ETABLISSEMENTS DE BIENFAISANCE
Assurément , rinfanticide et l'esclavage étaient des remèdes, des remèdes héroïques, contre la misère^ ; mais étaient-ils les seuls qu'on eût à employer pour le soulagement de Tindigeuce? Et, par cela seul que le paganisme n'a institué ni hospices ni hôpitaux proprement dits, est-il juste de dire que la bienfaisance lui était inconnue, et qu'il laissait mourir ses pauvres malades sans secours ni soins ?
D'abord, en ce qui touche les enfants, on découvre, dès l'origine de l'empire romain, la première lueur d'institutions nouvelles qui s'élèvent contre l'odieux usage de Tinfanticide, reste du sauvage dans Thomme civilisé*.
Auguste, le premier, accorda des secours temporels aux parents trop pauvres pour nourrir leurs enfants *, et Livie fit élever à ses frais un grand nombre d'enfants de sénateurs réduits à l'indigence*.
Nerva alla plus loin; il voulut que dans toute l'Italie on nourrit , aux dépens du public , les orphelins des deux sexes '^^
Trajan, son successeur, cherchant surtout à avoir des soldats, porta la majeure partie des secours de l'État sur les enfants mâles, en faisant ajouter aux tables frumentaires de Rome les noms de cinq mille enfants '. Dans quelques villes d'Italie, à défaut de ressources de ce genre, on avait créé une sorte de rente perpétuelle
^ Voy. ci-dessus, p. 24S et suiv., 2S$5 et suiv.
* Voy. Bioty De l'esclavage ancien, p. 95.
s Suét., Octave, XLI et XL VI.
* Naudet, Des secours pubL chez les Romains, cb. IV. — Mém, de VAcad, des inscripL, tom. XIII.
'^ Aurelius Victor, in Epist. August., cap. XIL
* Pline, Panéy, de Trajan, XXVI,
990 SOLUTION DU PROBLÈME DB LA MlSl^fi.
dont le produit se distribuait, par pprtipn ôétmniïlée, 9UX familles , jusqu'à la majorité des jeunes bénëfl^ ciaires ^ .
Adrien, les Antonins, MaroAurèle avaient établi des fondations de ce genre, -^ fondations qui subsistaient encore sous Pertinax et sous Macrin'.
Des particuliers imitèrent quelquefois |a munificence des princes. Pline donnait aux habitants de Cème, ses concitoyens, une rente annuelle pour élever leurs enfants'. A TerracinQi une femme, en mémoire de son fils, léguait, par son testament, une somme dont les revenus devaient servir à Tentretien de cent enfants de la campagne^. Une autre femme, Faustine, l'épouse d'Antonin, avait fondé une œuvre de secours pour les jeunes filles pauvres, œuvre à laquelle elle avait donné son nopo, Puellœ Fwsiiniance ^.
Ajoutons que deux passages du Digeste attestent que, sur l'excédant du revenu des villes, une portion devait être consacrée à nourrir les enfants indigents^ ; et que Dioclétien déclara nulle toute cession d'en^ fants faite par les pareut$ ^ titre de donatipu ou de vente ^
Les enfants pauvres n'excitaient pas moins de sym-» pathies en Grèce.
A Athènes, le Cynosarge, ancien temple cjédié à Hercule, était destiné à recevoir le dépôt des «nn
Naudety ub. sup., p. 77.
Ibid.
Pline, Ep. I, 8.
Giraud, ^i^^ du droit français au moyen <2aç, I. p, i64i
Voy. Wallon, m, p. 691.
Digest., lib. XXX, lit. I, § 4^7 et j22,
Cad. Just., Ub. IV, Ut. XLUl, |ijbul. '
fiTABLISSEMENTS DE BIENFAISANCE. 291
fauts illégitimes. Ils y étaient nourris et élevés aux frais de la république qu'ils étaieut appelés à servir ^ •
A Athènes, pareillement, la république faisait élever jusqu'à l'âge de vingt ans les 61s de ceux qui étaient morts en combattant pour elle ^.
Les anciens avaient donc, pour obvier à la misera des pères de famille pauvres, d'autres moyens que celui de se défaire de leurs enfants.
Et ceux que nous avons rappelés n'étaient pas les seuls. .
Nous citerons encore les édifices publics , affectés , dans quelques villes de la Grèce, sous le nom de gerusia^ ou de geronia, à recevoir d'anciens magistrats ou des vieillards peu favorisés de la fortune qui avaient bien mérité de la patrie '•
Nous citerons en outre la maison de Crésus, consacrée par les Sardiens pour y recevoir des vieillards auxquels leur grand âge donnait le droit de vivre exempts de travail *.
Nous citerons enfin la loi du Digeste, qui consacrait une portion de Texcédant du revenu des villes à nourrir les vieillards indigents ^
Eu même temps que le trésor public s'ouvrait pour soulager les misères privées, à Athènes, Fesprit d'as* sociatioii aidait les citoyens à lutter contre la détresse du trésor. Plusieurs particuliers s'étaient réunis en so* ciétés mutuelles de secours. La société s'appelait eranos et les sociétaires iranisie$. La société avait pour but le
* Suidas, au mot Kynocargos.
■ Boëckb, I, p. 395. — Baribélemy, Voy. du /. Anacharsis, eh. X.
* Vilru?., Architect.f lib. II, cap. 8.
* Ibid.
s mgeU., lib. XXX, Ut, h$H1 et 1».
soulagement des nécessiteux; elle garantissait un secours réciproque, et Ton attendait de celui qui Tayait reçu qu'il y contribuât, à son tour, lorsque ses affaires seraient devenues meilleures ^
Il existait à Rome, dans les derniers temps de la ré« publique, de pareilles associations de bienfaisance et de secours mutuels. Ces sociétés étaient connues sous le nom de sodalUates. Elles avaient une caisse com«mune où chacun contribuait par mois. Ces associations, dit Cicéron, composées d'hommes distingués et graves, produisaient beaucoup de bien ^. Elles n'existaient pas, d'ailleurs, qu'à Rome; on les voit en vigueur dans l'Asie, et spécialement dans la cité d'Amise, sous le règne de Trajan, toujours dirigées dans le même dessein, ad sustinendam tenuiorum inopiam, comme dit Pline*.
Les Romains de l'empire avaient établi une autre société de secours mutuels bien autrement vaste ; c'était celle qui résultait de Tinstitution civile du mariage.
Les Romains de l'empire définissaient le mariage une union intime qui, des deux époux, ne fait qu'une Seule âme; une participation entre eux de tous les droits divins et humains; une association qui leur fait partager tous les malheureux événements de la
vie*.
D'après cette définition du mariage, Rome devait nécessairement assujettir les époux à se fournir les ali-
* Boëckh, I, p. 401. — Petit, Lots de rAHique, V, 7, i.
* Villeneuve Bargemont, Hist, de Véoonom. polit. ^l^p, 197. » PJin., Ep. X, 93.
* Voy. L. S i D« pair, pot, — L, 1, D., De ritu nupt,^ etc.
étàblissbhents de bienfaisance. 293
ments el toutes les nécessités de la vie. Cette obligation est insérée dans plusieurs lois ^
Le père devait des aliments à tous ses enfants, même à ceux qui étaient émancipés, c'est-à-dire mat^ très de leurs droits. (L. 5, § 1. D, de agnosc. et al. lib.) Cette dette comprenait non-seulement ce qui était nécessaire pour la nourriture proprement dite, mais encore pour les autres besoins; et cela entraînait le vêtement, le logement, l'éducation, etc. ^.
A défaut du père, la mère était tenue des mômes obligations. — M., les ascendants. — Ces obligations, du reste, étaient réciproques de la part des enfants, même des enfants naturels.
Le père devait aussi des aliments à sa concubine enceinte ; mais c'était moins par égard pour la mère que pour Tenfant '.
Les empereurs avaient établi deux autres lois admirables : la première accordait au conjoint survivant, pauvre ou riche, la succession du prédécédé qui ne laissait point d'héritiers, et le préférait au fisc^; la seconde accordait au conjoint pauvre le quart des biens du conjoint riche qui n'avait pas songé à lui assurer des aliments ^
Rome impériale fut supérieure à elle-même dans cette partie intéressante de sa législation.
En résumé, les indigents de tout âge, de tout sexe, de toute condition, trouvaient, dans les associations et dans les institutions de bienfaisance des anciens, tous
* Voy. L. Si cum dotem^ XXU, $ 8, au Ùigest,
* S 12, eod, l. liv. XUU, D. De verb, signif.
* L. I, S 19» D. De ventr. m possess» miUendo ^ L. I, God. undè t>ir et uxar.
* AuUient.,prG?toreà, eod, et n. 53.
S94 SOLUTIQH nu KOBLiVE DB LA MIStRE.
les secours dont Us avaietit bei^in, tant en aialadie qu'en santé.
Esclaves, ils étaient saignés, malades, dans le valeiudinarium, ou infirmerie privée, dont chaque maison patricienne était pourvue.
Affranchis, ils trouvaient comme dients, dans la sportule de leurs patrons, uti refuge contre la faim^
Etrangers, Thospitalité leur ouvrait ses asiles ot pourvoyait à tous leurs besbinSé
Ouvriers libres, là jurande les accueillait et les mettait à Tâbri de la misère.
Pères, mères, époux, épouses, enfants, trouvaient dans la reconstitution de la famille légale, sous l'empire, un abri contre le besoin.
Prolétaires, plébéiens, vieillards^ enfants pauvres, tous étaient l'objet de la sollicitude la plus persévë^ rante et la plus étendue de la part du gouvernement et des citoyens riches.
Débiteurs eûfio , les mesures prises pm* les empe*^ reurs les préservaient du chancre de l'usure ^
Certes, c'étaient Ht des institutions de bienfiiisaBee pal enne qui donnaient, il faut le reeonnaiti^, à la cha^ rite chrétienne le temps de venir.
Si donc la misère a poussé de si profondes racines dans l'antiquité, malgré tous les effoits tentés pour l'extirper, ce n'eàt point parce que le paganisme n'avaitf selon Ghâteiubriand, pour se dé&ire des pautres et des infortunés, que deux moyeas cpie les chrétiens
^ Auguste employa des tmàs considéraUes il de» prêli gk-ataUs en faveur de quiconque pouvait donner une Caution du double (Suét., Aug,, XLI). Tibère fil mieux : ii institua une banque de prêts sans intérêt, pour trois ans, avec un capital. <te cent iiiillioii& de sesterces (Suet., m., XLVill).
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n'ont pas : l'infanticide et Tesclavage ; c'est encore fnotns, parce que, en Tabsence d'hospices et d'bôpi-* taux 9 les pauvres diables qui tombaient malades à Rome, et qui n'avaient pas de quoi se faire soigner, n'avaient plus qu'à mourir, selon Voltaire... Car, indé-^ pendamibeilt des institutions préventives et de bienfaisance que nous avons rappelées, le paganisme en avait créé d'autres, plus spéciales et plus directes, pour le sonlagetneht de l'indigence, en organisant le système de Sécddrs te pluà vaste et la taxe des pauvres la ptus étendue qui ait jamais encore existé chez aticune Dati<>n moderne* C'est ce qui nous reste à firôuVéf.
leg et agraHae.
Histoire politique et éeoBomique des lois agraires, chei les Romains.