V8URA
loi des Douze Tables, l’iutérét fut abaissé à un demi pour cent par un plébiscite de l'aii 406 ' , ce taux, réduit à sa proportion la plus minime, parut encore, pour les épaules de la misère, surtout de la misère séditieuse, un poids trop lourd à porter; et, puisqu’un simple plébiscite pouvait introduire, en matière de prêt, un taux d'intérêt moindre que celui fixé par la loi décemvirale, il parut à la plèbe qu’il n’y avait nulle raison pour qu’un autre plébiscite u’aboltt pas l’intérêt tout à fait.
Alors, des tribuns se mirent à appeler les investigations de la multitude sur l’origine du capital, et, ajirès avoir soumis à l’examen des parties intéressées à le détruire ses divers modes de transmission, ils les entratiièrent facilement à douter de sou droit de prélibation, de dime, d'intérêt.
.\lors, du sein des masses agitées surgirent ces maximes subversives de la démagogie tribunitienne : ('Tout ce qui, dans le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est une spoliation. L’intérêt est un vol commis par celui qui ne fait rien contre celui qui travaille. L’intérêt est une taxe abusive prélevée par le capital sur tous les objets de consommation ; c’est le plus effroyable abus que le génie du mal ait jamais imaginé. Le système fondé sur la fiction de productivité du capital, justifiable peut-être à une autre époque, est désormais illégitime. Son impuissance, sa malfaisance est démontrée. C’est lui qui est la cause de toutes les misères du peuple ; donc l’intérêt du capital doit se compenser entre tous les produc-
‘ Ta«it., iiiMct., VI, 16. — TiL-Liv., VII, 37. — Beauforl èl Duruy, ub. sufi.
CAUSES DE LA MISÈRE
leurs; donc il faut rendre gratuite la circulation des ca> pitaux en l’assimilant à rechange des produits ; donc le crédit gratuit doit remplacer le crédit payé, etc., etc. »
Auteur et propagateur de ces maximes anti-sociales, le tribun Genucius formula en loi positive la doctrine spéculative de In gratuUé du crédit, doctrine toute nouvelle, dont le séduisant paradoxe parvint un moment à voiler aux yeux du peuple la désastreuse absurdité. Donc, l'an de Rome 411 (545 ans avant J. -C.), le démagogue Genucius fit acclamer parla multitude souveraine, comme principe fondamental de la transformation économique qu’il se proposait d'opérer, l’illégitimité et l'immoralité de toute rente, de tout produit de capitaux piétés'. En conséquence, défenses furent faites aux capitalistes de retirer aucun intérêt de leur argent, ne fanerare liceret , dit Tite-Live *; et, de par la loi Genucia, l’intérêt fut aboli, velita usure, dit Tacite *.
Alors, la tnuliialilé des services devint la morale en action de la gratuité du credû,' c’est-à-dire que le »m- (uum * remplaça partout le fenus ', et qu’on ne connut plus d'autre prêt que le commodalum ou l’échange.
Comme on le voit, la théorie du crédit payé et du crédit gratuit, qu’un cherche à faire prévaloir de nos jours comme une nouveauté, n'est pas nouvelle.
' Voy. Rouchaud, Comment, sur la loi des Douze Tables, p. 383.
• Tiù-Liï., VU. 41.
’ Tacil., Annal., VI, 16. — Quelques commentaleurs lisent, dans le lexlc (le Tacite, versura au lieu du i4sura, mais le sens est le même. Voy. lioiR'liaud, ub. sup.
* Ul ex MEO Tuusi fiai, disent les Institules (lib. U, lit. IX, $ 1).
' Feenus ou /ènus vieul do frtus, fruit, portée, produit. Boucliaud, P.-37S,
DigiliztL
l'SURA.
D’après la définition qu’en donne Bouchaud, on appelait mu/uum le prit à con$omplton, c’est-à-dire le prêt par lequel, soit de l’argent, soit autre chose fongible ou susceptible de remplacement, consistant en poids, nombre et mesure, était livré à quelqu’un, de manière que la propriété lui en fût transférée, à la charge néanmoins de rendre un jour une autre chose de même genre, de même quantité et de même qualité
Il y avait donc beaucoup de différence entre le mu- (uum et le fenus, bien qu’on les ait souvent confondus l’un avec l'autre. Plaute établit très bien la distinction qui existe entre eux lorsqu’il fait dire à l’un de ses personnages : Nam $i mutdas non potero, cerlum est sumam FENORK distinction que confirment les jurisconsultes * et les empereurs et qu’un commentateur précise en ces termes : Mctcum à fekore hoc dislat, quod mutuum «tne luurû , FENUS c«m «suris sumitur . . . *
Voici, d’après ces autorités, les différences qui existaieut entre le mutuum et le fenus :
1“ Le prôt-mutuum était gratuit ; le prêt-/en«s portait intérêt; conséquemment, le mutuum tenait de la nature du contrat nommé eommodatum, ou prit à usage ; le fenus approchait davantage du bail à loyer.
2° Le mutuum avait pour motif l’affection et l’envie d’obliger; une cupidité insatiable avait imaginé le fenus.
3° Le mutuum n’avait rien que d’honnête ; le fenus était une chose infâme aux yeux des gens de bien *.
‘ Comment, sur les Douze T<U>ks, p. 379.
' Plaut , Àstnaria, acl. 1, sc. 3, vers ult.
* Voy. L. 33 au Digest., De rebus ereditis.
* Voy. L. 6, Cod. Theod., De denuntiat., lib. II, lit. IV.
* Nonius Uarcellus cité par Bouchaud, p. 380.
* Bouchaud, ub. sup., p. 380.
CAl'SES DE LA MISÈRE.
Quoi qu’il en soit, le muluum ne prévalut sur le fenxu, dans les mœurs romaines, qu’en théorie ; car, en pratique, il ne se trouva aucun préteur assez désintéressé pour placer son argent sans profit, ou en échange d’ohjets dont il n’uvait que faire. Aussi, qu’arriva-t-il? C’est que toutes les bourses se fermèrent, et que, pour se les faire rouvrir, les emprunteurs renoncèrent au bénéfice de la loi. Alors, pressés par le besoin, les emprunteurs en passèrent par tout ce que le préteur voulait, et les conditions qu’ils étaient forcés d’accepter leur étaient beaucoup plus onéreuses qu’auparavant. « L’usurier, dit un historien, chassé de la place publique, puni par les lois, se cache, et n’en est que plus exigeant; car il faut lui payer maintenant, outre le prix de son argent, le déshonneur qui le frappe et les risques qu’il court »
Aussi, malgré les fortes amendes auxquelles le peuple condamnait les capitalistes trouvés en contravention le peuple, à la fin de la guerre du Samnium,se trouvait plus pauvre que jamais : la misère atteignait même les grandes familles. Le fils d’un consulaire, Véturius, n’ayant pu payer les frais des funérailles de son père, fut retenu dans Yerga$tulum de C. Plautius, son créancier, au mépris de la loi Papiria Pœiilxa, de l’an 429 de Rome, qui abolissait la contrainte par corps pour dettes Un jour qu’il put s’échapper de sa prison, il courut au Forum tout couvert de sang, comme le vieux centurion de l’an 260, et implora la protection tribunitienue Tous les patriciens, tous les riches
* Duruy, Bill, des Rom., I, 256.
* Tit-Lif., X, 23.
* Voy. ci-dessus, p. 106.
* Duruy, Bût- des Rom., I, p. 256.
usorà. 187
prirent fait et cause pour Plautius. Il y eut de longues émeutes : Longa» et graves sedttiones, dit Zonare ' . Le peuple sortit de Rome l’an <K)6 (288 ans avant J.-C.), et s’établit sur le Janicule Pour la dernière fois, ce moyen réussit, car la frontière était encore trop rapprochée de la ville pour que les grands courussent les risques d’une guerre civile. En ce moment même, l'Étrurie remuait; on nomma dictateur le plébéien Hortensius, qui ramena le peuple dans Rome après avoir obtenu pour lui la confirmation de la loi Genucia sur l'abolition de l’intérêt, et de la loi Papiria Patilia sur l’abolition de l’emprisonnement pour dettes \
Mais, dit Tacite, au fur et mesure qu’on réprimait les extorsions de l’usure, les fraudes pour éluder la loi se reproduisaient sous mille formes, avec une surprenante fécondité*.
D'un autre côté, les magistrats, dans les nombreux procès qui survenaient entre les créanciers et leurs débiteurs , plus touchés de la mauvaise foi de ceux-ci que de leurs plaintes, avaient, dans leurs jugements, moins égard aux lois qui abolissaient l’intérêt, qu'aux conventions qui le rétablissaient par des engagements volontairement et librement consentis. Aussi la loi Genucia finit-elle par tomber totalement en désuétude; Veleri jam more fœnus receptum erat*, et, l’au de Rome
« Zon., VIII, î.
• Beaufort, Rép. rom., VI, 3S4.
• Til.-Lit., Epit., XI.
* Duruy, «6. wp. — • Plus tard, l’an de Rome 361 (193 av. J.-C.), le sénat rendit une loi, la loi Sempronia de are aUeno, qui étendit aux Latins et aux alliés la loi Genucia de fcenore, qui ne liait que les seuli citoyens de Rome (Tit.-Lir., XXXV, 7).
* Tacit., Annal., VI, 18.
‘ App., De bell. civil., I. — Tacit., ilfiiKiJ., XI, 18 et 17.
CAUSES DE LA MISÈRE
G64 (70 avant J.-C.), le préteur A. Sempronius Asellio, ayant voulu la faire revivre, fut tué par les créanciers ameutés contre lui, dans une sédition excitée par un tribun du peuple, L. Cassius, prenant parti celui-là pour les créaiiciei-s, au milieu même de la place publique*.
Alors, la guerre sociale, et la guerre civile qui l’avait suivie de près, ayant ébranlé toutes les fortunes, et le pillage des familles aristocratiques n’ayant enriebi que quelques chefs du parti contraire , la plèbe de Rome, qui ne vivait que d'emprunts, se trouvant dans l’impossibilité de payer ses dettes, s’en prit, non plus à la tyrannie du capital, mais au capital lui-méme dont elle demanda l'abolition. C’était la banqueroute générale. De terribles représailles étaient à craindre de la part du peuple. Pour remédier à cet état de choses, le consul subrogé, Vulerius Flaccus, rendit une loi qui autorisait les débiteurs à ne payer qu'un quart de leurs dettes *. Cela s’appelait solder l'argent avec le cuivre, parce que, pour un sesterce d’argent que l’on avait reçu, on ne payait qu’un as de cuivre, c’est-à-dire le quart de la valeur de cette monnaie *. Ce fut le tiers consolidé de ce temps-là.
U Que signifient ces lois sur l’abolition des dettes, s’écrie Cicéron, ‘inon que vous achetez une terre avec mon argent, que vous gardez la terre et que je perds mon argent * ?
Le même Cicéron nous apprend avec quel frémisse-
« Val. Max., IX, 7. — Til.-Liv., Epit. LXXtV. — App.,«6. tup., p. 6*5, édil. d’Amsterdam de 1670. — Boiicliaud, p. 386. — Beaufort, VI, p. 859.
* Vell. Palercul., 11, cb. XXIII.
* Mérimée, Euai sur la guerre sociale, $ 12.
* Cic., De off., tir. il, cap. XXIIl.
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USURA.
ment de joie les passions mauvaises accueillaient ces lois. « Jamais, dit-il, les droits des créanciers ne furent plus violemment attaqués que sous mon consulat. Des hommes de tout ordre, de toute condition prirent les armes, formèrent des camps. Mais je leur résistai si bien que la république fut délivrée de ce fléau. Jamais les dettes n’avaient été si considérables ; jamais, pourtant, elles ne furent ni mieux, ni plus facilement acquittées. L’espoir de fi’ustrer ses créauciers une fois perdu, il fallut bien songer à les payer de bel argent'. »
Quand César fut nommé dictateur, l’appréhension générale des créanciers, l’espérance générale des débiteurs, l’attente générale des uns et des autres était qu’il y aurait une abolition générale des dettes , tant cette abolition avait été souvent promise à la foule par ses séditieux agitateurs. Mais Appien dit à ce sujet : « Comme le crédit était entièrement tombé, parce que personne ne payait ses dettes. César ordonna qu’on établirait des arbitres, pour faire l’estimation des héritages et des biens, selon le prix où ils avaient été avant la guerre civile, et qu’on les mettrait entre les mains des créanciers pour conserver par là le crédit des débiteurs, et ôter l’apprébension de l’abolition des dettes qui est une suite ordinaire des guerres civiles*. »
Suétone , qui rapporte à peu près la môme chose, ajoute qu’on rabattait sur le capital de la dette tout ce qui avait été payé ou promis pour l’usure, de sorte que les créanciers perdaient à peu près vingt-cinq pour cent *. Ainsi, les mesures prises par Jules César au sujet
• Ibid., cap. XXIV.
' App., Dt belt civil., III, 1.
* Suet., M Jul, Ccft., 4i.
CAUSES DE LA MISÈRE
des dettes furent à peu près les mômes que celles prises par Licinius Stolon trois cents ans auparavant
Ajoutons que Cësar, pour se montrer bon envers sa chère multitude, frustra les propriétaires des maisons de Rome d’une année de loyer, et de trois mois dans le reste de l’Italie, lorsque ce loyer n’était que de deux mille sesterces et au-dessous’*.
Ces mesures, en tuant le crédit, ne firent que raviver l'usure , tellement que les choses en vinrent d’ellesmômes à cet excès que l’usore eentésime, c’est-à-dire l’intérét à douze pour cent par an qui existait de fait avant l’intcrét onciêre, ou de un pour cent par an, permis par la loi des Douze Tables, s’établit de droit et fut regardé comme légitime, n’y ayant plus d’improuvés que les intérêts qui étaient plus considérables, à l’exception de l’usure martttme dont le taux fut laissé à la volonté des contractants*. Si l’on avait payé l’intérêt au-delà de la eentésime, on ne pouvait répéter ce qui avait été payé de plus, mais cet excédant diminuait à proportion le capital. Si le capital avait été acquitté, on répétait alors l’excédant de la eentésime , non comme usure, mais comme capital indûment payé*.
Ce taux des intérêts, introduit dans la loi parle droit prétorien *, fut confirmé dans la suite par divers sénatus*consultes et par les constitutions des empereurs*.
L’empereur Justinien seul n’admit la eentésime que
* Voy. ci-dessus, p. 160.
* Sue!., u6. sup., 3S.
* Bouebaud, u6. sup., p. 387.
* L. XVlll et XXVI, S L Code de Usurù.
' Voy. Bouebaud, u6. sup., p. 389.
* Ibid.
tJSURA.
lorsque le prél consistait en huile, en Froment, et en auti*es choses fongibles dont le prix était incertain et sujet à varier. Pour tous les autres prêts, il n’admit que l’intérêt de huit pour cent pour les commerçants, de six pour cent pour le commun des citoyens, et de quatre pour cent pour les gens de qualité
Il y avait ainsi un maximum légal et un minimum de fait, et, entre ces deux extrémités, l’intérêt moyen était de cinq et six pour cent*.
Quel que fût le taux de l’intérêt, c’était toujours mensuellement et aux calendes de chaque mois que les créanciers se faisaient payer la rente de leur argent ; c’est pourquoi les calendes étaient si odieuses au peuple : Cùm iritles tnûero venire calendœ, disait Horace Celtrts ae Irtsles calendœ, disait Ovide *. Calendes tristes, en effet, au malheureux débiteur, et venant toujours trop tôt pour lui, — d’autant que le calendarium, ou registre de l'usurier, était un vrai grimoire pour l’emprunteur, en raison de la difficulté qu’il y avait à bien connaître le procédé dont se servaient les Romains pour calculer les intérêts '.Jamais, d'ailleurs, on presque jamais , les créanciers ne s’en tinrent au
‘ Ibid.
* Naudet, Du prêt chez les Romains. Voy. Rev. des Deux-Mondes, U* du t"' septembre t849, p. 880.
* Hor., Sat. III, vers 86.
* Ovid., De remed. amor., vers26S.
' Celle suppulation, dont Boiichaud donne la clef, ub. sup., p. 39), el dont nous avons dit quelques mots ci-dessus, p. )56, note 4, paraissait même aux anciens si embrouillée qu’ils faisaient instruire leurs enfants, dès la tendre jeunesse, dans la science de ce calcul. C’est c« qu’Horace a très spirituellement exprimé dans ses Satires (lib. I, Sat. VI, vers 71 el suiv.), et surtout dans son Art poétique (vers 323 et suiv.).
173 CAUSES DE LA MISÈRE
taux I^gal dans leurs contrats de prêt, et, en dépit de toutes les prescriptions, l’emprunteur eut toujours plus à payer que ne le permettait la loi.
Outre que les usuriers employaient une infinité de ruses que Gérard Noodt a pris soin de décrire ' , ils ne manquaient pas, lorsqu'ils prêtaient leur argent à des personnes peu sûres, d'exiger des usures plus fortes que la cenlésitne. Iis multipliaient l’a« tisuraire et ses différentes parties exigeant des intérêts au-dessus du taux légitime : par exemple, une double, une triple eeniiiime, de manière qu’ils ne s’écartaient jamais du calcul usité par l’as. Cicéron parle d’une double et d’une quadruple centittme et Horace d’une triple et même d’une quintuple centisitne * exigées par des usuriers. De pareils intérêts pouvaient, à juste titre, s’appeler des usures sanguinolentes, pour nous servir de l’expression deSénèque\ puisque les débiteurs d’une double centisime payaient vingt-quatre pour cent par an; ceux d’une triple, trente-six pour cent; ceux d’uue quadruple, quarante-huit pour cent; ceux d’une quintuple, soixante pour cent *!
C’est surtout après la troisième guerre punique que le capital immense, détruit dans la ruine de Carthage, alla se perdre à Rome dans les caisses des patriciens pour y donner naissance aux plus infâmes débordements d’usure qui aient souillé l’histoire d’une nation.
‘ De Fanore et Uturis, lib. II, cap. XIII.
* Vof. ci-dessus, p. ISC, note 4.
* Cic., Jn Ferr., III, 71. — Id. Ad. Mtic., V, £p. XXI, el VI, Ep. I, et II.
* Hor., Sol. II, vers liet suiv., et Sot. IX, vers 7 et suiv.
» UturasanguinoletUa. — Senec., De beneficiis, VII, 10.
* Bouebaud, ub. tup., p. 395.
VECTICALIA.
(( Il semble dès lors, dit un économiste moderne, que Rome soit en proie à une fièvre de spéculation et d’agiotage; on n'entend plus parler que de citoyens poursuivis pour dettes, de châteaux qui s’élèvent, de malheureux qu’on exproprie. Brutus et Cassius, Antoine, Sylia, le grand Pompée lui-même, se font pi-êteurs à la petite semaine, et ne rougissent pas de prélever des intérêts de quarante-huit et même de soixante-dix pour cent. Un Verrès parvient à épuiser la Sicile; Salluste construit des jardins fabuleux avec le fruit de ses rapines en Numidie. Cicéron, gouverneur de la Cilicie, se croit le bienfaiteur de la province pour avoir abaissé l’intérêt à douze pour cent, avec un droit de commission en sus, en cas de renouvellement ou de retard. Juvénal, enfin, peut s’écrier : Nous dévorons les peuples jusqu’aux os ‘. »
Rien d’étoiinant, d’après cela, qu’un censeur sévère ait comparé les fœnérateurs à des assassins.
Quid /œnerart.^ demandait quelqu’un à Caton.
Quidhominem occidere? répondit le ceuseur*.
Veeltgalla.
Oeui lortet d'impAU : diraeli et indirects; — Foncier et personnei. — Comment et sur quelies terres se payait i'impOt foncier. — Ager publieut, tiipeudiariui, vectigalU. — Différence entre ia dime et ie tribut. — Solidarité entre les contribuables. — Comment et sur qui se payait l'impftt personnel. — Capilaiio. — La ChiTsargyre. — Terres et personnes exemptées d'iropAts. — Comment, sur qui et sur quoi se payaient les impAls indirecis. — Porioria. — lm|)Ata sur les Tins, etc. — Droits de dixlèine.et de vingtième. — Progression des impAts. — L'impAt du sang. — Comment et sur qui se prélcTalt. —
' Blanqiii, Bitt. de l'écon. polit., I, p. 73.
» Cic., De o$ts.. Il, SS. — Plia., Nat. Met., XXIH, S.
CAUSES DE LA MISÈRE
Ag«nU pr<p<wA* A l’auletto et à U collection dea ImpAU. — Fermage det lm> pAla. — Lea piiblicains. — Leura Tola, leura exacUona. — Si récoltent l'impSt, aèment U miaère. — Tableau lamentable.
Ce qui échappait à l’usure, du peu de bien, du peu d’argent que possédaient le propriétaire, le citoyen malaisé, tombait sous la main aux mille doigts crochus de la fiscalité romaine, et vice versâ.
La fiscalité romaine comprenait deux natures d'impôts : l'impôt direct et l’impôt indirect '.
L’impôt direct était de deux sortes ; foncier et personnel. Tous deux étaient compris sous le nom générique de vecligalia.
L’impôt direct foncier se prélevait sur les terres, en raison de leur valeur et de leurs revenus. Ou l’appelait proprement eensw; on l’appelait aussi decuma, dîmes, parce qu’il comprenait la dixième partie du blé.
Le fardeau du tribut foncier pesait sur le sol provincial seul.
Le sol provincial était divisé en trois catégories fiscales : ager publinu, ager slipendiarius, ager vecligalit.
L’ager publicus comprenait les terres enlevées aux vaincus, et attribuées au domaine public. Ces terres, distribuées et arrentées aux citoyens, étaient soumises à toutes les conditions imposées par les lois agraires à la jouissance des terres publiques ; toutes s’affermaient au profit de l’État et formaient une branche considérable de ses revenus.
Vager tlipendiarivs comprenait les cités fédérées et les cités libres, lesquelles étaient exemptes de l’impôt
* M. Guizot estime lo monlant de ces deux natures d'impôt a neuf cent soixante millions de francs par année. Notes de sa traduction de Gibbon, l, I, p. 377. . ‘ —
VCCTIGALIA.
foncier, mais soumises à des prestations en nature.
L’ager vecligaltt, enûn, était toute terre conquise qui ne rentrait pas dans les deux catégories précédentes, et qui, seule, payait l’impôt foncier prçprement dit
L’impôt foncier se payait en nature ou en argent, mais le plus souvent en nature. Il consistait dans un tantième déterminé prélevé sur le total du revenu, ou dans sa valeur. Cette taxe était la dime du provenu des terres ensemencées et le cinquième de tout ce qui se plantait Cicéron nous apprend que les Siciliens payaient aussi la dime du provenu des vignes et des oliviers, comme des grains*.
La dime des grains se payait presque toujours en nature, et les contribuables étaient obligés de les livrer à certain endroit convenu, ordinairement à un port do mer, d’où l'on pouvait aisément les transporter à Rome. Lorsqu’il y avait disette de grains en Italie, on exigeait une double dime des provinces les plus fertiles; mais ce surplus se payait en argent, selon le prix que le sénat y mettait lui-méme *.
Outre la dime que payaient les terres vectigales, il y avait le tribut que payaient presque toutes les provinces. Il y avait cette différence entre In dime et le tribut, que la dime était toujours proportionnée au plus ou moins d’abondance de la recette, tandis que le tribut en était tout à fait indépendant, en ce sens qu’il fallait toujours en payer le quaniûm d'après une base fixe. 11 est d’ailleurs difficile de dire eu quoi consistait
* Duruy, Hi$t. des Rom., II, p, 235.
* App., De bell. eiv., lib. I, 605.
» Cic., In Verr., III, 7.
* Ibid., III, 14, 20, 35. • ;
CAUSES DE LA MISÈRE
le tribut, et si, outre une taxe réelle, il consistait aussi en taxes personnelles, les termes de vecliyal, de tribututn et de slipendium se confondant presque toujours dans les auteurs anciens
Ce qu’il y a de certain, c’est que deux sortes d’impôts frappaient sur les terres vccligales : 1° les impôts réguliers et constants, tels que la dime en nature ou la dime en argent’, 2° les impôts extraordinaires, tels que les corvées pour réparation des routes, les quartiers d’hiver pour les troupes, l’armement d’uue flotte, ou la mise sur pied d’un contingent de cavalerie, et les mille dépenses occasionnées par l’arbitraire dont étaient armés les gouverneurs
Pour que l’impôt foncier fût plus sûrement perçu , sous l’empire, l’empereur avait ordonné qu'il y eût solidarité entre tous les contribuables, en ce sens que tous les contribuables devaient le tribut, non-seulement pour leur part et portion personnelle, mais solidairement pour la part et portion de tous leurs voisins. Que les voisins fussent solvables nu non , c'était l’affaire du propriétaire choisi ; c’était à lui à exercer son recours en remboursement, comme il l’entendait, et à ses risques et périls. Après lui, le fisc, l’année suivante, en choisissait un autre, et la ruine des propriétaires fonciers pouvait ainsi s’étendre de proche en proche, sans que, pendant longtemps, le progrès en fût appréciable dans le produit de l'impôt
L’impôt étant la source normale du budget de l'empire, force fut souvent aux empereurs de deman-
* BeauforI, Bip. rom., VI, p. H8.
* Duruy, U, p. 235.
* Vojr. Du droit à foinveté, p. 275.
VECTIG.VLIA.
der à la personne l’argent que la terre était iusiiiBsante à fournir. De là, l’impôt direct personnel.
L’impôt direct personnel se prélevait sur les personnes, en raison des facultés ou des gains de chacun. On l’appelait capitalio, parce que c’était par tôle que la répartition se faisait; per capila imponunlur, disent les lois romaines.
Les personnes qui n'avaient pas de patrimoine vivant nécessairement d’industrie , selon la logique du prince, l’industrie devait nécessairement payer, par des charges profitables au trésor public, les immunités et franchises dont les empereurs avaient favorisé le travail libre Ces charges, introduites par Caligula et par Vespasien dans le système des impôts de Rome, constituèrent l’impôt qu’on appelait cbrysargyre, impôt maudit où le peuple crut voir s’engloutir tout ce qui restait d’or et d’argent dans l’empire Appliqué aux personnes qui vivaient de travail manuel et d’industrie, cet impôt s’étendit à presque toute la population des villes, renouvelant, sous une autre forme, la capitation dont elles avaient été exemptées.
Les Italiens qui jouissaient , comme les Romains , du privilège de ne payer aucun tribut par rapport à leurs terres, jouissaient de la môme immunité par rapport à leurs personnes *. Mais comme, d’une part, leurs terres étaient assujetties à certaines redevances fort onéreuses, et que, d’autre part, ils fournissaient à la république de forts contingents de soldats, contingents levés, armés, soldés, et peut-être entretenus aux frais
’ Voy. Naudel, Adm. de l’empire romain, II, p. 219.
' Wallon, De l'esclavage, III, p. 254.
* Beaufort, Bip. rom., V, p. 198 et suiv.
CAUSES DK LA MISÈRE
des villes, on peut dire qu'en rivalité ils n'dtaient pas plus exempts d'impôts que les autres provinces conquises
Tout le monde, d’ailleurs, Romains, Italiotes, provinciaux, étaient soumis à l'impôt indirect.
Les impôts on droits indirects se payaient au fisc (un quarantième de la valeur), pour les entrées et Sorties des marchandises, et pour les passages eu certains endroits. Ils étaient nommément appelés vecligalia, de vthtre, transporter. Ces droits étaient encore appelés forloria, c'est-à-dire péages ou impôts qui se payaient aux ports. C’étaient les droits de douane *.
Les choses qui ne regardaient pas le commerce, par exemple celles qui étaient pour l’usage de celui à qui elles appartenaient ou qui étaient destinées pour la culture des héritages, n’étaient pas sujettes aux droits *.
[/impôt sur les vins était l’un de ceux qui rapportaient le plus : plus encore en haine qu’en argent *.
Une taxe générale d’un pour cent atteignait toutes les denrées
Les douanes étaient organisées sur le pied le plus rigoureux, non à litre de protection, mais comme moyen de revenu. On y soumettait le poivre, la cannelle, la myrrhe, le gingembre, les parfums, les peaux de bêtes, l’ivoire, les diamants, les objets de luxe, etc. *.
Le droit de cinq pour cent sur toutes les marchandises
* Duruy, Hist. des Rom., I, p. 324 et 403.
* RIanqui, Hisl. de l'écon. polit., I, p. 86.
* Cod. Théod., IV, lit. I.Xl, I. 5 et 6.
* Voy. Discours de M. Maugiiin à l’Assemblée nationale, séance du 19 décembre 1849.
' Rÿanqui, ub. sup., I, p. 66.
* Ibid-.
VIfCTifiAUA.
rapportait des sommes considérables. On ne le payait que pour les effets exposés en vente sur la place pu* blique, les foires et les marchés, ou vendus par adjudication'.
On considérait comme impôts indirects ou mixtes auxquels tout le monde était soumis la redevance du vingtième qu'on payait au fisc pour la vente et l’affranchissemont des esclaves , et la contribution du vingtième qu’on payait pour droits de succession colla-* térale.
Les seuls citoyens romains étaient sujets à cet impôt en quelque lieu qu’ils se trouvassent. Caracalla, au lieu d'un vingtième, préleva un dixième, et comme cette augmentation ne suffisait pas à subvenir à scs prodigalités, il donna le droit de bourgeoisie à tous les habitants de l’empire romain pour faire entrer plus d’argent dans le trésor public * ; ce qui fit que plusieurs peuples refusèrent le titre, jadis si envié, de citoyen romain, car, comme le dit Pline, ce titre imposait des charges par trop lourdes à porter '.
Aussitôt après l’expulsion des rois, le sénat, pour se concilier le peuple, l’exempta de tout impôt, c’est-àdire des droits d’entrée pour les denrées apportées à Rome et de la contribution pour les dépenses de la guerre ‘. Toutefois, l’immunité ne s’étendit qu’aux citoyens de la sixième classe, c’est-à-dire aux prolétaires. Les citoyens des cinq premières classes continuèrent à payer le tribut en proportion de leur
‘ Ibid., p. 87.
* Beauforl, liip. rom., V, p. t07.
* Plin., Paneg., XXXVll.
* TU.-üt., Il, 9.
CAUSES DE LA MISÈRE
fortune sauf quand ils étaient à la guerre, carie soldat sous les drapeaux ne payait pas d'impôt’*.
Après la chute de Persée, les citoyens n’eurent plus d’autres impôts à payer que quelques droits de douane et d'octroi, et le vingtième sur la vente et l’affranchissement des esclaves’.
C’est aux quarante-cinq millions que Paul-Émile versa au trésor que les citoyens durent de ne plus contribuer aux charges publiques. Cette exemption dura cent vingt-cinq ans, c’est-à-dire jusqu’au commencement de la première guerre d’Auguste et d'Antoine
Depuis lors, l'empire fit ai-gent de tout, et l’impôt suivit une marche croissante.
Parmi les divers impôts, autres que cæux précédemment indiqués, on peut citer celui qui portait sur chaque tôte de bétail ; la taxe mise sur les deurées et objets de consommation aux marchés de Rome (octrois); l’impôt sur le sel. Cet impôt était du dixième du produit’.
Il existait aussi des impôts sur les aqueducs et prises d'eau, sur les égouts et immondices, sur les urines, sur les portes et fenêtres, sur les tuiles, sur les fabricants ou commerçants d'objets de luxe, vitriers, pelletiera, selliers, orfèvres en or et en argent , tisserands de toiles de lin, tailleurs, etc. ; — sur les portefaix, sur les célibataires , sur les veuves qui ne voulaient pas se remarier, sur la cérémonie du mariage, etc. '.
■ Naudel, Des secourt publics, elc., p. 23.
• Til.-I.iv., IV, 60; V, tO, 20.
• Duruy, 1, p. 32t.
• Le Gris, I, p. 158. — Voy. ci-aprè.s, p. 189.
‘ Voy. de Villeneu« de Borgeraonl, lllst. de l'icon. polit., I, 210.
• lÜfd.
VECTIGALU.
Du temps des empereurs byzantins, on ajouta des taxes sur les pauvres et les mendiants, sur les courtisanes, les femmes répudiées, les esclaves, les bâtes de somme et les chiens, etc. ‘ . On percevait aussi des taxes aux ponts et pour l’entretien des voies publiques.
L’impôt du sang, qui se payait en nature sous la république, pouvait se payer eu argent sous l’empire. Une loi de l’année 375 de notre ère fait peser sur les terres et sur les maisons la charge du recrutement légal. Les propriétaires de terres ou de maisons y étaient sujets, eu raison de l’étendue et de la valeur de leurs domaines , et cela sans exception depuis les sénateurs jusqu’aux simples citoyens. Une loi de 428 fait mémo supporter l’impôt du recrutement aux prêtres du clergé païen, et une loi antérieure de 368 l’étendait jusqu'à l’empereur lui-méme, en raison des terres de son domaine privé *.
La loi précitée de l’an 375 soumettait les terres à l’impôt d’un soldat par chaque unité de surface donnée, . ce qui faisait que les petits propriétaires se réunissaient pour opérer, proportionnellement à leur cote, la part de versement qui leur était imposée dans l’estimation d’une recrue*.
De cette manière, le principe général du système des finances romaines, qui était d'exiger les impôts en nature, sauf les abonnements débattus , se trouvait appliqué en matière de recrutement.
Ceux donc qui devaient un soldat payaient un soldat. Cependant, l’avantage môme de l’armée qui ne recru-
■ Ibid.
' Granier de Cassagaac, Classa nobks, ch. IX.
» Coda néod., üb. VII, lit. XIII, 1. 7.
182 CAUSE» DE LA MISÈRE
tait pas en tout pays des hommes de taille suiïisaute fit soumettre spécialement certaines provinces à l'impôt des soldats en argent. Pareillement les terres des sénateurs avaient le choix entre la iourniture de l’argent et la fourniture de l’homme'.
Lorsque l'impôt d’hommes était exigé en nature, on envoyait dans les provinces des oilBciers de recrutement appelés lurmarii, lesquels avaient pour mission d’examiner les recrues, et de n’accepter que celles qui remplissaient les conditions exigées par les règlements militaires.
Lorsque l’abonnement en argent était accepté ou imposé, les lurmarii allaient en faire la levée, d’après le taux fixé par l’empereur. L’impôt représentant un soldat variait entre vingt-cinq , trente et trente-six sous d’or*.
L’impôt représentant le prix des recrues servait ù enrôler à prix d’argent de jeunes soldats dans les provinces pauvres et belliqueuses*.
L’impôt eu chevaux pour l’armée se levait et se percevait comme l'impôt en hommes. Le prix des chevaux qu’on ne fournissait pas en nature variait entre sept, vingt et vingt-trois sous d’or. Les agents préposés it leur visite et réception s’appelaient tiralores*.
Les agents préposés à l’assiette et à la collection des impôts étaient aussi nombreux que les impôts à percevoir étaient multipliés et difficiles à faire rentrer.
Outre les lurmarii et les slralorei dont nous venons de parler pour l’impôt spécial des recrues militaires , il y
• Jbid., 1. 13. — Voy. ci-dessus, p. 29.
• Voy. Granier de Cassagnac, ub. sup.
• Jbid.
• Jbid.
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VECTIGALIA.
avait les agrimentores qui servaient à rétablissement du cadastre ; les censilores qui s’occupaient de la formation des rôles ; les peraqualores, ou rcparliteurs, qui Axaient la quote-part de chaque propriété; les inspectores, ou inspecteurs, qui devaient redresser les erreurs du premier travail ; les labulani, ou contrôleurs, qui tenaient les registres des contributions et en délivraient les extraits aux susceptorts, ou percepteurs.
Les percepteurs chargés de faire la levée de l’impôt en argent ou des principales redevances en nature, telles que vin, lard, vêtements, etc. étaient généi-alement nommés par la curie, à ses risques et périls. Mais l'administration avait, en outre, des agents de contrainte, d’exécution, compulsores, exsecutores, pour presser les retardataires; des agents de perquisition, dtsetusores, pour rechercher les débileui'S du fisc’', etc.
Les impôts n’avaient donc pas, dans l’empire romain , l'unité et la simplicité qu'ils ont dans les États modernes. L’impôt, ainsi que nous venons de le voir, se levait en nature ou en argent ; il frappait les terres d’abord, puis les personnes. Comme l’impôt, les dépenses n’étaient pas elles-mômes toutes de même sorte ; l’administration payait en argent ou eu vivres ceux qu’elle employait. Cette diversité dans la nature des choses ajoutait à la complication des rouages qui faisaient mouvoir la machine.
Mais, quelque compliqués que fussent les rouages et
' Pour intéresser le recereur à r«ugmentalion de la recette, on lui laissait une certaine portion de ce qu’elle produisait : un centième du froment, des fruits secs, et quelquefois même un cinquantième du blé, un quarantième de l’orge, un vingtième du lard et du vin (Code Théod., XII, 6, de susceptor.).
* Voy. Naudet, Àdm. deFempire romain, I, p. 188.
CAUSES DE LA MISÈRE
quelque lourd que fût le fardeau à porter, c’dtait moins la somme des impôts que leurs collecteurs qui pesaient sur le peuple et le pressuraient jusqu’à ce qu’ils n’eussent plus un seul as à en exprimer.
Les agents du fisc suçaient le peuple jusqu’au sang, le rongeaient jusqu’aux os.
Les historiens contemporains nous ont transmis des récits lamentables de leurs exactions.
L’État, le plussouvent, affermait les impôts aux enchères publiques, c’est-à-dire que, pour une somme immédiatement versée, il abandonnait à des particuliers, à des préposés spéciaux, le droit de lever, en son nom, la dime et la redevance dues pour la jouissance des terres et des prairies du domaine , les droits payés pour l’exploitation des salines et des mines, l’impôt foncier que devait toute propriété non quiritaire, la capitation , les péages, les droits d’entrée et de sortie, etc. Les préposés s’appelaient publtcains, nom dont la haine publique a gardé mémoire.
Comme les fermes financières de la république étaient trop considérables pour pouvoir être prises par quelques citoyens seulement, c'étaient des compagnies, des corporations, des jurandes, qui s'en chargeaient et qui les exploitaient.
Les sociétés de publicains appartenaient à l’ordre des chevaliers, lesquels, dans leur gestion, devenaient de vrais chevaliers d’industrie.
Partout où il y a des publicains, dit Tite-Live, ou le droit public est anéanti, ou la liberté des citoyens est perdue ‘.
Les fermiers publics se livraient à toutes sortes
• Til.-Lir., XLT, 48.
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VECTICALIA.
d'extorsions et de fraudes. La perception des impôts par ces agents était une source d’exactions et d’arbitraire. Ils portaient partout la misère et la dévastation. Leur rapacité était telle qu’elle excita plus d’une révolte dans Rome.
Un consul, le consul Sextius Saturninus, ayant mis à découvert les fraudes de plusieurs publicains, il châtia leur avarice en leur faisant rendre gorge , c’est-à-dire en leur faisant reverser dans le trésor les sommes dont ils l’avaient frustré *.
Mais, pour un voleur châtié, que de voleurs impunis 1
Les juges, les questeurs, les gouverneurs des provinces nommés pour contrôler, pour empêcher les fraudes, en étaient presque toujours les auteurs ou les complices.
Ils étaient venus pauvres dans un pays riche , ils s’en retournaient«riches de ce môme pays laissé pauvre.
Les provinces alliées et les villes municipes étaient les premières victimes de la rapacité des gouverneurs et des agents du fisc fonctionnant sous leurs ordres.
Plutarque raconte, dans la Vie de Lucullus, qu’après la guerre de Tigrane, qui avait ravagé l’Âsie Mineure, les collecteurs romains faisaient vendre au marché les filles à marier des fermiers qui ne payaient pas l’impôt.
Sailusle, dans son histoire de la guerre de Jugurtha, introduit un tribun du peuple qui dit que le péciilat ou le vol des deniers publics, et la concussion ou les extorsions qu’on commettait sur les alliés, étaient devenus si ordinaires qu’on ne les regardait plus que comme des bagatelles.
> Voy. sur ce sujet Dézobry, lit, p. 70 et suiï. .
CAl’SES DE LA MISÈRE.
Sous Dioclétien, une armée de fonctionnaires civils, c’est-à-dire de sangsues affamées, de sauterelles dévorantes, vint tarir, jusqu'à la dernière goutte, la dernière source de la substance du peuple. Rien de plus terrible, dit Michelet, que le tableau que nous a laissé Lactance de la lutte meurtrière du fisc, à cette époque, avec la population impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. « Tellement grande était la multitude de ceux qui recevaient en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l’énormité des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... ]c ne sais combien d'emplois et d’employés fondirent sur chaque province, sur chaque ville, taagisiri, rationales, vicaires des préfets. Tous ces gens-là ne connaissaient que condamnations , proscriptions , exactions, exactions non pas fréqq^ntes, mais peqiétuelles, et, dans les exactions, d’intolérables outrages...
n Mais la calamité publique , le duel universel , ce fut quand, le fléau du cens ayant été lancé dans les provinces et les villes, les ceusiteurs se répandirent partout, bouleversèrent tout : vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise d’assaut. On mesurait les champs par mottes de terre ; on comptait les ai*bres, les pieds de vigne. On inscrivait les bétes, on enregistrait les hommes. On n’entendait que les fouets, les cris de la torture ; l’esclave fidèle était torturé contre son maître , la femme contre son mari , le fils contre son père ; et, faute de témoignage, on les torturait pour déposer contre eux-mémes; et quand ils cédaient, vaincus par la douleur, on inscrivait ce qu’ils n’avaient pas dit. Point d’excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades, les infirmes; ou
DIVITIf; Ll’SliS.
estimait l'âge de chacnn ; en ajoutant des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards ; tout était plein do deuil et de consternation. Encore ne s’en rapportait-on pas à ces premiers agents; on eu envoyait toujours pour en trouver davantage, et les chaînes doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard pour ne pas paraître inutiles. Cependant, les animaux diminuaient, les hommes mouraieot, et l’on n’en payait pas moins l’impôt pour les morts * . »
Quand ou voit les profusions et les folies impériales dont nous parlerons bientôt, on s’explique aisément toutes ces abominations financières. On s’explique corn* ment toutes les statues des dieux et jusqu’aux pénates de Rome, qui étaient d'or, furent fondues par Néron; comment les anciens subsides, payés par l’État aux prêtres et aux vestales, leur furent supprimés ; comment, au grand scandale des dévots idolâtres, les biens immenses du clergé paien furent confisqués et vendus partout l’empire, au profit du trésor impénal’; comment, enfin, le trésor impérial engloutit dans sou goufire sans fond les fortunes privées, et ne put en faire sortir que la misère publique.
§ VI
Laia*.
Romains paUTres, modiles de toutes les Terlos ; — DeTenus riches, exemples de tous les rloes. — Soui'oee de l'opulence romaine. — Dépouilles du monde Tsincu. — Perturbation Jetée dans les mmurs. — Fortunes indiriduelles colossales. — Luxe effréné des grands. — Est contagieux pour les masses. — Dépenses fabuleuses des empereurs. — Prodigalités folles. — Repas somp-
* Uichelet, Bût, de France, t. I, p. 99.
* Grutier, up. tup., ch. ÜIV.
CAUSES DE LA MISÈRE
tuenx. — Fraii d« table inaeniés. — Gloutonnerie, goormandlte, ivrognerie. — L'argent l'en va comme il eet venu. — Fortune bonteuae. — Honteuae miaère!
Aussi longtemps qu’ils u’eurent à combattre que des populations pauvres et qui leur vendaient très cher des victoires qui ne leur rapportaient rien, les Romains restèrent des modèles de tempérance et d’austère simplicité. Mais quand, en6n, ils eurent soumis l’Italie, vaincu Carthage, et conduit à Rome les dépouilles de la terre, ils rapportèrent, avec les richesses des nations conquises, l'amour de l’or qui les amoncelle, l’orgueil du luxe qui les étale , la passion des plaisirs sensuels qui les dépense, et tous les vices qui s’en repaissent en de honteuses prodigalités. Tels furent, notamment, les résultats qu’amenèrent la prise de Syracuse, dont les chefs-d’œuvre de l’art, transportés à Rome vers le milieu du sixième siècle, contribuèrent essentiellement à répandre le goût général du luxe; la conquête de l’Asie qui fit passer en Italie tout le luxe de l’Orient et montra à Rome une opulence dont elle n’avait pas encore d'idée; enfin, la conquête de l’Achale, au commencement du septième siècle, par laquelle le dernier coup fut porté aux mœurs primitives des Romains.
Dans les douze années seulement qui s’écoulèrent entre le retour de Scipion et la fin de la guerre d’Antiochus, les contributions de guerre frappées sur les vaincus et apportées à Rome s’élevaient à près de cent cinquante millions* . L’argent, l’or, l’airain, portés par les généraux à leurs triomphes, montèrent à une somme égale. Ces trois cents millions seront aisément doublés
‘ Voy. Dézobry, Romt au siick d'Auguste.
DIVITIÆ; LUXL'S.
si l’on y ajoute tout ce qui fut détourné du butin par les officiers et les soldats, les sommes distribuées aux légiounaires, et les objets précieux, meubles, tissus, argenterie, ouvrages de bronze, apportés à Rome du fond de l’Asie , car rien u’échappail à la rapacité romaine. Scipion montra à son triomphe cent trente et une dents d’éléphants; Flaminius et Fulvius, plus de cinq cents statues de marbre et d’airain, des vases ciselés , des boucliers massifs d'or et d'argent. Acilius prit jusqu'à la garde-robe d'Aiitiochus; Manlius jusqu’à des guéridous et des buffets ' .
Les années qui suivirent ne furent pas moins productives. En une seule fois, Paul-Émile rapporta quarantecinq millions Plus lard, arrivèrent les richesses de Corinthe et de Carthage, les trésors d’Attale, et, chaque année, les produits des miues et les tribus des provinces*.
On peut aisément se représenter la perturbation causée par tant d'or, de richesses et de luxe, jetés tout d’un coup au milieu d’une cité pauvre, sans industrie ni commerce. Les mœurs ne purent y résister. Caton lui-méme, l’austère Caton, y succomba *.
D’énormes fortunes individuelles avaient été le produit de la conquête. On cite, entre autres, comme ayant été acquises à la guerre : les fabuleuses richesses de Lucullus qui vivait avec une magnificence rivale de celle des rois de Perse *, celles de Sylla *, celles de Marins qui devint plus riche que plusieurs rois en-
' Voy. Duruy, II, p. 12, cl les auteurs qu’il cite.
* Ibid., p. 13.
* Voy. Plutarque, Vie de U. Caton.
* Plut., Lucullus, 78.
‘ Plut , Sylla, I.
CAUSES DE LA MIStaE.
semble enGn celles de Crassus, proconsul de Syrie, qui posséda plus de sept mille talents de bien (trentesept millions trois cent quatre-vingt mille francs), et qui disait que l’on ne devait pas regarder comme riche celui qui ne pouvait entretenir une armée avec son revenu
Les légions de Manlius, dit Tite-Live, rapportèrent dans Rome le luxe et la mollesse de l’Asie. Ce fut depuis cette époque qu’on fit paraître dans les festins des chanteurs, des baladins et des joueuses de harpe; qu’on mit plus de recherche dans les apprêts des repas, et qu’un vil métier passa pour uii art. Alors on vit un jeune et bel esclave se vendre plus cher qu’un champ> et quelques poissons plus qu’un attelage de bœufs*.
Jadis, tous les sénateurs réunis n’avaient qu’un seul service en argenterie qu’ils se prêtaient pour traiter les ambassadeurs *. Maintenant, quelques-uns possèdent jusqu’à mille livres pesant de vaisselle d’argent, et bientôt Livius Drusus en aura onze mille livres. Il faut, pour les maisons, pour les villa, de l'ivoire, des bois précieux, du marbre d’Afrique, etc. *. Ën 131, avant notre ère, un Métellus bâtira un temple tout de marbre, car ces nobles disposent maintenant de richesses royales *.
Ce qui est le plus surprenant, c’est que ce ne fut pas
• Plut., Marins, 60, 86.
• Plut., Crassus, 3.
• Til.-Liv., XXXIX, 6. -- Polyb., XXXI, 18.
» Plin., Nat. hist., XXXIIl, 11.
• Vell.Pal., I, 12, 14,21.
• Ad pauoos h (mines, omnes omnium ruitionum ftcwùas pervenisse. Cic., /n f'err., de Supp., 48.
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DIVitlÆ; LUXU9.
même par degrés, mais tout à coup, que se fit un si grand changement dans ks mœurs romaines.
H est curieux de lire dans Sénèque le tableau de ce changement subit, et surtout de voir lé riche philosophe déplorer, avec une éloquence admirable, la disparition des vertus simples et frugales, et regretter l’amour de la pauvreté et le mépris des richesses ; car, ce même Sénèque était riche de près de soixante millions de nos francs amassés en quatre ans de faveur. On le voyait dans Rome épier les testaments, circonvenir les vieillards et dévorer l'Ilalie et les provinces par une insatiable usure. En déclamant contre le luxe, il avait cinq cents tables de bois de cèdre montées d’ivoire, toutes pareilles, où il prenait de somptueux repas
11 est impossible d'imaginer et de décrire la magnificence et le luxe des riches Romains, dans leurs bâti- > ments, leurs habits, leurs pierreries, leurs statues, le nombre prodigieux de leurs esclaves, affranchis on clients, surtout la profusion et la dépense de leurs tables. Aucun peuple connu n’est allé jusque-là.
Cneius Domitius, qui partagea la censure avec Crassus, lui reprochait un jour certain portique orné de dix colonnes en marbre. «Voyons, n;pondit Crassus, combien estimes-tu mon palais? — Six millions de sesterces, tout au moins. — Et combien en rabattrais-tu si je faisais couper les dix arbres qui lui donnent de l’ombre? — 11 ne vaudrait plus que trois millions. — Eh bien! reprit Crassus, qui de nous deux est plus adonné au luxe, moi qui ni payé mes dix colonnes cent mille sesterces, ou toi qui évalues à trois millions l’ombre de dix petits arbres?» Plus tard, Crassus,
' De VilleiiPiive Bargemont, Rût. de l'éeon. polit., t, p. 184.
causes DF. I.A MISÈRE.
devenu plus riche, paya six lotus trente millions de sesterces, et porta publiquement le deuil d’une murène
Pline, dans sa résidence toscane, dont il nous a laissé tant de charmantes descriptions, nous parle d'une alcôve de marbre, tout ombragée de vignes rampantes. L'eau, jaillissant par des tuyaux cachés, comme si elle cédait au poids des personnes assises ou couchées suites bancs hexaèdres de celte fraîche retraite, retombait dans.un bassin de granit poli, si parfiiitement disposé, qu'il'semblait toujours plein sans déborder jamais. Il le fallait ainsi, car Pline s'en servait comme d'une table à manger, les plus gros plats demeurant posés sur lu margelle du réservoir, tandis que les plus légers, taillés en forme de navire ou d'oiseaux aquatiques, flottaient, à peine mobiles, sur l’eau toujours unie
Le citre (cyprès femelle) était un bois mauresque très cher. Les tables à un pied, faites avec ce buis, coûtaient des prix énormes; et les femmes eu reprochaient le luxe à leurs maris quand ceux-ci critiquaient la dépense de leur toilette. Cicéron, dont la fortune n’était pas énorme, a payé un seul monopode, venu d’Afrique, un million de sesterces (deux cent quatre mille cinq cents francs). Asinlus Galius a payé le sien cent mille sesterces de plus, et les Céthégus en possédaient un qui, transmis par succession au chef de la famille, était estimé quatorze cent mille francs
Le peuple ne pouvait pas ne pas adopter ces babi-
> Becker, Galius, or roman scenes of the lime of Âuguslus, Irad. de l’allemand en anglais par Frédérick Helcalfe, ISIS.
« Ibid.
• Ibid.
DIVITrÆ; Ll'SUS.
tudes luxueuses des grands; aussi lui fallutnl bientôt des parfums comme aux patriciens. La consommation, à Rome, des parfums et des épiceries de l’Inde dépassait tout ce que nous pouvons imaginer. Des sommes extravagantes étaient prodiguées par de simples particuliers à l’achat de ces denrées ruineuses et inutiles. Partout on respirait, dans les appartements des Romains, l’odeur des parfums les plus exquis ; leurs cheveux et leurs vêtements en étaient imprégnés. Les salles de bains, les lieux de réunion publique n’offraient pas moins de luxe, sous ce rapport, que la demeure des citoyens opulents. Un beau jour, l’empereur Adrien inonda le vestibule des théâtres d’un flot d'essences les plus suaves. Les soldats s’eu frottaientle corps, et ce genre de ration n’était pas de ceux dont les empereurs pussent impunément négliger la distribution
Les diamants et les pierres précieuses, autres inutilités, partageaient avec les parfums la frénésie du peuple romain ; dès le siècle d’Auguste on en comptait des collections immenses. L’usage des anneaux devint si général, que les Romains en portaient à toutes les articulations de la main, et en changeaient tous les jours de la semaine
Voilà où s’abîmaient des capitanx immenses dont un meilleur emploi aurait suffi pour préserver l’empire des malheurs qu’il eut depuis à essuyer.
Vainement quelques empereurs tentèrent de s’opposer à ces débordements du luxe et de la vanité, eu prohibant, par exemple, l’emploi de l'or dans la fabrication de la vaisselle de table, l’usage de la soie dans
‘ Blanqui, Hist. de l'écon. polit., I, p. 69 et 84.
• Ibid. !, „ i
CAUSES DE LA MISÈRE
la coiifeclioi) des vêlements, etc. Malgré ces prohibitions, les objets de fabrication étrangère les plus brillants et les plus chers, les tapis de Perse, les mousselines de riude, les dents d’éléphant, les bois d'ébène, l’écaille de tortue, les plumes d’oiseaux rares, avaient tiiii par devenir pour les Romains des articles de première nécessité ‘ .
Que de richesses donc ils durent stérilement consommer à l’achat de ces produits fastueux, en échange desquels ils n’avaient à donner que de l'or !
Quelque effréné qu’il fût, ce faste n’était qu’un reflet affaibli du luxe et des incroyables dépenses des empereurs. L’histoire romaine, sur ce point, est un conte des Mille et Une Nuits.
Sur un défi qu’on lui en faisait, Caligula fit jeter un pont sur la mer, du port de Baîes aux digues de Pouzzoles; ce pont avait trois mille six cents pas de long; il était pavé et avait la largeur de la voie Appienne’'. 11 y passa triomphalement avec tous ses courtisans pendant deux jours de suite. Le premier jour, il montait nu cheval caparaçonné de housses magnifiques, revêtu lui-même d'une robe impériale de drap d'or, et armé de toutes pièces; ses courtisans marchaient après lui dans un semblable appareil. Le second jour, il parut, en tenue de cocher du cirque, dans une voiture magnifiquement attelée, suivi des équipages de ses courtisans et de toute la garde prétorienne. Ce jmnt n'avait été construit que pour ces deux promenades, et le caprice impérial le laissa ruiner aussi rapidement qu’il l’avait construit *.
‘ Ibid.
• Suél., Caligul.,CAp. XXVI.
' Gruiicr «le CaSMguac, ÜM. des cAkm» ouoriéres, cb- XIV.
DIVITIÆ; LL'XCS.
Claude, curieux de voir labourer le fond du lac Fncin, fit faire, pour le dessëcher, un canal à travers une montagne qui avait trois mille pas de diamètre. Cette fantaisie lui coûta l’entretien de trente mille ouvriers pendant onze ans
Mais Néron laissa bien loin tous ces essais de puissance fastueuse; jamais homme n’a montré pareille profusion. Quand il jouait le soir, après souper, son enjeu n’était jamais moins de quatre mille sesterces. Toujours vêtu de soie et d’étoffes d'Orient, il ne portait jamais deux fois le môme habit. Quand il pôcbait dans ses viviers, il avait un filet dont les mailles étaient de pourpre et de fils d'or. Néron avait un singe qu’il aimait beaucoup ; il lui avait assigné un palais à Rome, un chûteau à la campagne, avec une terre, et il avait réglé sa maison sur un pied analogue. Quand il alla disputer le prix de la course du stade àOlympie, Néron partit avec un train de mille voitures. Les deux mille mules qui les traînaient étaient ferrées d’argent, et les trois ou quatre mille rochers et laquais qui les conduisaient ou qui les montaient étaient vêtus des plus belles étoffes de l’Italie. Une grande multitude de coureurs maures le précédaient, vêtus à l'africaine, avec des écharpes de soie, des colliers et des bracelets. Ce fut en cet équipage, tout à fait d'habitude pour lui, qu'il arriva à Olympie, où il remporta le prix. Quand il fut de retour Q Rome, on abattit une arcade du grand Cirque; on fit, à travers le Vélabre et le Forum, une voie magnifique jusqu’au temple d'Apollon, sur le mont Palatin. La voie était couverte de poudre de safran ; on immolait, des deux côtés, des victimes pendant sa marche, et
> Suél., Ctoud., cap. nU.
CAUSES DE LA MISÈRE
il y avait, à droite et à gaucho, pour sa suite et pour le peuple, d’inteitninabies buffets couverts de toutes sortes d’oiseaux et de pâtisseries, couroon^ de nœuds de rubans
Qui payait ces fêtes, ces profusions, ces folies? C’dtait, en grande partie, l’impôt; c’était l’impôtqui défrayait les empereurs, leurs maîtresses, leurs eunuques, leurs mignons, leurs laquais, leurs lions et leurs panthères, leurs perroquets et leurs singes ; et si l'on songe qu’entre Auguste et Constantin il y a eu cinquante-deux empereurs, c’est-à-dire à peu près cinquante-deux prodigues, et que, parmi eux, un seul, Héliogabale, mort à dix-huit ans, a peut-être dépensé en un seul jour plus que tous Ira autres ensemble, en faisant paver la cour de son palais avec tous les diamants, toutes les émeraudes, toutes les pierreries de l’ilalie , on se rend compte sans peine de l’épuisement où était l’empire au quatrième siècle, et l'on s’explique commentées tyraus, ces fous, ces ambitieux, qui passaient si vite, emportaient chacun sou lambeau de la fortune du monde
Produit du vol et du pillage, les immenses richesses des patriciens ne pouvaient produire en jouissances que des plaisirs dignes de leur origine. Le désordre avait présidé à la recette; il devait pareillement présider à la dépense. Aussi, les sommes s'en dissipèrentelles eu prodigalités folles, en frais de table insensés, en excès d’ivrognerie et de gourmandise tout à fait incroyables aujourd’hui.
La prodigalité était la maladie dominante de la noblesse romuine, de la noblesse riche. Cette ma-
' Suel., Xer,, cap. XIX, XXII el XXIil.
' Graoier de Cassagoïc, Jlitl. des ctou. «Hier., cb. XtV.j
DITITLE; LDXÜS.
ladie était poussée, chez beaucoup, jusqu'à la fi-énésie.
Un Claudius Esopus, riche d'une immense fortune, se fait servir un plat qui coûte cent mille sesterces (plus de vingt mille francs); il n'était composé que d'oiseaux instruits à chanter ou à parler, et qui lui revenaient à six mille sesterces chacun Son fils, tout à fait digne d’un tel père , désireux de savoir le premier quel goût avaient les perles, en fait dissoudre une dans du vinaigre, afin de pouvoir se procurer le plaisir d'avaler d'un seul coup un million de sesterces (près de deux cent mille francs) *.
. Jules César, — le grand César ! — se ravala presqu’au niveau de ces insensés, en se faisant une fois un souper de cent millions de sesterces (près de vingt-un millions de francs). Il épuisa l'imagination de ses courtisans pour trouver moyen de dépenser, en un seul festin, le revenu de trois provinces, une somme double de celle qui composait le revenu du trésor public, dix-sept ans auparavant, à l’époque des triomphes de Pompée
Les complices de Catilina étaient, en grande partie, des prodigues perdus de dettes et de débauches *. Tous les prodigues de Rome trouvaient auprès du même César un refuge prompt et assuré, lorsqu'il méditait le renversement de la république. Ruinés qu’ils étaient, il leur disait ouvertement qu’ils avaient besoin d’une guerre civile pour se refaire *.
•: Certains autres prodigues se ruinaient uniquement 1 .'-
• Plin.,‘X,8t.
' Plin., IX, 3S. — Hor., II, Sat. III, vers 239.
• Plut., Pompée, 63. — Calul., XXVI, vers IS. — Senec., Consol. ad
Belv., 9. ->
» Cic., Cttil., Il, tO.
' Suet., C«r., 97;
CAUSES DE LA MISÈRE
pour passer pour riches. Ils auraient mieux aimë se trouver réduits à une mendicité réelle, mais cachée, que de paraître ne pas nager dans l’opulence. Tel de ces vaniteux, qui faisait sonner le plus haut sa fortune, engageait son anneau pour huit sesterces, afin d'avoir de quoi souper
Les prodigues les plus fameux étaient les gourmands.
La gourmandise et les dépenses de table étaient poussées à un point d’exagération qu’on ne peut imaginer de nos jours.
La gloutonnerie devint un moyen de célébrité, quand on ne put plus s’illustrer à la guerre.
Le conquérant de l’Arménie, le vainqueur de MithrU date, Lucullus, semblait avoir voulu enfouir sa gloire dans les cuisines. 11 donna le premier l’exemple du luxe et de la profusion dans les festins. Dans un souper ordinaire, à la fortune du pot, qu’il donna à Cicéron et à Pompée, qu’il n’attendait pas, il dépensa deux cent mille sesterces (plus de quarante mille francs)
Apicius, le plus insigne glouton de son temps, génie consommé dans tous les genres de luxe et de luxure, Apicius donnait publiquement des leçons de bonne chère, et mettait au concours l'invention de mets nouveaux, dans uno ville d’où l’on venait de chasser les philosophes comme les corrupteurs de la jeunesse
Octavius, autre fameux gourmand, se vit un jour en concurrence avec Apicius pour l’achat d’un surmulet pesant plus de cinquante livres (seize kilogrammes).
• Voy. Dézobry, Rome au siècte d'Auguste, I, p. 276 et suW. ' Plul., Lucuttus, 81.
* Plin., IX, 17; X, 48. — Senec., Contol. ad Heiv., 10.
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DIVITIÆ ; LVXUS.
destiné à l’empereur Tibère. Octavius paya cinquante mille sesterces (près de dix mille francs) ce fameux poisson ; ce qui lui fit un honneur inflni parmi les grands de Rome
N'est-ce pas le cas de s’écrier, avec Caton le Censeur, qu’il est bien dilHcile de préserver de sa ruine une ville où un poisson se vend plus cher qu’un bœuf ^ ?
Les gourmands, ces esclaves de leur ventre, comme les appelle Salluste, se ruinaient par vanité presque autant que par sensualité. On en cite deux, nommés Anius, vrais frères par leurs excès et leurs extravagances, qui se faisaient habituellement servir des rossignols sur leurs tables. D’autres se faisaient servir deux ou trois sangliers tout entiers, et cela pour le premier service seulement
Le mélange de luxe et de pauvreté qu’on remarque dans la description de ces repas atteste la demi-barbarie où les Romains, à l’époque môme de leur puissance, étaient encore plongés. Ainsi, leur garum (espèce de caviar fait avec des intestins de poissons) se vendait à des prix fabuleux. Ainsi , un surmulet de six livres valait jusqu’à dix-huit cent cinquante francs de notre monnaie; ainsi, les huîtres arrivaient quelquefois des côtes d’Angleterre;.... mais, en revanche, les Romains n’avaient pas de nappes * . Chaque convive apportait sa serviette (mappa); la cuillère n’était pas inconnue; mais on ignorait l’usage des fourchettes, et les couteaux ne figuraient que dans les mains des découpeurs. Aussi prenait'On les aliments à pleines poignées, ce
• Senec., Ep. 95.
* Plut., M. Cato, 15.
• Dézobry, u6. $up.
* \oj. ci-deuu», p. 49 et 50.
CAUSES DE LA MISÈRE
qui nécessitait, à plusieurs reprises, durant le repas, des ablutions peu appétissantes
Certains gourmands, d’ailleurs, vivaient non pour dépenser, mais uniquement pour manger. Le plus obéré ayant souvent la table la mieux servie, ses créanciers l’attendaient habituellement sur les marchés où on les voyait rôder tout le jour. Le prix ne l’arrêtait pas, et, s’il fallait prodiguer de nouvelles sommes, il eût mis sa vaisselle en gage, brisé et vendu eu détail la statue de sa mère, et trouvé le secret de consommer quatre cent mille sesterces (soixante-dix mille francs) sur des plats d'argile
Ces repas somptueux coûtaient des sommes énormes. Des hommes réputés très sobres ont dépensé jusqu’à trois millions de sesterces (cinq cent mille francs) pour un repas de réception ‘.
Un Anglais fort érudit, M. Arbuthnot, nous adonné la carte à payer des repas les plus fumeux des anciens. Caligula dépensa pour un souper quatre-vingt mille sept cent vingt-neuf livres sterling (la livre sterling vaut vingt-cinq francs). Alagabelle en donna un qui lui coûta vingt-quatre mille livres. Tigellius, un chanteur! mangea seul huit mille livres en cinq jours. La carte de chaque souper de Lucullus montait au moins à seize mille livres *.
Apicius, dont nous avons déjà parlé, après avoir consommé, dans sa cuisine, un milliard de sesterces (deux cent quatre millions cinq cent quatre-vingt mille francs), quoiqu’il soupàt souvent en ville, et
* Becker, u6. tup.
• Juven., Sol. Il, vers 9. — Senec., fp.99.
• Senec., Ep. 95. — Dézobry, «6. sup.
* Voy. Arbuthool’s rabtefonancterUcôifw^'cb.'VIII.'''
DIVITIÆ; LCXCS. SOI
absorbé en débauches une foule de présents des gens les plus riches de Rome, s’avisa un jour de regarder ses comptes et de faire la balance de son avoir. N’ayaut trouvé à son crédit qu’un reliquat de dix millions de sesterces (deux millions quarante - cinq mille huit cents francs ) , et craignant de ne plus en avoir assez pour vivre, il s’étrangla, de peur de mourir de faim
On se demande naturellement comment des hommes auxquels la nature n’a donné ni plus d’appétit, ni un corps plus grand qu’aux autres mortels, pouvaient, dans le court espace d’un festin, engloutir une si pro>digieuse quantité de mets. Pour y parvenir, leur gloutonne voracité avait trouvé un moyeu : c’était de se faire vomir avant de se mettre à table, d’abord, pour s’exciter l’appétit, et ensuite, après chaque service, en s’introduisant les barbes d’une plume dans le gosier de sorte que ces effroyables gloutons mangeaient pour vomir et vomissaient pour manger ’. Personne ne rougissait de cette coutume aussi honteuse que dégoûtante. Jules César la pratiquait, et Cicéron lui-même en parle comme d’une chose toute simple, toute naturelle, et qu'il semble presque approuver comme une manière infaillible de faire honneur au festin que l’on reçoit *.
Un autre vice, pire que la gourmandise, s’était répandu parmi les grands : c'était l’ivrognerie. Un noble patricien, parvenu de la préture au consulat, avait excité l’admiration de Tibère pour avoir avalé trois conges de vin (neuf litres) sous ses yeux. On rapporte
' Senec., Consol. ad Ilelv., 10. — Hnrt., II, 69. — Dézobry, ub. $up.
* Cel*., De remédie., I, 3. — Suel., C/oud., 33. — Mari., III, 83.
* Cic., Pro Dejoti, 7. — Sen«c., Consol. ad Helv., 9. — Id., Ep. 9JS.
* Cic., ibid. — Id., Ad AUie., XIII, 53.
CAGSES DE LA MISÈRE
que, dans sa jeunesse, ce prince eut aussi le goût du vin, et que, parvenu à l’empire, il nomma Pison préfet de Rome pour avoir passé deux jours et deux nuits de suite à boire avec lui
Pline dit, en parlant des ivrognes : « Ces gens jouent et perdent leur santé dans les excès. Leur visage est d’une pâleur mortelle, leurs paupières sont pendantes, leurs yeux ulcérés, et leurs mains si tremblantes qu'ils ne peuvent tenir un vase sans le répandre. Leurs facultés intellectuelles se ressentent de cette horrible intempérance, et cependant ils appellent cela se hâter de jouir ’I »
Le vice de l’ivrognerie n’était pas seulement un vice de grand seigneur, il était aussi devenu le vice du peuple. Quand le peuple venait aux comices, il était presque toujours dans un véritable état d’ivresse
Ce débordement de vices grossiers et ignobles, survenu dans les habitudes privées des Romains à la suite de leurs richesses , joint à l’affreuse dépravation de leurs moeurs, a inspiré à un économiste moderne les judicieuses observations suivantes : « Ce ne furent pas les richesses qui corrompirent les Romains, comme ou l’a tant écrit; ce fut la manière dont ils se les étaient procurées. Les hommes ne jouissent avec modération que des biens qu’ils ont acquis avec honneur.
* Dézobry, ub. iup., p. 28t.
• Plin., XIV, 22.
Hominem quum vint vis penetrsTit Acrlt, et in vineea diieeuil didilus ardor,
ConsequUur graTilas mcmbrorum ; proepedianlar Crura vadllanti; lardescitlingua ; madet mena;
Kant oculi ; clamor, ainguUua, Jurgia gliacunl.
(Lucrèce, Ub. III, rera 84&.)
' Macrob., Saturn., II, 13.
LIBIDINES