‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 37 sur 76 · I.ATIFLNDIA · texte numérisé non relu

I.ATIFLNDIA

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champs de vastes latifundia, dont l’immense étendue ne put être cultivée que partiellement et par des mains esclaves ; ce qui était tout profit pour eux ; car les esclaves étaient une propriété des plus fructueuses, à cause de leur rapide multiplication que favorisait leur exemption du service militaire. De là, il arriva que les hommes puissants s’enrichirent outre mesure , et que l’on ne vit plus que des esclaves dans les campagnes de Rome, veuves de leurs anciens cultivateurs libres »

La petite culture, confiée à des mains libres, avait porté l’Italie au plus haut degré de prospérité ^ ; la grande culture, abandonnée à des esclaves, consomma sa décadence Cette idée complexe, Pline l’a exprimée en ces trois mots : « Latifundia perdidere Italiam »

An premier abord, cette assertion peut sembler contestable, car la grande culture donne un produit net plus considérable, et ce produit est l'élément principal de la richesse d’une nation. Mais à quel prix ce produit est-il obtenu? Si la petite culture, au point de vue économique, le cède à la grande; si elle laisse dispo-

■ App., De belt. av., lib. I, p. 608.

* « L’agriculture fut à son plus haut point de perfection dans les deux siècles qui suivirent l’établissement des lois iiciniennes pendant lesquelles les lois agraires furent religieusement observées (A'oy. ciaprès, ch. V, S 3, n“ 4). C’est l’époque de la division des propriétés, de l’emploi de la population libre à la culture, de l’invention des méthodes savantes. Alors la population libre s’accroît; l’Italie produit plus qu’elle ne consomme; elle exporte au dehors ses grains... “ (Durcau de la Halle, Econom. polit, des nom.).

* « Le produite! la valeur des terres diminuent. Le produit du blé n’est que de quatre pour cent. Le revenu d’un arpent ou d’un demi-hectare des meilleurs prés n'est que de soixante francs » (Dureau de la Halle, ub. sup.).

* Plin., XVIII, 7, S 3. — Durcau de la Malle, u6. sup., Il, p. 228.

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CAUSES DE LA MISÈDE

ilible une part moindre de son produitbrui, c’est surtout parce qu’elle en donne davantage au salaire du laboureur, c’est parce qu’elle entretient plus debras.Lagrande culture dépense moins et donne plus de l’evenus; la petite culture consomme davantage, et, dans un pays qui n’a point d’industrie, assure une plus nombreuse population de travailleurs. Or, que fallait-il à l’Italie? Ce n’était pas la richesse : — la conquête lui livrait celle du monde; — c’était, pour y maintenir sa place, une nombreuse population d'hommes libres, et c’est précisément cette population que les latifundia lui enlevaient

Les latifundia eurent un autre résultat non moins funeste, c’est qu’après avoir substitué comme moins coûteux le travail servile au travail libre dans la culture des champs, ils Unirent par supprimer le travail servile lui-méme, comme entraînant encore trop de dépense. Le pâturage, en effet, prit partout la place des terres arables, et l’on ne vit plus dans les campagnes de Rome que de nombreux troupeaux paissant sous la conduite de quelques esclaves rares et disséminés®.

Est-il vrai, ainsi que l’affirme un illustre écrivain moderne, que le pâturage rapportât plus .aux grands propriétaires que la culture des terres en blé ne rapportait aux petits, et qu’encore aujourd’hui « c’est par intérêt, non par paresse, que le cultivateur des plaines accorde la préférence à la paitorizia sur le maggesi* ».

' Wallon, De l'esclavage, part. Il, ch. IX.

• Voy. De Sismondi, Disl. de la chute de l'emp. rom., I, p. 51 . — El noire ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 257.

' « Il a été prouvé, h la grande confusion des économistes, que la campagne romaine donnait au propriétaire cinq pour cent en pâturages, «t qu’elle ne rapporterait qu’un et demi en blé... Le revenu

LATiFUMtlA. lôl

Ce qu’il y a de certain, o’cst que, profitable peut-être aux grands propriétaires, la substitution des prairies aâx terres à labour fut ruineuse pour les petits*. Ce qu’il y a de certain, c’est que Rome, qui, sous le système de la culture en petit, fournissait de blé les provinces les plus éloignées, avait fini, sous le système des poicua et des latifundia, par ne plus pouvoir vivre que du pain qu’elle tirait des provinces soumises à son empire**. C’est à l’Afrique et à la Sicile que nous demandons notre pain, disait Yarron, et c’est à Cos et à Cbio que nous allons faire nos vendanges*. De sorte que ritalie était devenue tributaire du monde* et que la vie de Rome se trouvait, comme le disait Tibère effrayé, « à la merci de l’onde et des vents «

De la, tout naturellement, les disettes qu’il était si facile de produire à Rome et qu’y firent éclater tant de fois les auteurs des guerres civiles*, les blés reçus daus les magasins publics ne formant l’approvisionnement que d’une année*.

A toutes les époques de son histoire, Rome, avec un territoire des plus fertiles, a eu souvent à souffrir de la disette, et le peuple-roi, au milieu de sa gloire et de sa puissance, s’est souvent trouvé en dangér de mourir de faim. Une fois, entre autres, la famine est pour lui

d’an hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même mesure dans un des meilleurs départements de la France • (Chàleaubriand, Uimoires Soutre-lombe, Vlll).

' Voy. ci-après, cli. V, § 4, n“ 4.

* Voy. Du droit à foitiveU, p. 257.

• Varr., II, Prœf, 3.

* Colum., 1, Prcef., 20.

' Tacit., Annal,, III, 54.

• App., De bell. eiv., V, p. 1060, 1128.

’ Voy. ci-après, ch. V, $ 4.

CAUSES DE LA NIsÈHE.

si cruelle, qu’un graud nombre de citoyens se précipitent Toloiitiiirenu'iit dans le Tibre'. Quelques nniiées après, Rome soufTre encore de la disette, et, pour qu’elle soit sauvée, il faut que Cicéron lui expédie des grains du fond de la Sicile; encore n’écbapperont-ils que par miracle à la rapacité des pirates".

C’est, du reste, par le nombre des famines que peut se compter, à Rome, le nombre des améliorations opérées dans les affaires du commerce et de la navigation. Une première famine, sous Auguste, est suivie de l’établissement d’une flotte et de magasins publics pour la vente des blés; une seconde famine, sous Tibère, donne lieu au système des primes à l’importation des grains ; une troisième, sous Claude, décide le prince à faire réparer le [mrtd'Ostie; une quatrième, sous Néron, procure aux marchands de blé une exemption de droits; une autre, sous Antonin-le-Pieux, fait rétablir le port de Terraciue; une autre, sous Marc-Aurèle, est suivie d’un approvisionnement pour sept ans; une autre, sous Commode, fait prendre des mesures fatales aux accapareurs, etc.

D’autres famines amenèrent d’autres résultats.

Ammicn Marcellin rapporte qu’une sédition effroyable eut lieu, sous Constance II, en l'aunée 553, à cause du manque total de vin*, et c’est à ne pouvoir compter les passages, soit de saint Ambroise, soit de Symmaque, soit de Libanius, soit des lois des empereurs ellesmêmes , dans lesquels il est raconté qu’à plusieurs reprises les magistrats chassaient sans pi lié les esclaves

* Voy. Le Gris, Elude sur Virgile.

* Voy. ibid.

' Blaoqui, Bût. de tècon. polit., I, p. 81.

* Am. Marcel., lib. XtV, cap. VI, St.

ISt'RA.

fugitifs et les mendiants qui accouraient à Rome, de tous les points de l’empire, lorsque la famine gagnait rilalie et surprenait la capitale du monde au milieu du luxe de ses fêtes et des fantaisies ruineuses des empereurs*.

La famine et la peste, aidées de la guerre et des émeutes, étaient ainsi devenues le mal chronique du peuple romain’; ce qui fait dire à un historien que, lorsque Rome se reposait des agitations de la politique, elle se voyait tourmentée par les fléaux de la nature*.

Sans doute, ces fléaux n’étaient pas dus qu’à la grande culture ; le peuple s’y trouvait en quelque sorte condamné par son état de guerre continu, par son mépris du travail industriel, par le pernicieux usage de lu fl-umentalion*, et par les vices qu’engendrait son droit à l’oisiveté citoyenne; mais l’état de misère dans lequel il végétait, et les disettes de blé qui suivirent l’absorption des petites propriétés par les grands domaines n’en eurent pas moins pour cause directe le système funeste des latifundia. Pline a donc eu raison de dire que la grande propriété perdit l’Italie. Latifundia perdidere Italiam.

§ IV

DHira.

CapiUl-tem» et capital-argent concentrée en peu de malna. — Coniiéquencet. — L'emprunt, — L'usure. — Qu'élail-ce que l’usure centiaime? — Et l'aanra oncUrt ? — Et l'aa u$uraire? — Manière de supputer l'as usurairc. — C'est aux calendes de chaque mois que se payaient les intérêts. — Rapacité des fœnérateurs. — Ëmeule populaire du mont Sacré. — Concessions des patriciens. — Loi des Douse Tatilea. — L'intérêt légal est abaissé de douze à un

* Cod. Théod., lib. XIV, til. 18, I. un.

* Hor., Od.,XXI, lib. I.

* De Ségur, Hist. rom., I, ch. Vit.

* Voy. ci-après, ch. V, § 4.

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TAISES DE LA MISÈRE

ponr cent. — Malt, en faU. le taux de douie pour oent prirtni. — C'eat l’u.^ «ure Cftuésime, — Loi Licinia de fitnore. — Loi Duitlia. — Cca lois rognent •enlement 1rs onglet de l'uaure. — C'est le< arracher qu'il faut. — .Système d* crédit par l'Èlal, et de la Banque du peuple. — Remède pire que le mal, — Rèrorme radicale du tribun Cenuciut: — Abolidon de tout droit de prélibation. — Crédit gratuit subslitué au ci-édit payé. — Le nuiuum subelilué ail feetm». — Réaullals de ce système de mulualilé et de gratuité du erédit. — ‘ Misère plus grande. — L'usure échappe A loulea Ire pénalilés. — Ses ruses. — Retraite du peuple sur le mont Janiculc. — Nouvelles eoncessiont des patriciens. — Le peuple demande, non plus l'abolition de l'Intérêt, malt Kaholilion de toutes les dettes. — A bas le capilal I — Banqueroute générale réduite par César à une perte de vingl-ciuq sur cent. — Mort du crédit. — L'usure renaît plus vivace. — Prêts A doute, A quaranle-hnll, A sohanto-dix pour cent. — Vtura eanguinolenta. — Le peuple est dévoré Jusqu’aux os.

Deux tyrannies pesaient sur Rome, au temps de la monarchie : la tyrannie de la royauté, la tyrannie du capital.

De ces deux tyrannies, les patriciens abolirent la première exercée contre eux par les rois, et maintinrent la seconde exercée par eux contre le peuple, en confisquant l’une et en aggravant l’autre, à leur profit, sous la république.

De sorte que la république ne fut, pour les patriciens, qu’une mutation de pouvoir avec augmentation de richesses, et, pour les plébéiens, qu'un changement de joug avec aggravation de misère.

La tyrannie du capital, autrement dit l’usure, est la maladie endémique de tout état purement agricole. Ce fut la lèpre de Rome monarchique comme de Rome républicaine.

Le capital-terres et le capital -argent étaient concentrés dans un petit nombre de mains à Rome; d’où les prodigieuses richesses de quelques-uns et l’excessive misère de tous les autres ' .

' Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 19; el ci-dessu», p. tS el 34; et ciaprès, ch. III, $ 6, p. 189.

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