‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 17 sur 76 · Étrangers domiciliés · texte numérisé non relu

Étrangers domiciliés

Pertorini, — Hostet, — L«tir nombre. — Exclus du droUdecUé. — Conséquences.

— Relégués dans les métiers avec les affranchis et les esclaves. — L'empire

est moins sévère ^ur eux que la république. ~ Mais, charges compensent

avantages. — Plus à perdre qu’à gagner.

Dans l’origine de la fondation de Rome, tout étranger qui s’y fixait devenait citoyen romain. Ce fut même la politique des rois qui la gouvernèrent d’imposer l’obligation de le devenir à tous les peuples vaincus’, politique à laquelle Cicéron attribue le degré de puissance où était élevé le peuple romain de son temps ’.

La république se montra moins prodigue du titre et des droits de citoyen. Les étrangers furent admis,

• Tac., Annal., XIII, 26, 27.

• Tile-Live, I, 8. — Tacit., Annal., XI, 2i.

• Cic., Pro BaWo, 31.

ÉTRAKGERS DOMICILIÉS.

comme par le passé, à résider dans la ville, mais ce fut à titre d'étrangers domiciliés seulement.

On donnait le nom d'étrangers, peregrini, à tous les habitants de la ville qui n’y avaient pas droit de bourgeoisie. Le nombre en était considérable, et dépassait celui des citoyens On qualifiait d'étrangers non-seulement ceux qui étaient originaires de pays non soumis à la domination romaine, mais encore ceux dont le pays d’origine était soumis à cette domination. Les Italiens , les Latins , avant qu’on leur eût accordé le droit de bourgeoisie romaine, étaient, à ce titre, réputés étrangers, tout aussi bien que les Grecs ou les Gaulois.

Le nom d’/io«(is, qui signifie ennemi, signifiait également étranger — Adversus hosteh alema aueioritaâ e»to, porte la loi des Douze Tables ’ ; ce qui prouve qu’on avait peu de sympathie pour les étrangers, à Rome. On eût dit, en effet, que c'était leur faire une sorte de grâce que leur permettre de respirer le même air que les Romains. On les séquestrait des citoyens, dont ils étaient encore distingués par le nom et par l'habillement. 11 leur était sévèrement défendu de prendre le nom d’une famille romaine et de porter la toge, qui était le vêtement propre du citoyen *. L’empereur Claude renouvela ces défenses, et fit trancher la tête à des étrangers qui, en y contrevenant, se portaient pour citoyens romains

' Sénèque, Consolât, ad Helv., cap. VI. — De BeauforI, Rip.rom., V, p. 68.

• Feslus, V' Hostis. — Cic., De offi., 1, 12.

• Colliofr., leg. XII tab., lab. VI.

‘ Plin,, IV, Ep. 2.

• Suelon, m CW., XXV.

Un magistrat spécial, prœlor peregrinus , jugeait les différends qui survenaient entre étrangers*.

Ne jouissant d'aucun des privilèges des citoyens romains, ils pouvaient être battus de verges et expulsés de la ville, en cas de trouble, par mesure de police. Ils ne pouvaient contracter mariage avec des Romaines, ni exercer le droit de patronage sur leurs affranchis, ni disposer de leurs biens par testament. Après leur mort, leurs biens étaient dévolus au fisc. Inutile d’ajouter qu’ils n'avaient pas le droit de suffrage , qu'ils étaient exclus des légions , et qu’ils ne pouvaient aspirer aux dignités de l’État^.

Cependant, les Romains finirent par se relAcher peu à peu de leur sévérité excessive à l’endroit du titre de citoyen. Mais ce ne fut que comme contraints forcés, qu’après avoir concédé quelques privilèges à certains étrangers, ils étendirent le droit de bourgeoisie d'abord à une partie du Latium, puis à tout le Latium, puis à une partie de l’Italie, puis à toute l’Italie, par suite de la guerre sociale qu’avait soulevée contre la république la résistance qu’elle apporta à faire jouir ses alliés des droits qu’ils avaient acquis au prix de leur soumission, de leurs richesses et de leur sang*.

L’empire se montra plus favorable aux étrangers que la république.

Bien que quelques auteurs aient dit que ce fut Adrien, d’autres que ce fut Antonin, d’autres que ce fut Marc-Aurèle, qui, le premier, étendit le droit de bourgeoisie romaine à tous les habitants de l’empire

• Tile-Live, XIX.

’ Voy. de Beauforl, Rép. rom., V, p. 71 et suir.

* Voy. Mérimée, Essai sur la guerre sociale.

PROVINCIAUX ALLIÉS

romain, il parait constant que l'initiative de cette grande mesure politique n’appartient qu’à l’empereur Caracalla ' . Depuis lors, il n’y eut plus que ceux qui habitaient hors du territoire de l’empire qui fussent censés étrangers. Depuis lors , étranger ne signifia plus que barbare. C’est dans ce sens qu’il était dit que, dans cette capitale du monde, il n’y avait d’étrangers que les barbares et les esclaves*.

Mais, précieux que pouvait être le droit de bourgeoisie romaine aux étrangers qui en étaient revêtus , sous la république, ce droit, sous les empereurs, comportait si peu d’avantages et tant de charges qu’il y avait plus à perdre qu’à gagner à jouir des prérogatives coûteuses qui y étaient attachées*.

Aussi, les étrangers domiciliés à Rome continuèrvitils à y résider, sans autre avantage réel que celui des métiers et de l’industrie, dont l’exercice leur était dévolu , à défaut de citoyens romains qui consentissent à s’y livrer, concurremment avec les esclaves et les affranchis, sous la république , et dont les profits individuels vinrent se fondre, avec toute la classe ouvrière, dans le vaste monopole du travail national créé au profit de l’État, sous l’empire.

§ IV

Pr«TlDetaax allié*.

Ennemi» vaincDs. — GenI laillable et eortéable. — Préteur*, gouverneur*, pu* Llicaiiii. — Leur* dépense*, leurs eiaclion*, leurs rapine*. — Aulne* de* provinces. — Dépopulation des campagnes. — Misère générale.

Il était une autre classe de pauvres appartenant à

’ Voy de Beaiiforl, ub.sup., p. lOi.

* Voy. de Beaufort, ub. sup., p. 68 et 104.

* Plin., Pan«g. de Trajan, XXXVII. — De Beaufort, ub.sup., p. 113.

Rome, non comme enfants de Rome, mais comme ennemis vaincus; — c’étaient les provinciaux ou alliés, n autre espèce d’esclaves que Rome exténuait à son service, et avec lesquels elle enchaînait l’univers *.»

Tout le territoire de la république se divisait eu deux grandes parties : l’Italie et les provinces; l’Italie profitant des avantages de la conquête achetée de son sang; les provinces frappées de l’impôt foncier que ne payait pas fltalie, et désignées sous le nom de stiptndiaria, tributaires.

Les provinces conquises étaient partagées, relativement à leur organisation administrative, en villes alliées, eu veetigales, en colonies et en municipes.

La qualification d’alliées appartenait aux villes qui avaient opposé aux légions romaines on courage invincible, et qui, sans conserver toute leur indépendance, avaient obtenu de l’ennemi commun des conditions assez avantageuses pour être réputées libres.

Les vecligales étaient des villes conquises dont le vainqueur avait puni la résistance par l’impôt.

On appelait colonies les villes qui n’avaient succombé aux armes du vainqueur qu’après une longue et vigoureuse résistance, et dont une partie des habitants avait été déportée et remplacée par des soldats romains.

Enfin, les villes qui avaient montré le plus de tiédeur pour la conservation de leur liberté et opposé le moins de résistance à l’usurpation romaine furent érigées en municipes, c’est-à-dire en villes municipales, jouissant du privilège de s’administrer ou de se gouverner elles-mêmes, suivant leurs propres lois, sous la seule sui-veillance d’un magistrat romain.

. ‘ MaalMquiea, Grand, et Déead., IX.

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PROVIKCIAUX ALLIÉS. 9S

Les magistrats supérieurs, envoyés de la métropole dans les provinces pour en prendre l’administration, avaient le titre de proconsuls, de propréteurs, de présidents, de gouverneurs.

Ils étaient investis, à la fois, de l’autorité publique, judiciaire et militaire. Leurs fonctions étaient graluites, c’est-à-dire graluites pour l’État, car elles étaient pour les provinces une charge non moins lourde à porter que celle des impôts dont elles étaient accablées.

Les gouverneurs n’étaient pas seuls à piller les provinces.

Les gouverneurs volaient en grand, et, dans cette vaste curée, ils avaient encore à laisser à leurs subalternes bien des profits honnêtes. Celui-ci abandonnait à ses lieutenants le choix des quartiers d’hiver, dont les villes achetaient à grands frais l’exemption : magnas dabani pecunias, disait Cicéron ‘ ; tel autre abandonnait à ses tribuns le soin de veiller aux réparations des routes qu’on ne réparait pas, ou qu’on réparait mal, si l’on savait s’entendre avec les inspecteurs des travaux *.

Après le gouverneur et ses agents venaient les publicains , autre tyrannie plus dure que la première. Celle-ci, en général, ne frappait que les communautés; la seconde atteignait les individus, même les plus obscurs.

Si, du moins , elles ae fussent l’une ou l’autre combattues ! mais, presque toujours, il y avait accord entre elles. Quand, par miracle, les publicains ne demandaient rien au delà de ce qui leur était dû, un gouver-

* Cic., 2t.

• Duruy, Hisl, du Rom., ch. XXI, § 5. .

CLASSES PAL’VnES CHEZ LES HUMAINS.

iicur cupide leur forçait la main, et les associait à ses rapines. Si le gouverneur était intègre, c’étaient les publicains , surtout depuis que l’ordre des chevaliers où iis se recrutaient avait les jugements, à Rome, qui menaçaient, qui entraînaient. La probité devenait un crime'.

Quand les provinciaux avaient répondu à toutes les exigences des gouverneurs, de leurs agents et des publicains; quand ils avaient payé tous les impôts, fourni toutes les corvées, satisfait à toutes les réquisitions, ils ii’en avaient pas fini avec l’avarice romaine ; il fallait encore recevoir avec de grands et coûteux honneurs les nobles qui traversaient leurs villes , entretenir par des dons renouvelés le zèle des patrons, prévoir de loin les élections , et gagner d’avance le futur élu. L’édilité menait à la préture, au consulat; c'était donc à qui s’attacherait les édiles en leur faisant, pour les jeux qu'ils devaient au peuple , les plus magnifiques présents. La province d’Asie dépensait pour cela seul , chaque année, deux cent mille sesterces, et, quelquefois, aQn d'ajouter aux plaisirs du peuple, un gouverneur envoyait aux édiles, scs amis, comme Pison à Clodius, six cents provinciaux pour combattre et mourir sous la dent des panthères et des lions *.

Ce n’était là que le malheur d’un petit nombre : l’usure pesait sur tous. Dans la Narbonnaise, il ne se remuait pas un écu sans un citoyen romain; il ne circulait pas nue pièce d’argent qui ne fût portée sur les livres des négocianLs dont la province était remplie; toutes les affuires étaient entre leurs mains, et ils

' Ibid.

• Cic., Ad Quint., I, t-3. — Id., In Pis., de prov. cons. — Et Duruy, ub. sup.

:d bv Coogit

PROVINCIAUX ALLIÉS

avaient pour l’usure une si vieille expérience qu’il n’y a pas à s’étonner si le taux, lequel était de douze pour cent, si l’intérét montait à quurante-huit pour cent Les Allobroges devaient à Fonteius ou à ses préte-uoms trente millions de sesterces Presque toutes les villes de la Carie étaient débitrices d'un certain Cluvius de Pouzzole; Salamine, en Chypre, de Scaptiiis, prétenom de Brutus. Ce Scaptius, pour se faire payer, tint avec quelques cavaliers le sénat de Salamine assiégé, et si longtemps, que cinq sénateurs moururent de faim Toutes les taxes de la Cappadoce, plus de trentetrois talents par mois, ne suffisaient pas à payer les intérêts de l’argent que Pompée avait prêté à Aiiobarzane. Aussi, disait Cicéron, il n’y a pas de roi plus pauvre, ni de royaume plus misérable

Le roi et le royaume de Bithynie n’étaient pas moins obérés. Marins lui ayant demandé quelques troupes auxiliaires de ses sujets, le roi répondit : u La Bithynie est déserte et ruinée. Mes sujets ! demaiidez-les aux publicains qui les ont réduits en servitude »

Qui ne connaît les exactions de Verrès?

Comme Darius ou Xcrcès, Verrès donnait des villes à ses amis : Lipari à un compagnon de table; Segeste à la comédienne Tertia ; Herbite à Pippa, le scandale de Syracuse

Ces exactions dépeuplèrent les campagnes. A l’arri-

■ ' Cic., .td VI, t.

* Cic., Pro Fonteio, init.

* Voy. sur l’oppression des provinces par les usuriers Justin, XXXVIII, 3, 7. — Cic , Epist. fam., Xlll, 58.

‘ Duruy, ub. tup.

* Diod., XXXVI, 3.

* Cic , m Yerr,

vée de Verrès en Sicile, il y avait, sur le territoire de Leontium , quatre-vingt-trois fermes; il n’y en avait ]ilus que trente-deux à la troisième année de sa préture; à Motyra, le nombre était descendu de cent unatre-viugt-huit à cent trois; à Herbite, de deux cent cinquante-sept à cent vingt; à Argyrone, de deux cent cinquante à quatre-vingts. Dans toute la province, plus de la moitié des terres labourables furent abandonnées; il semblait que la guerre et la peste, tous les fléaux réunis, avaient passé sur l'ile. Et lui, couché dans sa litière et couronné de fleurs, il traversait, au milieu de muettes malédictions, ces campagnes désolées '.

D’après Cicéron, Verrès ne fut possible que parce que cent autres gouverneurs, coupables comme lui, l'avaient précédé ; entre eux et lui, il n’y avait que la diflërence du moins au plus. ((Combien, s’écrie l’orateur, n’y a>t-il pas eu de magistrats prévaricateurs en Asie! combien en Afrique! combien en Espagne, dans la Gaule, en Sardaigne, partout’! »

Plusieurs furent accusés, quelques-uns condamnés, qui payèrent chacun une amende de trois millions de sesterces : (( Misère, disait Cavidius, l’un d’eux, pour laquelle je ne comprends pas qu’on puisse honnêtement condamner un ancien préteur. » Mais le plus grand nombre échappait; car le successeur d’un magistrat accusé étouH'ait les plaintes des provinciaux, arrêtait les témoins, priait, menaçait, et, par la crainte d’une nouvelle tyrannie, faisait garder sur l’ancienne un prudent silence.

(( Les droits de nos alliés! dit Cicéron; mais il ne

* Duruy, ub. sup.

• Cic,reir., 11,65.

PROVINCIAUX ALLIÉS

leur est pas môme permis de dôplorer leurs malheurs »

Un jour, les habitants d’Argyra, trop lourdement imposés, osèrent réclamer ; leurs députés manquèrent expirer sous les verges, et la ville fut menacée de payer au préteur, en outre de ses dîmes, quatre cent mille boisseaux de blé et soixante mille sesterces. A Etna, scs agents arrachèrent aux laboureurs, en outre de la dîme, trois cent mille boisseaux de blé; à Lcontium, et à Herbile, quatre cent mille

Quand Cicéron prit possession de son gouvernement de Cilicie qu’Appius venait de quitter, il ne trouva partout que populations éplorées et gémissantes : «On eût dit qu’une hôte féroce, non un homme, avait passé par là »

Cependant, de cette province ruinée, abîmée à ne s’en relever jamais, il sut tirer lui-même, en douze mois, sahis legtbus, deux millions deux cent mille sesterces ^

■ Par ce que le plus honnête homme put faire sans blesser les lois, et par ce qu’il excuse, jugeons de ce que les peuples souffraient !

• Voici en quels termes Cicéron résume l'administration du gouverneur Pison : Acbaia exhausta; Thessalia vexata; laceralœ Alhena; Dyrrachtum et ApoUonta exi~ nanila; Ambraeia dtrepla; Parlhini et Bullienses illusi; Epirus excisa; Locri, Phccii, Beolii exusti; Acarnania, Amphilochia, Perrhœbia Alhamanaque gens vendila; Mace-

' Ihid., 27.

* Ibid. — El Durny, ub. sup.

• Cic., Ep. fam., V, 20.

» Ibid. >

donia eondonata barbaris ; Ælolia amtssa ; Dolopei ^nttiniique montant oppidit atque agrt$ exierminati ' .

(( Nos provinces gémissent, dit ailleurs Cicéron; les peuples libres se plaignent; les rois crient contre notre avidité et nos injustices. Jusqu’aux rives lointaines de l'Océan, il n’y a pas un lieu si obscur, si caché qu’il soit, où n’aient pénétré les déréglements et l’iniquité de nos concitoyens. Ce n’est plus la force, ce ne sont plus les armes, ni les guerres des nations qui pèsent aujourd'hui sur nous, mais leurs larmes, mais leur deuil, mais leurs gémissements *. »

Popolallon mixte.

EnfanU. — Femme». — Vieillard». — Débiteur». — Mendiant». — Bandit». — Pro»IMuées. — Aliéné». — Malade» et infirme». — Prisonnier».

En dehors de la plèbe urbaine et de la plèbe rustique, ou plutôt, au-dedans de l’une et de l’autre population et en dépendant, il existait d'autres pauvres, ou enfants de la misère, appartenant également aux provinciaux alliés. C’étaient, notamment : les enfants, les femmes mariées, les vieillards, les débiteurs, les bandits, les mendiants, les prostituées, les aliénés, les malades et in Ormes, enfin les prisonniers. Nous allons faire connaître la condition de chacune de ces classes de malheureux.

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