PROLÉTAIRES
Trage, comment l’on parvenait à amuser la faim de l’oisiveté prolétaire Je dirai, dans le chapitre Y de celui-ci, comment l’on parvenait à la nourrir. Disons ici, en passant, comment elle était logée, couchée, vêtue.
Les Romains étant restés barbares tout le temps qu’ils furent purement militaires, et n’ayant commencé à civiliser le monde qu’après l’avoir pillé et asservi, Rome, à l’époque où les Gaulois la brûlèrent, c’est-à-dire trois cent soixante-quatre ans après sa fondation, ne renfermait encore que des cabanes couvertes de chaume. Rebâtie alors, elle le fut d’une manière un peu plus solide, mais non pas plus régulière. 11 n’y avait pus de rues; les maisous étaient confusément éparses, et, du temps de Pyrrhus, elles n’étaient encore couvertes que de lattes et de planches. Au commencement de l’empire, la plupart étaient en bois *.
Du temps d’Auguste, une voiture ne pouvait circuler dans les rues de Rome. On ne pouvait monter en char qu’à la porte de la ville *.
Ce ne fut que sous le règne d’Auguste que la ville éternelle commença à posséder de beaux édifices ; après avoir été incendiée par Néron, elle fut bâtie avec une véritable splendeur *.
Les prolétaires en étaient-ils mieux logés pour cela? (' Une multitude innombrable de gens végétaient, dit Michelet, nourris des distributions publiques, logés dans les combles de ces vastes maisons de Rome, insulœ, où
* Voy. Du droit à roisiveté, p. 68 ii 130.
* Adam, Antiquités romaines.
* Voy. GaUus, or roman scenes of the time of Augustus, by Becker; trausiated by Fréd. Metcalfe, 181S.
* Adam, u6. sup.
s’entassaient, à la hauteur de sept étages, toutes les misères de l’Italie »
(( Pour arriver au haut, dit Martial, il faut monter deux cents degrés »
Les rues, d’ailleurs, où étaient ces maisons étaient si étroites que les vis-à-vis voyaient les uns chez les autres, et que les voisins pouvaient se donner la main sans sortir de chez eux
C’est principalement dans le quartier Subure que nichait la plebecula romaine. La principale rue de ce quartier, la voie Siiburane (sub urbe") était montueuse, étroite et rem|)lic d’une boue noire et dégoûtante, à laquelle venait s’ajouter la fange des courtisanes de bas étage dont elle était infectée *.
Ce qui ne faisait pas que les loyers de ces taudis fussent à bon marché.
* Pour le prix que coûte le loyer d’un logement ténébreux, dit Juvénal, on aurait à la campagne une maison tout entière avec un jardiné •> Pour avoir dans la ville un local assez modeste, et encore à un élage supérieur, il fallait mettre au moins deux mille sesterces (quatre cents francs environ) et trois mille, si l’on voulait demeurer en bas®.
L’immense majorité du peuple romain ne pouvait donc avoir pour habitation que des masures semblables à celle où Juvénal nous représente « cette pauvre femme
' Michelet, llist. rom., II, p. 274.
• Martial, Vll, 9.
’ Martial, I, 87. — l’alercul., II, 14.
‘ Martial, II, 17, et XI, 02, 79.
• Juv., Sal. 3, vers 221.
• Plut., Sylla, I.
PKOLÉTAIRES.
exposée à l’intempérie des saisons, tandis qu'elle tourne son fuseau ' . »
Dans les appartements d’un ordre plus relevé, il n’y avait pas de vitres aux fenêtres ; on les fermait avec du filet, de la toile de lin, de la corne on de la pierre transparente.
Il paraît que la même pièce (atrium) servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de salon de compagnie, d’atelier, de galerie. On y étalait simultanément la vaisselle, les images des dieux, les portraits des aïeux, les objets fabriqués, etc. La lumière n’y pénétrait que d'en haut, et, comme il n’y avait pas de cheminée, tout y était ordinairement très enfumé
Les meubles étaient à l’unisson de la demeure. Les meubles des Romains riches pouvaient se distinguer par la beauté, la pureté des formes, mais ils ne possédaient qu’à un faible degré le mérite de la commodité, de la . convenance, de la propriété, que l’esprit d’invention et'le génie scientifique sont parvenus à imprimer parmi nous à une multitude d’ustensiles. Leurs sièges étaient élégants, mais fort durs, et leurs chars, assis sur l’essieu, sans ressorts ni soupentes, n’étaient guère plus commodes que nos chariots de roulage
Les Romains ne connaissaient que les cadrans solaires, salaria, et les horloges d’eau, clepsydrœ. Pour remplacer les montres et les pendules, ils avaient un esclave, àorologête, dont toute l’occupation était d’observer les heures et de les annoncer.
Le changement des années se marquait par un clou planté solennellement, tous les ans, sur les murs du
‘ Juvén., Vlll,43. — Naudel, üém. del'Acad. ilesinscripl.,\\\l,i0. * Adam, Antiquités romaines, U, p. 389 et 390 de la Irad. franç.
CLASSES PAUVnES CHEZ LES ROMAINS.
temple de Jupiter, au commencement du mois de septembre.
Une monnaie de cuivre grossière suffisait à tous les besoins.
Quant aux vêtements , les Romains , les patriciens môme, n’avaient pas de chemises; ils portaient immédiatement la laine sur la peau. Les étoffes de lin étaient chez eux très rares et du plus haut prix*.
Mais ce qui distinguait le citoyen romain des autres habitants de Rome, c’était la toge que lui seul avait le droit de porter, et sans laquelle il ne pouvait paraître décemraenl en public •
C’est pour cela que Virgile appelait le peuple romain gens logaia *, et que Strabon appelait togali les citoyens romains qui se trouvaient dans les provinces *. Un jour, Auguste voyant une partie de la plèbe romaine habillée de méchants manteaux , s’écria avec une indignation pleine de mépris : En Romanos rerum dominos, gentemque logalam ' ! La plebecula romaine, en effet, portait, au lieu de toge, une tunique brune sans manches, qui la confondait avec les esclaves et qui la faisait appeler tunicalus popellus par Horace et puUâ sordida veste turba
* Adam, ub. sup., Antiquités romaines, II.
• Les llomains ne connaissaicnl ni le papier ni les plumes. Ils écrivaieril en leltres majusr.ules sur des feuilles de papyrus ou sur du parchemin avec des poini;ons de fer ou de bois. Ils ignoraient absolument l’art do multiplier les copies par l’imprimerie. Ils n’avaient aucune idée de rétablissement des postes, et faisaient porter leurs lettres par des messagers (Adam, Ibid.). Voy. ci-aprés, ch. lil, § 6.
• IMin., vil, £p. 3.
‘ Virg., Æneid., I, vers 288.
‘ Strab., 111,101.
* Suélon., In August., LX.
’ llor., Epist. Vil, lib. I, C6.
Digilizedhy.Qiogle
PROLÉTAIRES. 5i
par le poëte Calpurnius'; d’où la distinction établie entre les logati et les lunicati appelés aussi pullali *.
La plupart des plébéiens couchaient sur la terre ou sur des matelas que Sénèque décrit en ces termes :
U Des herbes de marais s’échappant à travers les trous d’une mauvaise toile »
Leurs aliments ne les distinguaient pas beaucoup plus de la condition servile; du pain grossier, de la puis (mélange de farine de blé avec des légumes siliqueux; qu’on faisait cuire dans l’eau bouillante), tel était le fond de la nourriture du peuple romain, l’unique nourriture du grand nombre ^
Un morceau de pain, panem, assaisonné de fêtes et de jeux, circenses, et distribué chaque jour gratuitement à chacun des trois cent vingt mille oisifs dont nous avons parlé, constituait, pour cette masse dégradée, la plus grande somme de bonheur qu’elle pût ambitionner. Cltlellas dùm portem meas, disait-elle ; pourvu que je porte mon bât, c'est-à-dire pourvu que je mange et que je boive et que je dorme, sans travailler, quid meàreferü Que m’importe que ce soit la monarchie, la république, ou l’empire qui me nourrisse et m’amuse! J’ai un bien qu'aucune révolution politique ne peut m’enlever ; ma misère!
Ne pouvant, en effet, être enrôlés dans la milice, comme trop pauvres pour en supporter les charges; ne
• Caipurn., Eclog., Vit, 26. *
• Dict. des antiq. rom., y" Toca.
’ On lil dans le Dict. des antiq. rom. ; « On appelait pullali les gens \êlus d'un drap appelé de la couleur pu/la, noir ou gris de fer. C’était celle que portaient les gens du peuple, les pauvres. »
‘ Son., De vild beald, c. 25.
• Naudel,u6. sup. — Un liommc vivailavcc deuxos{à peu près dixeenlimes) par jour. /6id. etSencc., Cpisl.lS. — Voy. ci-dessus, p. 27, noteS.
[,î CLASSFS PM'VriES CHEZ LES HOMAINS.
pouvant, d’autre part, ôtre forcés à exercer un métier manuel, en leur qualité de citoyens romains, les prolétaires tiraient, de cette double impossibilité, leur misère, et de leur misère, le droit de ne rien faire , et de leur droit à l’oisiveté, le droit à l’assistance, droit qui les faisait tous rentiers de l’État. Aussi, les registres civiques leur imporlaieut-ils moins que les registres aunonaires; et la tessère frumentaire leur parut-elle toujours chose plus utile en leurs mains qu’une arme glorieuse, et moins déshonorante qu’un outil.
Tous les jours , ori voyait la plèbe inoccupée , la turba forensis , comme l’appelait Cicéron , promenant son oisiveté tumultueuse au forum, au champ de Mars, sur les places publiques, dans les poptnœ'. Là, elle mendiait, elle gueusait, elle faisait de la politique. La politique était pour elle un autre amusement, et un amusement fructueux, car sa voix comptait dans les comices} elle en savait le prix, et la vendait au plus offrant. Eu s’abaissant jusqu’à l’acheter, les grands lui avaient appris à ne pas rougir de se vendre
Lorsque Tibérius Gracchus conçut la noble pensée de renvoyer a«ix champs la populace urbaine dont Rome était encombrée, non seulement cette foule oisive refusa l’aisance que Tibérius lui offrait avec le travail , mais elle poussa la lâcheté , et la passion de ne rien faire, jusqu’à laisser assassiner sans le défendre le courageux tribun qui combattait pour elle’.
' Voy. sur ces tapis francs, notre ouvrage Du droit à l’oisiveté, p. m.
» Voy. p. .'W eltl2; clci-après, ch. III, §8, n®3.
’ Appieri dit exprcssénient fiue les seuls parlisans de Tibérius étaient dans les tribus nisluiues, et qu’il fut tué sans résistance quand la iiioissou eut appelé boi s de Rome les gens de la campagne.
Dioitized bv
CITOYENS OUVRIERS
Rien ne pouvait tirer le prolétaire de l’indifférence politique dans laquelle les divers partis auxquels il s'était vendu l'avaient plongé. Tout était amusement pour son oisiveté repue; — tout, jusqu’à la chute successive des têtes de ces grands dont les largesses l’avaient nourri, dont les spectacles et les fêtes l'avaient tant de fois enivré.
Une seule chose l'affecta, dans les révolutions de la république et de l’em|)ire ; ce fut lorsque, après la victoire de Paul-Émile, le sénat se passa de lui'. Alors, le pauvre citoyen, le prolétaire oisif, le noble gueux, qui n’avait que son vote à vendre pour gagner sa vie, se trouva dépourvu de son unique ressource, .\lors, privé du seul trafic que comportait sa qualité de quirite, de citoyen romaiu, plus d’un prolétaire, pour suppléer ou échapper au pain de l’anuôue, se fit mendiant ou bandit , — deux métiers libres qui ne déshonoraient pas D’autres, brisant leur blason quii itaire, se suicidèrent comme citoyens et dérogèrent à leur noblesse jusqu’à se faire manœuvres et artisans.
Suivons-les sous cette transformation servile.