^

De là, la nécessité, pour Rome impériale» de reniplir peu à peu ses armées d'Espagnols, de Gaulois, de Germains, braves étrangers qui faisaient, dit Tacite, toute la force de l'empire *.

De là, enfin, ces armées mercenaires qui, pour une augmentation de solde, faisaient et défaisaient les empereurs, et que les empereurs, pour ce les concilier, gorgeaient des exactions dont ils épuisaient le pays à leur profit*.

Ce fut Marins qui viola, le premier, le principe constitutionnel de la milice romaine, en enrôlant dans Tarmée, décimée par les guerres civiles, non seulement les inopes f les prolétaires, mais encore les esclaves^. Pareillement , après la défaite de Varus , Auguste recompléta ses légions avec des esclaves et des affranchis ; seulement, il ne les mêla point avec les autres soldats et leur donna un équipement spécial ^; — distinction que s'efforcèrent de maintenir, trois siècles plus tard, les empereurs Gratien, Yalentiuien et Théodose,

* Tit.-LiT., XXn, 57.

« Tacit., AnnaL, HI, 40.

' « On a accusé les exactions cruelles de Séyère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profil du t^oldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il était obligé d'acheter sur upe solde bien modique ? Les légionnaires révoltés disent dans Tacite : « On estime à dix as par jour notre sang et notre yie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes, des tentes, etc. » Le pauvre soldat qui payait la livre de viande cinquante-deux sous de notre monnaie^ et la plus grossière chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse de nouveaux adoucissemenls à sa misère, et de faire des révolutions pour les obtenir ! 9 Michelet, Hist, de Fr., 1, 97. — Voy. ci-après, p. 63, note 1.

♦ Plut., Marius, IX.

» Suél., Vie d'Octave, XXV.

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