‹ Du problème de la misère et de la solution chez les peuples anciens et modernesChapitre 74 sur 82 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

InefllcacUé de» moyeiui pratiqué* pour la aolalton dn proMème de la misère chez lea anelena. — - Conclnaton.

Résamé des efforts tentés par les Romains pour combattre et vainere la misère. — Vains efforts ! — La misère brise ses digues, et son flot monte toujours. — Pourquoi. •» Causes multiples. — Les sept têtes de l'hydre. — La principale est la guerre. — L'art de la guerre, seule science économique alors connue. — S'enrichir par la guerre, c'est s'appauvrir dans la paix. — Paix Improductive. — Ni industrie, ni commerce. — Plus même de commerce de grains. — Que devient l'or de Rome victorieuse P — Ploutocratie de eapitalistes, et aristocratie des populaces. — Extrémités et pas de milieu. — Classe moyenne anéantie. •— Vile multitude lui survit et lui succède. — Oisiveté. — Prolétaires. — Travail aux esclaves. — Justice aux mains des criminels. — JErarii. — Rome n'est plus qu'un cadavre. — Le pauvre n'a plus qu*à fuir. — Fuir Rome devient son idée fixe. — • L'Orient est son espoir. — C'est de rOrient que vient la lumière. — C'est de l'Orient que viendra son salut. — • In hoe signo vinces. — f.

Si jamais peuple chercha avec énergie à résoudre le problème fatal de la misère^ posé, comme un sphinx terrible, au cœur des sociétés antiques, ce fut assurément le peuple romain. Aucun peuple, en effet, n'a combattu le monstre avec des armes plus vigoureuses et des efforts plus multipliés ; aucun n'a dépensé pour le vaincre plus de soins, plus de temps, plus d*argent.

Nous avons vu que Vhériliié, la puissance paternelle, le patronat, Yhospitalité, étaient, chez les anciens, autant d'institutions sociales qui avaient pour objet de mettre à Tabri du besoin les esclaves, les femmes, les enfants, les clients^ les affranchis^ les étrangers pauvres.

Nous avons vu que les lots agraires, les lois an-nonaires, les fites ipulaires, les congiaria, la sporhile, les

itablissements et socîités de secours publics, étaient chez eux autant dlnstitutions de bienfaisance, qui avaient pour objet de suppléer, pour les classes nécessileuses, à l'absence des hospices et des hôpitaux de nos jours.

Nous avons vu que le travail industriel ^ abandonné ë'ftbofd eomme fsuvre vile aux setils esclaves et affrâii« chià, fut ouvert plus tard, concurremment avec ragriculture et les armes, comme une ressource honorable à tous les citoyens libres^ et que son organisation fut combinée de telle sorte, qu'en étant enchaîné irrévocablement à son métier^ l'ouvrier pût l'être en mdme temps à la certitude de pouvoir tirer sa mbsistanee de son iravaiL

Nous avons vu enfin que la providemce sociale, en même temps qu'elle réprimait à Rome les écarts de la pauvreté et les abus de la richesse, s'étendait, sous toutes les formes, à tous les âges, à tous les besoins, et que nulle part, depuis, nulle taxe des pauvres n'atteigait ni cette étendue, ni cette proportion.

£t pourtant tout cela fut vain I La misère marcha ci'oissant : vires Mquirii eundo. Les crimes augmeO'tèrent, et i'âge de fer parvint à son apogée, a II n'y eut plus ni pudeur, ni vérité^ ni bonne foi. A leur place parurent les fraudes, les ruses, les embûches^ la vio* leuca, et la criminelle passion de la propriété* Ou ne vécut plus que de rapine, etc. »

Fugere pudor, verumque fîdesque ; Iq quorum subierd iocuni firaudesque, daliqtiei lusidneque, et vis» et amor «celeratus liabeadi» Vivilur ex rapto, etc. *

Avec cela, les mendiants puUulèrMt, h prostUutioa

s'ëlargiti de pl«ft nombreurefl prîMiis i'ouTrirent % la race libre disparut sous la raea eiclavd, 1m eauipagoea alérilea ae dépeuptèrent^ là famine aoivit les disettes de blë»..{ Rome mourut enfiti du mal même qu'elle s'était^ depuk tant dé sièdea, cdtivuiaîirtflitet efforcée de guëriri

C'est que ce mal tenait à dei causes nntltiplei^ dont cbatune avait les sept têtes de Thydre : •^êerviius^ -«• fnmilim, *-^ Imtifundia^ **^ usurùf «^ «ecftf a{io, «*-« d«etlHi^

'^labort eic, etc.

Cest que ce mal avait sa source première là où les re« tnèdes appliqués ue pouvaient rattéiâdre*

Cette source première, c'était le fait méaae de re)cis« tence, le fait constitutif et normal de la république romaine, **» la guerre*

Les Romains n'ont jamais Vécu que pour combattre^ asservir tous les peuples, ^s'enrichir des dépouilles do l'univers. On peut dire môme que, depuis Tépoque où Romulus et ses successeurs s'ctaient mis en guerre avee leurs voisins pour avoir des citoyens, des iemmes «t it» terres^ jusqu'à celle ot Rooie, devenue la capitale du monde^ étendit son bras dMiinateur sur rSurope^ l'Asie et l'Afrique^ l'^randissement, la ooûquéle et les dépouilles de Tetioemi, furrat le principe de toutes ses institutions, le mobile de toutes ses entreprises» le but de toutes ses pensées^ la pensée de toute sa politique. L'art de la guerre, seule science économique aiofa eoniuie, Ait donc, pour les Romains^ le seul art possible de s'enrichir^.

* Voy. ci-dessus, p. 414.

* Voy. de Villeneuve Bargemont, Bist, de f^m», psM^i I, f . 1TS|

isa.wo.

448 llfBPFlCACITÉ BBS X0TEN8 PRATIQUÉS*

Mais, l'art de s'enrichir par la guerre, qu'est-ce autre chose que l'art de s'appauvrir dans la paix?

La force de Rome républicaine résidait tout entière dans la classe moyenne des citoyens propriétaires, des citoyens laboureurs. En temps de paix^ ces citoyens cultivaient eux-mêmes leurs champs. C'était leur seul moyen d'existence. En temps de guerre, ils quittaient la charrue pour le glaive, et composaient ces invincibles légions qui subjuguèrent le monde ^ Or, des six cent mille citoyens, — dont cent trente mille capables de porter les armes, — que comprenait le recensemeni général de la population romaine sous le consul Yalerius Publicola ^, il n'en restait plus, en Tan 149 avant J.-C, que trois cent trente-huit mille, dont la majeure partie était composée de prolétaires qu'une juste défiance, plus encore que leur pauvreté, tenait éloignés des armées. Ce cens tomba même à trois cent dix-sept mille, en l'an 131, ce qui fit que le censeur Metellus, effrayé, proposa de contraindre tous les célibataires au mariage. Ce cens, il est vrai, s'éleva, plus tard, jusqu'à quatre cent cinquante mille citoyens ; mais c'est alors que Tite-Live, efirayé à son tour du grand nombre de prolétaires et d'aifranchis qui en composait l'immense majorité *, fit entendre ce cri de tristesse : « Rome, qui levait contre Annibal, vin^Mroti légions, n'en pourrait qu'à peiue armer huit aujourd'hui^.

L'art de s'enrichir par la guerre avait amené ce ré* sultat I

Depuis, surtout, qu' Annibal avait passé l'Ebre, la

* Voy. ci-dessusy p. 23 et suiv.

* Voy. de Beaufort, Rep, rom.

* Voy. ci-dessu8y p. 8i.

* Voy. Diiruy et les auteurs qu'il cite, Hist de$ Rom., U, p. 41.

guerre avait décimé sans relâche la population militaire, c'est-à-dire la populatiou des campagnes. Quarante mille Romains au moins étaient toujours retenus sous les drapeaux, c'est-à-dire le huitième de la population totale et le quart peut-être des hommes propres au service. Aujourd'hui, on ne lève qu'un soldat sur cent habitants, et il ne sert que six ou huit ans. A Rome, on en prenait un sur huit, et il pouvait être jusqu'à vingt-trois fois enrôlé *. Un service si actif ne pouvait qu'être très meurtrier : et comme les pertes tombaient sur une classe restreinte, cette classe devait nécessairement décroître avec une désastreuse rapidité^. Dans les seules dix années de la guerre furieuse que se firent Marins et Sylla, cent cinquante mille Romains périrent par le glaive, et la perte des Italiotes fut au moins aussi considérable. Pendant cette courte période, le triomphe momentané de chaque parti fut signalé par des confiscations, des pillages, des incendies, des massacres, des destructions de villes. Il n'y avait pas, en Italie, de cité si petite qui n'eût vu dans son sein plusieurs révolutions, images réduites du grand bouleversement de la république. Au milieu de ces épouvantables catastrophes, la classe moyenne, celle des petits propriétaires, en général, attachée au parti de Marins, avait presque entièrement disparu '• Exposée depuis longtemps aux envahissements des riches, elle avait à subir encore l'insolence et la rapacité des colons militaires de Sylla qui, au lieu de cultiver les champs que leur général leur avait donnés, enlevaient par la force les récoltes de leurs voisins, et vivaient à leurs dépens

* Duruy, u6. sup.y p. 42.

• Voy. ci-dessus, p. 29.

* Mérimée, Essai sur la guerre sociale^ § 42.

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