FAMILIA
gnail que l’autorité absolue du maître sur tous les membres de sa gen$.
Femmes, enfants, esclaves, tous dépendant du père de famille, n’existaient comme personnes, ni dans la famille, ni dans la cité -, ils n’avaient à eux tous qu’un nom, celui de la gau représentée par son chef.
« Quelque nombreux que soit le cercle de la famille autour du foyer, dit Michelet, je n’y vois qu'une seule personne, le père de famille, possesseur actuel, génie actif de la maison, dieu vivant pour ses enfants, sa femme et ses esclaves. Le vieux génie de la famille barbare est un génie farouche et solitaire ; les enfants, la femme , les esclaves sont des corps , des choses et non des personnes : ils sont la chose du père, qui peut les battre, les tuer ou les vendre.
» La femme est la sœur de ses fils. Dès que, selon l'ancien usage, le fer d’un javelot a partagé les cheveux de la fiancée, dès qu’elle a goûté au gâteau sacré, eonfarrealto, ou que l’époux a compté au beau-père le prix de la vierge, œemplio, on lui dicte la formule; on l’enlève ; elle passe, sans le toucher des pieds, le seuil de la maison conjugale, et tombe, selon la forte expression du droit, in manum cirî. Sou mari est son maître et son juge. Pour qu’il ait droit de la mettre à mort, il n’est pas nécessaire qu’elle ait violé sa foi : il suffit qu’elle ait dérobé les clefs ou qu’elle ait bu du vin.
U A plus forte raison, le sort de l’enfant est-il abandonné au père, sans condition. L’enfant monstrueux est détruit à l’instant de sa naissance; le père peut vendre son fils jusqu’à trois fois ; il peut le mettre à mort. Le fils a beau grandir dans lu cité, il reste le même dans la famille; tribun, con.siil, dictateur, il
CAt'SES DE LA UISÈRE.
pourra toujours être arraché par son père de la chaise curule ou de la tribune aux harangues, ramené dans la maison, et mis à mort aux pieds des lares paternels »
Ainsi, chaque maison, dotmis, était une domination, et chaque chef de maison, dominus, un maître dont le pouvoir était sans bornes.
Celte constitution de la famille romaine qui put, dans les premiers temps, faire sa force, devait nécessairement, à la longue, entraîner sa chute.
Pour quiconque, en effet, observe de haut les faits de l’humanité, le foyer domestique des anciens est un foyer de compression et de haine, d’où sortent, à la fois, animés du même cspi it de vengeance, trois corps distincts, qn’on voit poindre et se développer, à travers l’histoire, contre la cité romaine, savoir : les esclaves, les épouses et les fils de famille.
Nous les avons vus tous trois à l’œuvre *.
Nous avons vu surtout à quelles extrémités le joug odieux des maris avait fini par pousser les femmes.
L’une des causes les pins actives de leurs ressentiments était la facilité avec laquelle les maris pouvaient légalement se séparer d’elles par le divorce.
Non-seulement les Romains faisaient divorce avec leurs femmes pour des raisons graves, telles que la stérilité, l’inimitié du gendre avec la belle-mère, les mauvaises mœurs d’une épouse, son impudicité, mais encore pour les causes les plus légères ; le mari ne rougissait pas même de les alléguer. C’est ainsi que C. Sulpitius Gallus répudia son épouse pour être sortie nu-tête hors de sa maison; que Q. Anteslius Vérus
' Michelet, llist. rom., 11. p. 97.
• Voy. ci-dessus, p. C9 et suiv., 98 cl suiv., 102 et suiv.
FAVIUA.
répudia la sienue pour l’avoir surprise, dans la rue, causant tout bas avec une courtisane ; que P. Sennpronius Sophus en usa de même, parce que sa femme, à son insu, avait assisté aux jeux. Cicéron lui-môme, tout partisan qu’il était de la bienséance, i*épudia sa seconde femme Publilia, parce qu’elle parut se réjouir de la mort de Tullia '.Quelques-uns faisaient divorce, parce que leurs femmes étaient vieilles; d’autres, parce qu’ils étaient déjà convenus avec une autre femme de l’épouser. C’est à quoi Juvénal fait allusion, lorsqu’il dit : « D’où vient que Serlorius est si vivement épris de Bibula? Ce n’est pas son épouse, c’est la beauté qu’il aime. Que la peau se fane, qu’il survienne trois rides, que l'émail de ses dents se ternisse, et que les yeux se rétrécissent : Faites votre paquet, lui dira un affranchi ; votre aspect nous dégoûte ; vous vous mouchez trop souvent ; partez, vous dis-je, et sans délai : nous attendons un nez plus friand que le vôtre » Ët comme le mari gagnait la dot lorsqu’il répudiait sa femme pour cause de mauvaise conduite , il arrivait quelquefois qu’on prenait pour épouses des femmes déréglées, pourvu qu’elles eussent une dot considérable; c’est ainsi que C. Titinnius épousa, de dessein prémédité, Fannia, femme impudique, afin de la dépouiller de sa dot, lorsqu’il la répudierait sous prétexte de ses déréglements *.
Nous avons vu, page 1Ü7, le terrible complot féminin qui fut le résultat de cette conduite indigne des maris, au commencement du cinquième siècle de Rome.
’ Voy. Home et tes novateurs. Etude sur Catulle.
* Juven., Sal., VI.
' Bouebaud, Comment, sur h loi des Douze Tables, I, p. 077.
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CAUSES DE LA MISÈRE-
D:ins le siècle suivant (o40), après la promulgation de la fameuse loi Oppia, qui défend à toute femme d’avoir à son usage plus d’une demi-once d’or, de porter des habits de diverses couleurs, de se faire traîner en char à Rome ou dans toute autre ville, éclate un nouveau complot. Cette fois-ei, ce n’est plus seulement aux jours des maris qu’il est attenté, c’est leur race même que les femmes ont résolu d'anéantir, en rompant tout commerce avec eux, en ne voulant plus devenir mères , en portant une main infanticide sur le fruit odieux qu'elles sentent en leur sein
Ce moyen ne leur ayant pas réussi, les femmes recourent à la coquetterie et aux caresses. Cette fois, le succès couronne leurs efl'orts ; elles assiègent toutes les rues, le Forum, les portes des tribuns et, l’an S58, la loi Oppia est abrogée ’.
Mais comme, d’après l’ancien -droit, la femme pouvait, en se mariant, sc réserver l’usage exclusif de la majeure partie de sa fortune, ce que l’on appelait dos receptitia (biens paraphernaux) , et ce qui mettait le mari dans la dépendance de son épouse *, vingt-six ans après l’abi;ogation de la loi Oppia (584), parut la loi Focoma, sa sœur puînée, laquelle, en excluant les femmes des successions et attribuant toutes les hérédités aux mâles % ralluma la vengeance et renoua la ligne des femmes. Les preuves ne s’en firent pas attendre; car, lors des massacres du ti iumvirat, nombre
’ Ovid., Fasl., lib. 1, vers 620; et lib. Il, vers 423.
* Boiicbaiid, up. sup., 57t.
* Monlcsqiiicu, Esp. des lois, liv. Vit, cli. XIV.
* Voy. b ce sujet le Commentaire de Bouduiiid, I, p. 933.
* Voy. Justin., Institut., § 3, De legilim. agnat. success. — El Boucliaud, I, p. 573.
FAHILU.
d'époux périrent de la main ou du fait de leurs épouses
Que pouvait-il résulter de cette altération, de cette décomposition de la famille? Rien autre chose que l'aMtardissement des races, l’appauvrissement du sang romain et un dégoût général pour la reproduction de l’espèce.
Aussi, dans ce désordre général des mœurs, vit-on s'élever à Rome et dans toute l'étendue de l’empire une véritable conspiration contre le mariage. Tout le monde sc réfugiait dans le célibat comme dans un asile inaccessible aux soins et aux charges de la famille; et plus d’un empereur, depuis Auguste, se vit obligé de punir, par des édits, cette manie stérile. « Un censeur invitait sérieusement les citoyens au mariage, comme à une corvée patriotique, et l’État s’emparait des successions dévolues aux célibataires récalcitrants^. »
« Au champ des noces, au champ du mariage, il n’y a plus, dit un commentateur, que des ronces et des épines, qu’une affreuse stérilité; presque partout règne le célibat, le pernicieux célibat, qui désole, ravage, anéantit la cité. L’habitude du libertinage, l’égoïsme, un parti pris de vivre avec plus de liberté, plus d’aisance, puis, en dus temps si difficiles, le découragement de mettre au jour des malheureux, ont fait que les hommes, pour la [ilupart, ne veulent pas devenir pères, ne veulent pas entendre parler d’union conjugale, de légitimes nœuds *. »
Misère ! misère !
* App., De bell. eiv., IV, 13 et 23. — Le Gris, vb. rup.
* Blanqui, flist. de l'écouom. polit., I, p. 70.
* Le Gris, Elude sur Catulle, p. 2SS.
CAUSES UE LA HISÈRB
§ in.
Latinmdla.
Territoire primilirde Rome ; part de chacun. — Arec l’agrandlasement de loger romanut l'agrandiuenl les besoins. — Lutte des pauvres et des riclies. — Ceux-ci ont le dessous. — La petite propriété s’absorbe dans la grande. — Villa. — Basileiat. — Cent domaines n'en forment plus qu'un. — Inconvénients de la grande culture. — Culture par esclaves. — Patcua. — Plus asseï de blé pour nourrir Rome. — Ëmeutes, peste, famine. — Laiifundia perdidere llaliam.
Le territoire primitif de Rome, celui qui fut annexé à la conquête ou à la fondation de la ville éternelle, étant très circonscrit *, chaque citoyen ne reçut en partage que deux jugera de terre cultivable, lesquels furent portés plus tard à sept’.
Chaque citoyen cultivait alors son champ, et le produit qu’il en retirait sulhsait à ses besoins et à ceux de sa famille *.
Mais, au fur et à mesure que Rome étendit ses conquêtes, les limites de l’ager romanus reculèrent d’autant, et, avec elles, s’élargit le cercle des besoins, de l’ambition, des passions à satisfaire.
Dans la lutte d’intérêts opposés qui s’agitèrent dans ce cercle agrandi, les pauvres naturellement voulurent avoir une plus grande part, et les riches encore davantage. Mais les riches, nécessairement, à l’intérieur pendant la paix, comme à l’extérieur pendant la guerre, eurent encore le dessus sur les pauvres.
Donc, après avoir pillé le monde comme préteurs ou consuls, et les alliés comme gouverneurs, les patri-
' Voy. ci-dessus, p. 22.
’ Voy. ci-dessus, p. 22.
• Voy. ci-dessus, p. 23.