SOLDATS-LABOUREURS
peuples ennemis et exposé à de continuels ravages, le laboureur-soldat, même vainqueur, avait plus à perdre qu'à gagner à la victoire. La guerre, en effet, ôte plus au vaincu qu'elle ne donne au vainqueur; et quand celui-ci revenait avec quelques gerbes de plus, ce maigi*e butin ne compensait pas pour lui la perte de sa chaumière incendiée, de sa charrue, de ses bœufs, enlevés, l'année précédente, par les Èques ou les Sabins^ .
Plus tard, il est vrai, quand Tltalie entière fut conquise, le soldat eut sa part à prendre dans de plus opimes dépouilles. Mais, nous l'avons déjà vu, les gros lots étaient pour l'état-major, et le soldat trouvait à peine de quoi vivre sur les restes. Donc, parti pauvre, le soldat revenait pauvre, et toute sa richesse était son champ, comme devant.
Régulus, d'ailleurs, n'en possédait pas un plus grand, et Manius Curius,le vainqueur des Samnites, déclarait citoyen dangereux teut laboureur qui ne s'en contentait pas ^.
Quand Régulus, à la tête de l'armée d'Afrique, demanda son rappel, ce fut sur le motif que la mort de son esclave et Tinfidélité de son mercenaire laissaient son petit champ dans l'abandon et sa famille dans la détresse *.
Le Romain de cette époque mettait sa gloire à conserver sa pauvreté, en même temps qu'il exposait tous les jour3 sa vie pour enrichir le trésor public. Chacun se croyait assez riche des richesses de l'État; et les gé-
* Michelel, Hist. rom., I, p. d53.
« Voy. Du droit à Voisiveté, p. 236.
8 Val. Max., IV, iv, 6.
34 CLASSES PAUVRES CHEZ LES ROMAmS.
néraux comme les simples soldats n'attendaient leur subsistance que du petit héritage qu'ils possédaient , tout fier qu'était cet héritage d'être cultivé par des mains glorieuses : Gaudebal tellus vomere lauréate ^.
Mâis^ plus de cent ans avant l'époque où Régulus exposait au sénat le péril de son petit bien , Licinius Stolon avait grand'peine à faire passer sa loi agraire qui réduisait les possessions domaniales du riche à cinq cents jugera ".
C'est dire que le soldat propriétaire^ qui n'était pas Régulus, et qui, forcé d'aller combattre au loin et de s'absenter longtemps^ ne pouvait pas demander au sénat son congés ni obtenir, pendant son absence^ l'exploitation de son champ aux frais de l'État^ se voyait, lorsqu'il rentrait dans Rome, vainqueur et ruiné, réduit à aller frapper à la porte du patricien ou du riche plébéien, pour lui demander à emprunter^ jusqu'à la campagne prochaine, de quoi nourrir sa femme et ses enfants.
C'est dire que l'hypothèque qu'il offrait de sa première victoire ne suffisant pas pour garantie de sa dette, force lui était d'engager son petit champ *.
C'est dire que les sept jugera du pauvre furent promptement absorbés par les cinq cents jugera du riche, et que les cinq cents eux-mêmes, augmentés de toutes les fractions qu'ils s'assimilèrent par force, par ruse, par prescription, se développèrent et s'élargirent au point que les petites propriétés disparurent complètement et que les grandes propriétés seules, les latifun--
1 Plin., Uht, nat,
• Ou 137 hectares. Voy. ci-après, cbap. V, $3, n* 4.
• Voy. Michèle!, ub, sup,^ I, p. 153.
SOLDâTS-LâBOUREURS. 35
dia, comme on les appelait, couvrirent et perdirent l'Italie ^
C'est dire enfin que, ruiïié par la guerre qui l'avait détourné de son champ, ruiné pour s'être trop fidèlement restreint à ses sept jugera de terre, ruiné par les emprunts, par l'impôt, ruiné par les lois mômes qui voulaient le relever de sa misère, le plébéien des campagnes, après la tentative des Gracques, comme avant, resta pauvre et obéré, à la merci de son créancier et du besoin, jusqu'à la fin de la république.
Heureux si quelque patricien , à l'exemple du décemvir Âppius Claudius, ne déshonorait pas son foyer après avoir usurpé son bien ! Heureux si, comme Virgiuius, sa main paternelle n'était pas condamnée, au retour, à plonger, dans le sein de sa fille innocente, le couteau sauveur qui , en la préservant de l'outrage , était impuissant à punir son lâche et riche suborneur !
Donc, la personne et la terre du pauvre ayant fini par s'absorber complètement dans la personnalité et dans la propriété du riche, cette absorption dut nécessairement amener celle de l'individualité du travail libre dans Texploitation commune du travail servile agricole, les domaines étant devenus trop considérables en étendue et trop agglomérés en peu de mains, de morcelés à l'infini qu'ils étaient primitivement, pour pouvoir être cultivés autrement que par des armées d'esclaves.
Alors le petit propriétaire dépossédé, qui ne voulait pas se ravaler jusqu'à chercher un refuge dans l'oisiveté des tribus urbaines, en tendant la main aux dis-
* Voy. ci-après, chap. Hï, S 3.
tributîons de ranuône^ n'eut plus qu'une ressource , celle de rester sur sa terre à titre de colon , ou de prendre part, comme mercenaire à gages, aux travaux rustiques des esclaves , sous la domination du grand propriétaire nouveau.
De là, rinstitution du colonat, dans laquelle vint s'éteindre la plèbe rustique libre.